Les 20 polars nordiques incontournables : le panthéon du thriller scandinave

Les 20 polars nordiques incontournables : le panthéon du thriller scandinave

Top polars à lire absolument

Le goût subtil du venin de Lyonel Shearer
Je suis un monstre de Christine Adamo
La belle dame de Côte-Vertu de Marcel Viau

Il y a quelque chose dans la lumière du Nord qui engendre des romans hors du commun. Peut-être cette alternance brutale entre les nuits interminables de l’hiver et les étés où le soleil ne se couche jamais. Peut-être le silence des forêts de bouleaux, la vastitude des fjords, cette proximité avec une nature qui n’a jamais vraiment été domptée. Toujours est-il que la Scandinavie, ce vaste territoire qui englobe la Suède, la Norvège, la Finlande, le Danemark et l’Islande, a produit depuis trente ans une littérature policière d’une richesse et d’une cohérence qui n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde.

Le « Nordic noir », ou « Scandinavian noir », n’est pas un simple effet de mode. C’est un mouvement littéraire profond, enraciné dans une tradition sociale-démocrate qui questionne ses propres contradictions, dans un rapport à la nature qui teinte chaque intrigue d’une mélancolie particulière, dans une façon d’écrire les personnages qui refuse le manichéisme facile. Les enquêteurs nordiques sont fatigués, complexes, souvent brisés. Les coupables ne sont pas des monstres venus d’ailleurs mais des voisins, des collègues, des membres de la famille. Le crime est toujours le révélateur d’une fissure sociale que la prospérité apparente du modèle scandinave avait soigneusement dissimulée.

Cette liste de vingt titres constitue ce que je considère comme le panthéon absolu du genre. Des œuvres fondatrices et des chefs-d’œuvre plus récents, des Suédois aux Islandais en passant par les Norvégiens et les Finlandais, des séries cultes et des romans uniques. Tous ont en commun d’avoir marqué durablement l’histoire du polar et de mériter une place dans toute bibliothèque qui se respecte.


SUÈDE

1. Stieg Larsson — Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2005)

Impossible de commencer autrement. Ce roman, premier volet de la trilogie Millénium, est l’œuvre qui a changé la donne pour l’ensemble de la littérature policière mondiale. Publié à titre posthume, quelques mois après la mort soudaine de son auteur à 50 ans, il s’est vendu à plus de 80 millions d’exemplaires dans le monde et a ouvert en grand les portes du marché international à tous les auteurs nordiques qui ont suivi.

L’histoire est connue : le journaliste Mikael Blomkvist, condamné pour diffamation, accepte une mission pour le moins étrange confiée par Henrik Vanger, patriarche d’une puissante famille industrielle suédoise. Il doit élucider la disparition de Harriet Vanger, sa petite-nièce, survenue quarante ans plus tôt. À ses côtés, une jeune hackeuse asociale au passé douloureux, Lisbeth Salander, qui va s’imposer comme l’un des personnages les plus marquants de la littérature du XXIe siècle.

Ce qui rend ce roman si exceptionnel, c’est l’alliage unique entre une intrigue policière d’une grande complexité, une critique sociale acérée du monde des affaires suédois, et la création d’un personnage féminin absolument révolutionnaire. Lisbeth Salander incarne une forme de résistance radicale, une individualité indomptable qui a résonné avec une intensité particulière dans le contexte du mouvement #MeToo, bien avant que celui-ci n’existe. Larsson écrit vite, avec une certaine rudesse stylistique, mais avec une maîtrise narrative qui tient le lecteur en haleine sur 700 pages sans le moindre temps mort.

La suite, La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et La Reine dans le palais des courants d’air, maintient ce niveau d’excellence et forme avec le premier tome une œuvre totale dont l’influence sur le genre reste, vingt ans plus tard, absolument déterminante.


2. Henning Mankell — Les Chiens de Riga (1992)

Avant Larsson, il y avait Mankell. Et si la trilogie Millénium a ouvert les vannes, c’est l’inspecteur Kurt Wallander qui a creusé le sillon dans lequel tous les autres allaient s’engouffrer. Mankell publie son premier roman mettant en scène ce policier de Ystad en 1991, et construit sur une décennie une œuvre qui va redéfinir les codes du polar scandinave.

Les Chiens de Riga, deuxième volet de la série, est peut-être le plus ambitieux. Deux cadavres sont retrouvés dans un canot de sauvetage dérivant sur les côtes suédoises. L’enquête va conduire Wallander jusqu’en Lettonie, alors en pleine turbulence post-soviétique, dans un voyage qui est autant politique qu’humain. Mankell saisit avec une acuité remarquable le moment charnière de l’Europe du début des années 1990, cette période de recomposition géopolitique où tout semblait possible et rien n’était encore joué.

