Stella de Piergiorgio Pulixi : quand la Sardaigne devient roman noir

Stella de Piergiorgio Pulixi

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Stella Maris : une étoile dans le béton

Maristella Coga n’est pas simplement une victime. C’est une figure. Un mythe local, né dans les barres de béton de Sant’Elia, ce quartier périphérique de Cagliari que Pulixi décrit avec la précision d’un cartographe et la sensibilité d’un poète. Surnommée Stella par tous, elle porte en elle cette ambivalence lumineuse qui fascine et dérange : des yeux bleus qui « semblaient renfermer la mer et le ciel », une beauté qui dessine sur les murs de son quartier des déclarations d’amour à la bombe aérosol, et qui attire sur elle des convoitises que l’enfant qu’elle est encore ne peut ni contrôler ni fuir. Pulixi installe son personnage avec une économie de moyens redoutable : en quelques pages, Stella existe, irradie, et disparaît.

Car le roman commence par sa mort. Retrouvée sur une plage industrielle de Giorgino, le visage rendu méconnaissable par une violence d’une brutalité absolue, Stella est déjà absente quand le lecteur la rencontre. C’est ce paradoxe qui structure l’œuvre : reconstruire une vie à travers sa destruction, comprendre une existence à partir de son effacement. Le tatouage qu’elle portait au bas du dos, « Stella Maris », étoile des mers, protectrice des marins, acquiert alors une amère ironie. Elle qui aurait dû guider les autres n’a pas trouvé de port. Ce choix narratif, loin d’être une simple convention du genre, impose d’emblée une charge émotionnelle que le roman porte avec une cohérence admirable.

Ce qui frappe dès l’abord, c’est la densité sociologique du portrait. Stella n’est pas une abstraction : elle est le produit d’un quartier, d’une famille, d’un milieu dont Pulixi restitue les codes avec un regard qui ne juge pas mais qui observe, avec cette rigueur tranquille qui caractérise les meilleurs romans noirs. Sa beauté n’est pas un don neutre, c’est une monnaie d’échange dans un environnement où les destins se jouent très tôt et très vite. En la posant au centre de son roman comme une étoile déjà morte dont la lumière continue d’irradier les personnages qui l’ont connue, Pulixi signe une entrée en matière qui laisse une empreinte durable.

Le quartier comme destin

Sant’Elia n’est pas un décor. C’est un personnage à part entière, avec son histoire, ses blessures et sa mémoire longue. Pulixi lui consacre des pages d’une richesse documentaire remarquable, retraçant l’arc qui va du lazaret médiéval aux barres d’immeubles des années 1970, en passant par les réfugiés des quartiers cagliaritains bombardés en 1943. Cette généalogie urbaine n’est pas un hors-sujet : elle est le socle sur lequel repose toute la logique du roman. Comprendre Sant’Elia, c’est commencer à comprendre pourquoi Stella était qui elle était, et pourquoi sa mort ne pouvait pas passer inaperçue dans ces coursives où tout le monde sait tout sur tout le monde.

Ce que Pulixi réussit avec une habileté certaine, c’est de rendre la complexité du lieu sans le caricaturer. Sant’Elia n’est ni le paradis perdu qu’idéalisent les nostalgiques ni l’enfer que fantasment les bien-pensants de la ville haute. C’est un endroit fracturé, traversé par des courants contraires : la débrouille et la solidarité, la criminalité et la dignité, le délabrement et une forme obstinée de résistance identitaire. La figure de Rosaria Nemus, la grand-mère de Stella, incarne cette tension avec une force tranquille. Vieille femme aux jambes lourdes et à l’orgueil intact, elle refuse catégoriquement de parler aux policières, non par omerta mais par une rancœur légitime, nourrie de décennies de mépris institutionnel. Sa silhouette, accrochée à son chariot de courses sous les rafales du mistral, est l’une des images les plus saisissantes du roman.

Le quartier fonctionne aussi comme une machine à destin. Les trajectoires s’y construisent tôt, souvent malgré soi, et les marges de manœuvre se rétrécissent à mesure qu’on grandit. Pulixi n’accable pas ses personnages : il montre simplement les forces qui pèsent sur eux, la pression sociale, l’absence d’alternatives visibles, l’attraction d’un certain prestige criminel qui brille d’autant plus fort que les autres chemins paraissent fermés. Dans ce contexte, la beauté de Stella devient presque une malédiction supplémentaire, une ressource que les autres s’approprient avant même qu’elle ait pu décider ce qu’elle voulait en faire. C’est là tout le propos, formulé sans didactisme, avec la retenue d’un auteur qui fait confiance à son lecteur.