Mais ce qui distingue vraiment Mankell, c’est Wallander lui-même. Cet homme divorcé, légèrement en surpoids, amateur de musique d’opéra et de nourriture médiocre, hanté par ses propres échecs, est l’archétype de l’enquêteur nordique que toute la littérature du genre a depuis lors décliné à l’infini. Sa mélancolie n’est pas une posture : c’est le signe d’un homme qui prend au sérieux le poids du crime sur la société et sur lui-même. Avec Mankell, le polar suédois devient une littérature morale, et cette dimension ne l’a plus jamais quittée.


3. Camilla Läckberg — La Princesse des glaces (2003)

Camilla Läckberg a réussi quelque chose que peu d’auteurs parviennent à accomplir : créer un univers si cohérent et si attachant qu’il finit par exister indépendamment de ses intrigues. La ville de Fjällbacka, bourgade côtière de la côte ouest suédoise, est devenue grâce à elle une destination touristique réelle, visitée chaque année par des dizaines de milliers de lecteurs qui veulent se promener dans les rues où vivent Erica Falck et Patrik Hedström.

La Princesse des glaces, premier roman de la série, introduit cette écrivaine de biographies qui, de retour dans sa ville natale après la mort de ses parents, découvre le corps de son amie d’enfance. La police conclut à un suicide. Erica ne le croit pas. L’enquête qui s’ensuit va remuer les secrets bien gardés d’une communauté qui préfère ses non-dits à la vérité.

Ce qui caractérise Läckberg, c’est cette façon de tisser les fils de l’intrigue policière avec ceux de la vie ordinaire, des relations familiales, des tensions du couple, des joies et des peines d’une existence provinciale. Ses romans sont des polars, certes, mais ils sont aussi des romans de mœurs, des chroniques d’une Suède rurale et maritime qui n’apparaît guère dans la littérature mainstream. On pense parfois à Simenon dans cette façon d’habiter pleinement un territoire, d’en faire la respiration même du récit.


4. Johan Theorin — L’Heure trouble (2007)

Johan Theorin est moins connu que Larsson ou Mankell, et c’est une injustice que les amateurs du genre devraient s’empresser de réparer. Son premier roman, L’Heure trouble, couronné par le Prix du meilleur roman policier suédois dès sa parution, est une œuvre d’une qualité littéraire rare qui transcende les frontières du genre pour s’aventurer vers quelque chose qui ressemble à la grande littérature tout court.

L’intrigue se déroule sur l’île d’Öland, en mer Baltique, entre deux époques : 1972, quand le petit Jens disparaît dans un brouillard épais par un après-midi d’automne, et le présent, où sa grand-mère Gerlof tente d’élucider ce mystère vieux de trente ans. Theorin tisse entre les deux temporalités une tension qui n’est jamais gratuite, toujours nourrie d’une connaissance intime du paysage et des hommes qui y vivent, et d’une maîtrise du rythme qui force l’admiration.

L’Öland de Theorin n’est pas un simple décor. C’est une présence, presque un personnage en soi, avec ses vents qui coupent, ses lumières d’octobre d’une beauté désolée, ses traditions et ses superstitions séculaires. Il y a dans ce roman une dimension presque mythologique, un sens du territoire hérité de la tradition littéraire scandinave qui remonte aux sagas, et qui donne à l’enquête une profondeur que peu de thrillers contemporains atteignent. La tétralogie d’Öland qui suit, dont L’Écho des morts récompensé par l’International Dagger Award, confirme un talent de tout premier ordre.


5. Karin Alvtegen — Recherchée (2000)

Karin Alvtegen est l’une des voix les plus singulières du polar suédois, et Recherchée est son chef-d’œuvre. Le roman met en scène Sibylla, une sans-abri qui survit à Stockholm en usurpant des identités et en profitant des repas offerts dans les hôtels de luxe. Quand l’homme avec qui elle a partagé une chambre pour la nuit est retrouvé assassiné, elle devient la suspecte principale et doit fuir tout en tentant de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Ce qui frappe immédiatement dans ce roman, c’est la façon dont Alvtegen renverse les codes habituels du genre. Son héroïne n’est pas une enquêtrice, ni une victime passive : c’est une survivante, une femme intelligente et débrouillarde que les circonstances de la vie ont plongée dans une précarité extrême. Le polar devient ici une plongée dans les angles morts de la société suédoise, ces invisibles que le modèle social trop parfait préfère ignorer.