L’équipe : Rais, Croce et les autres

L’un des plaisirs immédiats de Stella tient à la façon dont Pulixi a construit son trio d’enquêtrices. Mara Rais, l’inspectrice cagliaritaine, est une créature de contradictions assumées : élégante jusqu’au bout des ongles, la cigarette vissée aux lèvres en dépit du règlement intérieur, la répartie acérée et le jugement sûr. Sa partenaire Eva Croce, elle, débarque avec sa veste en cuir, son absence totale de sac à main et une capacité d’empathie qui lui permet d’apprivoiser les témoins les plus rétifs en quelques minutes. Entre elles, Clara Pontecorvo, l’amazone florentine frôlant les deux mètres, tireuse d’élite au sang-froid redoutable et à l’humour dévastateur. Trois femmes que tout sépare en apparence, et que tout rapproche dans les faits.

Ce qui rend ce trio convaincant, c’est précisément que Pulixi ne les traite pas comme des archétypes interchangeables du polar féminin. Chacune possède une épaisseur psychologique propre, des failles, des habitudes, une façon d’occuper l’espace qui lui est spécifique. Les échanges entre Rais et Croce, en particulier, fonctionnent comme un moteur romanesque à part entière : leurs piques, leurs complicités et leurs désaccords professionnels génèrent une énergie qui irrigue chaque scène commune. Pulixi a le sens du dialogue, et il s’en sert pour révéler les caractères sans avoir besoin d’apartés explicatifs. On comprend qui sont ces femmes en les écoutant parler, bien avant qu’on nous explique qui elles sont.

Au-delà du trio, l’auteur sarde a soigné l’ensemble de la distribution secondaire avec une attention égale. Vito Strega, le criminologue de la Section d’investigation spéciale, apporte une dimension supplémentaire : derrière sa maîtrise professionnelle se dissimule une fragilité intérieure dont les contours se dessinent progressivement, à travers ses séances avec son vieux psychiatre Bernie Borgogna et le jazz comme seul exutoire aux voix qui le tourmentent. La substitut du procureur Adele Mazzotta, le lieutenant-colonel Capasso dont l’arrogance met Eva sur ses gardes, la jeune Asya Meloni que l’enquête oblige à sortir de son silence protecteur : chacun de ces personnages satellites contribue à étoffer un univers romanesque qui donne l’impression d’une vie débordant des pages plutôt que d’une mécanique huilée pour les besoins de l’intrigue.

Une beauté qui tue

La beauté de Stella n’est jamais traitée comme un simple attribut physique. Pulixi en fait une force active, presque une entité autonome qui précède la jeune fille partout où elle va, transforme les regards qu’elle croise et modifie les comportements de ceux qui l’approchent. Dès l’enfance, cette beauté a fonctionné comme un aimant à projections : les garçons se battaient pour elle, les femmes du quartier l’encensaient le jour et lui souhaitaient secrètement le pire la nuit, les hommes adultes détournaient les yeux une seconde trop tard. Ce que Pulixi décrit avec une précision glaçante, c’est la manière dont une adolescente peut devenir un objet de fascination collective avant même d’avoir eu le temps de se construire en tant que sujet.

L’enquête menée par Rais et Croce va rapidement buter sur cette réalité : la beauté de Stella est indissociable des mobiles possibles de son meurtre. La façon dont son visage a été mutilé après sa mort, les entailles portées avec une violence qui dépasse de loin la nécessité criminelle, tout cela oriente les inspectrices vers une psychologie particulière, celle d’un être rongé par un sentiment de possession ou de jalousie poussé à son paroxysme. Clara Pontecorvo, forte de sa formation en profilage, articule cette hypothèse avec une clarté clinique : quelqu’un voulait posséder cette beauté, ou la détruire, parce qu’il ne pouvait pas la contrôler. Dans les deux cas, Stella a payé de sa vie le fait d’avoir été trop visible dans un monde où la visibilité des femmes reste une menace pour certains.

Ce que le roman explore avec subtilité, sans jamais verser dans le manifeste, c’est la dimension systémique de cette violence. Stella n’est pas victime d’un individu isolé et pathologique dans le vide : elle est victime d’un environnement entier qui l’a définie par son apparence bien avant qu’elle puisse se définir elle-même. Sa beauté a été une ressource convoitée par son petit ami comme gage de statut social, un danger aux yeux de son bourreau, une légende pour son quartier. Pulixi réussit à poser toutes ces dimensions simultanément, sans hiérarchiser les lectures, laissant au lecteur le soin d’assembler les pièces d’un portrait féminin d’une troublante modernité.

Sant’Elia : la ville dans la ville

Il y a dans Stella une géographie de la méfiance. Sant’Elia fonctionne selon ses propres règles, ses propres codes de silence, ses propres hiérarchies invisibles aux yeux de quiconque n’y a pas grandi. Quand Mara et Clara s’y aventurent pour la première fois, la mécanique de fermeture collective se met en branle avec une précision rodée : les fenêtres s’ouvrent, les regards se durcissent, les mots en sarde fusent entre les dents, et la voisine qui sait parfaitement où se trouve Sandra Coga hausse les épaules avec un aplomb parfait. Pulixi restitue cette dynamique sans condescendance, en montrant qu’elle n’est pas de la mauvaise volonté pure mais le produit d’une histoire longue, faite de promesses non tenues, de descentes de police nocturnes et d’une relation au pouvoir institutionnel qui n’a jamais vraiment été réparée.

Ce qui distingue le traitement du quartier dans ce roman de nombreuses fictions policières similaires, c’est le refus de l’homogénéité. Sant’Elia n’est pas monolithique. Pulixi y distingue des couches, des générations, des aspirations contradictoires. D’un côté, le vieux Borgo Vecchio avec ses ruelles à flanc de colline et sa vue sur le golfe, où vivent encore des gens comme Rosaria Nemus, dépositaires d’une mémoire collective irremplaçable. De l’autre, le Favero et ses parallélépipèdes de béton gris, ses ascenseurs incendiés, ses coursives où la misère s’accumule faute d’interlocuteurs politiques sérieux. Entre les deux, une jeunesse qui tente, avec les outils dont elle dispose, de trouver une issue viable, parfois dans la légalité, parfois en dehors. Ce tableau nuancé donne au roman une densité documentaire qui renforce plutôt qu’elle ne freine la tension narrative.

Le mistral traverse tout cela comme un personnage supplémentaire. Ce vent sarde, obsédant et déréglant, revient à intervalles réguliers dans le récit, porteur de mauvaises nouvelles selon la sagesse populaire locale. Pulixi s’en sert avec discernement, non comme un effet de style gratuit mais comme un marqueur d’atmosphère ancré dans la réalité climatique et culturelle de l’île. Sant’Elia sous le mistral, c’est une ville à bout de nerfs, une communauté en état de vibration permanente, où la mort d’une jeune fille peut faire basculer des équilibres fragiles construits sur des années de tensions contenues. Le cadre géographique devient ainsi l’écho naturel des tourments intérieurs du récit.

Strega, ou le poids des voix

Vito Strega est un homme qui tient debout par la force de la volonté. Criminologue de réputation nationale, vice-questeur de la Section d’investigation spéciale, il affiche en surface la maîtrise tranquille d’un professionnel aguerri, une silhouette imposante et une voix posée qui en imposent naturellement. Mais Pulixi prend soin, dès ses premières apparitions dans le roman, de lézarder ce vernis avec une économie de touches remarquable. Ce colosse aux épaules larges entend des voix. Depuis l’enfance. Un chœur de lamentations qui gronde dans sa tête comme une marée intérieure, que la musique jazz atténue sans jamais faire taire, et que les neuroleptiques risquent de supprimer au prix de sa lucidité professionnelle. Ce paradoxe fonde un personnage d’une richesse peu commune dans le paysage du polar européen contemporain.

La relation entre Strega et son vieux psychiatre Bernie Borgogna constitue l’une des lignes narratives les plus attachantes du roman. Leurs échanges sur un banc des jardins de la Guastalla à Milan, ou dans le cabinet encombré de disques de jazz, ont la texture des conversations entre deux hommes qui se connaissent depuis trop longtemps pour se mentir vraiment. Borgogna a suivi Strega depuis l’enfance, il a inventé pour lui des thérapies peu orthodoxes, un sac de boxe, des vinyles de Sidney Bechet, des camomilles à la place des cachets, et il mesure mieux que quiconque jusqu’où son patient peut aller avant de rompre. Ces scènes milanaises, qui pourraient sembler digressives au premier regard, fonctionnent en réalité comme une respiration nécessaire, un contrepoint intime à la brutalité de l’enquête cagliaritaine.

Ce qui rend Strega particulièrement intéressant comme figure romanesque, c’est que sa vulnérabilité n’affaiblit pas son efficacité, elle la colore. Il voit dans les comportements criminels des choses que ses collègues ne voient pas, précisément parce qu’il habite lui-même une zone frontière entre la raison et quelque chose de plus obscur. Pulixi construit autour de lui une tension sourde : jusqu’où peut-on fonctionner sous pression quand on porte un tel poids intérieur ? Cette question, jamais résolue par une réponse facile, traverse le roman comme une basse continue, donnant au personnage une profondeur qui dépasse largement sa fonction d’expert au service de l’enquête.