Alvtegen écrit avec une précision chirurgicale, sans pathos inutile, avec une économie stylistique qui donne à chaque scène une intensité particulière. Recherchée a remporté le Prix Clé de verre du meilleur roman policier nordique en 2001 et reste l’un des titres les plus importants pour comprendre ce que le polar nordique a de vraiment différent du reste de la production mondiale.


NORVÈGE

6. Jo Nesbø — L’Homme chauve-souris (1997)

Jo Nesbø est aujourd’hui l’auteur norvégien le plus lu dans le monde, et son inspecteur Harry Hole est sans doute le personnage le plus complexe et le plus attachant de toute la littérature policière nordique des trente dernières années. L’Homme chauve-souris, premier roman de la série, est un roman de formation autant qu’un polar, et il pose les fondations de ce qui va devenir une œuvre considérable.

Harry Hole, inspecteur osloïte à la réputation sulfureuse, est envoyé à Sydney pour assister à l’enquête sur le meurtre d’une jeune Norvégienne. Complètement dépaysé, confronté à une culture qu’il ne comprend pas, il va néanmoins percer le mystère grâce à son intuition hors du commun et à sa capacité à établir des connexions là où les autres ne voient que du chaos.

La série va ensuite s’assombrir considérablement, et c’est souvent L’Homme du chauve-souris ou Le Bonhomme de neige (2007) que les lecteurs citent comme leur introduction à Nesbø. Mais l’ensemble de la saga Harry Hole, dix romans publiés sur vingt ans, forme une fresque cohérente qui explore l’ensemble du spectre criminel tout en suivant la lente et douloureuse trajectoire d’un homme qui lutte contre ses propres démons autant que contre les criminels qu’il pourchasse. Nesbø n’a pas son pareil pour construire des intrigues d’une complexité vertigineuse, et sa façon de mettre en scène Oslo, des quartiers résidentiels aux zones industrielles, en fait un géographe du crime aussi précis qu’implacable.


7. Anne Holt — La Déesse aveugle (1993)

Anne Holt est une figure à part dans le paysage du polar norvégien : ancienne avocate, ancienne ministre de la Justice, elle connaît les rouages du système judiciaire et policier de l’intérieur, et cela se sent dans chaque page qu’elle écrit. Sa série mettant en scène Hanne Wilhelmsen, inspectrice à la Brigade criminelle d’Oslo, est l’une des plus rigoureuses et des plus politiquement engagées du genre.

La Déesse aveugle, premier roman de la série, met en scène la mort mystérieuse d’un petit dealer retrouvé dans les faubourgs d’Oslo, une affaire qui va révéler des liens troubles entre le trafic de drogue, l’immigration et les failles d’un système judiciaire que Holt connaît de l’intérieur. Hanne Wilhelmsen est un personnage précurseur à bien des égards : lesbienne, profondément solitaire, brillante et cassante, elle apparaît dans les années 1990, bien avant que la diversité des personnages ne devienne une exigence éditoriale.

Holt a également créé la série mettant en scène Adam Stubo et Johanne Vik, dont Mauvaise Foi (2006) constitue un sommet. Son œuvre totale est l’une des plus importantes du polar nordique pour quiconque s’intéresse aux questions de justice, d’État de droit et de morale publique.


8. Karin Fossum — L’Œil d’Ève (1995)

Si Jo Nesbø est le plus populaire et Anne Holt la plus politique, Karin Fossum est certainement la plus littéraire des auteurs de polar norvégien. Son inspecteur Konrad Sejer est à l’opposé du héros d’action : c’est un homme réservé, patient, profondément humain, qui préfère comprendre les criminels plutôt que les condamner.

L’Œil d’Ève, premier roman de la série, donne d’emblée le ton. Ève, une artiste peintre, découvre un cadavre au bord d’un lac mais s’éclipse sans prévenir la police. Quand l’inspecteur Sejer remonte jusqu’à elle, l’enquête devient autant une exploration psychologique qu’une investigation criminelle. Fossum refuse le monstre : ses coupables sont des gens comme les autres, fragilisés par des circonstances particulières, et c’est précisément cette banalité du mal qui rend ses romans si dérangeants.

La série compte aujourd’hui une douzaine de titres, et chacun confirme une constante : Fossum ne juge pas, elle explique. Cette posture morale, rare dans le genre, lui a valu de nombreux prix et une reconnaissance critique qui dépasse largement les frontières du polar. Ne jamais s’endormir, Calling Out for You et Je te vois dans mes rêves sont également des titres à ne pas manquer pour découvrir l’ampleur de cette œuvre singulière.