Pistes croisées, suspects multiples

L’enquête sur la mort de Stella ne suit pas une ligne droite. Elle se déploie en éventail, ouvrant simultanément plusieurs directions qui paraissent toutes plausibles et qui toutes, à des degrés divers, tiennent la route. Samuel Bullegas, le petit ami de Stella, boss de quartier en ascension rapide dans le trafic de drogue sarde, cumule les raisons d’être suspect : sa jalousie maladive, son rapport possessif à la jeune fille, sa violence connue de tous. Mais la substitut Mazzotta introduit très tôt une hypothèse concurrente, celle d’un règlement de comptes orchestré par des forces extérieures, un message envoyé au jeune dealer par des concurrents qui ne supportent plus sa montée en puissance. Et puis il y a Gianfranco Pittau, le père biologique de Stella, condamné pour abus sexuels, revenu dans l’orbite du quartier comme une figure toxique que tout le monde surveille et que personne ne veut voir.

Ce que Pulixi maîtrise avec une réelle efficacité, c’est l’art de maintenir ces pistes en tension sans en invalider aucune prématurément. Chaque interrogatoire, chaque visite de terrain, chaque recoupement dans les bases de données de la police ajoute une couche de complexité plutôt qu’elle n’en retire. La scène d’audition de Pittau, notamment, illustre parfaitement ce procédé : cet homme au casier chargé, accusé du pire, pleure devant les photos de sa fille avec une sincérité qui dérange les inspectrices elles-mêmes. Est-il coupable ? Est-il une victime collatérale d’une machination familiale ? Pulixi laisse la question ouverte avec un sens du timing narratif bien calibré, exploitant à plein la tension entre ce que les personnages voient et ce que le lecteur est tenté de croire.

Autour de ces suspects principaux gravitent des zones d’ombre supplémentaires : la mystérieuse femme qui file Strega dans les rues de Milan avec une compétence professionnelle troublante, don Sirigu le prêtre dont l’influence sur Sandra Coga intrigue sans s’expliquer, Asya Meloni la meilleure amie qui cache visiblement quelque chose derrière sa carapace de dure à cuire. Pulixi tisse ces fils secondaires avec une patience qui n’exclut pas le dynamisme : le roman avance vite, les chapitres courts se succèdent en alternant les points de vue, et cette polyphonie narrative maintient une pression constante sur le lecteur, incapable de poser le livre sans avoir l’impression de laisser quelqu’un en plan.

La justice à l’ombre du mistral

Ce que Stella interroge en filigrane, au-delà de la mécanique de l’enquête, c’est la nature même de la justice dans des territoires où l’État est perçu comme une puissance étrangère, intermittente et fondamentalement indifférente. Les habitants de Sant’Elia ne croient pas en la police. Pas par principe idéologique abstrait, mais parce que des décennies d’expériences concrètes leur ont appris que les forces de l’ordre arrivent après, trop tard, ou pour la mauvaise raison. Mara Rais le sait, elle qui parle sarde et comprend les non-dits. Quand elle déclare devant la foule du Borgo Vecchio qu’elle est là pour Stella et pour lui rendre justice, c’est un pari sur la confiance, pas une certitude. Ce geste, modeste en apparence, résume toute l’ambition morale du roman.

Pulixi ne résout pas cette tension, et c’est précisément ce qui fait la valeur de son propos. La justice institutionnelle avance avec ses outils, ses procédures, ses contraintes hiérarchiques et ses rivalités internes, notamment cette friction latente avec le lieutenant-colonel Capasso dont l’arrogance des carabiniers vient compliquer le travail de l’équipe. La justice populaire, elle, menace d’imploser dans les coursives du Favero dès que la rumeur prend de l’ampleur. Entre les deux, des individus tentent de naviguer, parfois avec bonne foi, souvent avec des arrière-pensées que l’enquête finira par mettre au jour. Ce portrait d’un système judiciaire réel, imparfait et humain, ancre le roman dans une vérité sociale que le genre policier atteint rarement avec autant de nuance.

Stella se referme, du moins dans la partie que le lecteur tient entre les mains, sur cette impression caractéristique des grands romans noirs : celle d’un monde où les réponses, quand elles arrivent, ne comblent jamais entièrement le vide laissé par la perte. Maristella Coga restera une étoile morte dont la lumière continue de traverser les pages bien après qu’on a tourné la dernière. Pulixi a construit autour d’elle une œuvre tendue, habitée par la Sardaigne jusque dans ses moindres inflexions linguistiques, portée par des personnages auxquels on s’attache sans effort. Un roman noir qui prend au sérieux ce que le genre peut faire de mieux : raconter une société à travers ses fractures, sans prétendre les refermer.

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Mots-clés : polar sarde, roman noir italien, enquête criminelle, personnages féminins, justice sociale, Cagliari, Piergiorgio Pulixi


Extrait Première Page du livre

« PROLOGUE

Village de pêcheurs de Giorgino, port industriel de Cagliari

STELLA avait l’été dans les yeux. Même en plein automne. Et pas seulement en raison de l’azur limpide des iris, qui semblaient renfermer la mer et le ciel. Ces yeux évoquaient la liberté tant attendue de juin, les longs soirs de juillet où la lumière s’éternise et l’effronterie des journées d’août. Partout où ils se posaient, ils insufflaient la promesse d’un avenir radieux et magique, d’un été infini où tout serait possible. Mais de même que la mer change brusquement de couleur et d’humeur, son regard pouvait passer en un éclair de l’été à l’hiver. La pureté y cédait alors au vice, comme si les deux cohabitaient depuis toujours en elle, incarnation parfaite de l’âme duale des lieux où elle avait grandi. Cette nature ambivalente la rendait aussi unique que désirable. Et insaisissable.

Dès l’âge de neuf ans, les déclarations d’amour avaient commencé à affluer, taguées à la bombe sur les colonnes, les murs et les bancs des places de son quartier. Les garçons se battaient pour elle, les filles étaient prêtes à toutes les bassesses pour devenir son amie, dans l’espoir qu’une partie de son éclat rejaillisse sur elles. À douze ans, tout le quartier de Sant’Elia savait qui elle était et quel immeuble elle habitait.

À treize ans, le regard déplacé d’hommes adultes, pères de famille ou grands-pères, s’attardait déjà sur elle quelques secondes de trop, comme s’ils entrevoyaient l’éclosion de la femme qu’elle s’apprêtait à devenir ; ils la convoitaient et la craignaient en même temps. Ils se sentaient coupables. Sales. Mais cela ne suffisait pas à chasser leurs mauvaises pensées et les élans incontrôlables de la chair.

À quatorze ans, Stella était resplendissante. La moitié du quartier rêvait d’elle la nuit, comme si l’adolescente avait jeté sur ces barres d’immeubles un sort collectif. Le jour, les femmes la complimentaient sur ses charmes et lui promettaient un avenir radieux. La nuit, dans le secret de leurs cœurs gangrenés par la jalousie, elles lui souhaitaient une maladie lente, incurable et avilissante.

Tous étaient néanmoins convaincus d’une chose : la beauté de Stella l’emmènerait loin de ce purgatoire de béton au bord de la mer. Alors qu’eux étaient condamnés à des existences recluses dans cette prison des âmes oubliée de Dieu, cette petite veinarde prendrait son envol vers la célébrité, la notoriété et le succès. »


  • Titre : Stella
  • Auteur : Piergiorgio Pulixi
  • Éditeur : Gallmeister
  • ISBN : 2351783662
  • Format : Broché
  • Nationalité : Italie
  • Langue : Français
  • Traducteur : Anatole Pons-Reumaux
  • Date de publication : 08/04/2026
  • Nombre de pages : 544 pages
  • Genre : Fiction

Résumé

Maristella Coga, dix-sept ans, surnommée Stella par tout son quartier de Sant’Elia à Cagliari, est retrouvée morte sur une plage industrielle de Giorgino, le visage mutilé avec une violence qui dépasse la seule intention criminelle. Belle comme une légende locale, issue d’une famille au passé judiciaire chargé et petite amie d’un jeune dealer en pleine ascension, elle laisse derrière elle un vide que le roman s’emploie à combler en reconstituant patiemment qui elle était, et ce que sa mort révèle d’un quartier entier.

L’enquête est confiée à la Section d’investigation spéciale, avec en tête les inspectrices Mara Rais et Eva Croce, rejointes par la Florentine Clara Pontecorvo, sous la supervision du criminologue Vito Strega, homme de terrain brillant mais secrètement fragilisé par des troubles psychiques qu’il dissimule à tous. Au fil des interrogatoires et des confrontations avec une communauté qui se méfie instinctivement des forces de l’ordre, les pistes se multiplient et les suspects s’accumulent, dans un polar choral qui fait de la Sardaigne tout autant qu’une toile de fond qu’une force narrative à part entière.

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La librairie des chats noirs de Piergiorgio Pulixi
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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