9. Thomas Enger — Cicatrices (2010)

Thomas Enger est la révélation norvégienne de la décennie 2010, et Cicatrices, son premier roman, publié d’abord sous le titre Mort apparente aux éditions du Rocher avant d’être réédité chez Bragelonne, est l’un des débuts les plus fracassants de ces dernières années dans le genre. Son héros, le journaliste Henning Juul, est une figure marquée par le drame : son fils est mort dans un incendie qui l’a lui-même laissé défiguré, et le sentiment de culpabilité qui en résulte ronge chaque page du roman.

Revenu au travail après deux ans d’absence, Henning doit couvrir le meurtre d’une étudiante retrouvée enterrée vivante dans une tente, dans ce qui ressemble à un rituel d’exécution islamique. Enger a le sens du rythme et une façon de construire ses révélations qui tient le lecteur en état de tension permanente, sans jamais sacrifier la psychologie des personnages à l’efficacité du récit.

Ce qui distingue vraiment Enger, c’est la dimension personnelle qui court sous l’enquête : Henning cherche la vérité sur le meurtre, certes, mais il cherche aussi à comprendre ce qui est réellement arrivé à son fils, et les deux fils narratifs finissent par se rejoindre d’une façon qu’on n’avait pas anticipée. La série comprend cinq tomes, tous remarquables, qui forment un ensemble cohérent et ambitieux, chaque volume faisant avancer en parallèle l’intrigue criminelle et la quête personnelle de ce personnage inoubliable.


DANEMARK

10. Peter Høeg — Smilla et l’amour de la neige (1992)

Thomas Enger est la révélation norvégienne de la décennie 2010, et Cicatrices, son premier roman, publié d’abord sous le titre Mort apparente aux éditions du Rocher avant d’être réédité chez Bragelonne, est l’un des débuts les plus fracassants de ces dernières années dans le genre. Son héros, le journaliste Henning Juul, est une figure marquée par le drame : son fils est mort dans un incendie qui l’a lui-même laissé défiguré, et le sentiment de culpabilité qui en résulte ronge chaque page du roman.

Revenu au travail après deux ans d’absence, Henning doit couvrir le meurtre d’une étudiante retrouvée enterrée vivante dans une tente, dans ce qui ressemble à un rituel d’exécution islamique. Enger a le sens du rythme et une façon de construire ses révélations qui tient le lecteur en état de tension permanente, sans jamais sacrifier la psychologie des personnages à l’efficacité du récit.

Ce qui distingue vraiment Enger, c’est la dimension personnelle qui court sous l’enquête : Henning cherche la vérité sur le meurtre, certes, mais il cherche aussi à comprendre ce qui est réellement arrivé à son fils, et les deux fils narratifs finissent par se rejoindre d’une façon qu’on n’avait pas anticipée. La série comprend cinq tomes, tous remarquables, qui forment un ensemble cohérent et ambitieux, chaque volume faisant avancer en parallèle l’intrigue criminelle et la quête personnelle de ce personnage inoubliable.


11. Jussi Adler-Olsen — Miséricorde (2007)

Jussi Adler-Olsen a inventé quelque chose d’unique dans le paysage du polar scandinave : le Département V, une brigade des affaires non résolues logée dans les sous-sols de la police de Copenhague, composée d’un enquêteur de premier plan mis au placard après une fusillade traumatisante et de son assistant syrien aussi brillant qu’excentrique. Ce duo improbable, Carl Mørck et Assad, est l’une des réussites les plus jubilatoires du genre.

Miséricorde, premier roman de la série, met en scène la disparition d’une femme politique dix ans plus tôt. Tout le monde l’a oubliée. Elle, non, puisqu’elle est encore vivante, prisonnière quelque part, attendant que quelqu’un la retrouve. L’alternance entre le point de vue de la captive et celui de l’enquêteur crée une tension qui ne retombe jamais.

Adler-Olsen est un conteur d’une efficacité redoutable, avec un sens de l’humour noir qui le distingue de beaucoup de ses confrères nordiques. Ses romans sont souvent plus épais que la moyenne, avec des intrigues ramifiées qui convoquent l’histoire du XXe siècle, les grandes institutions danoises, et une palette de personnages secondaires remarquablement dessinés. La série compte à ce jour dix volumes, tous traduits en français, tous dignes d’intérêt.


12. Sara Blædel — Les Filles oubliées (2011)

Sara Blædel est l’auteure la plus lue au Danemark, élue meilleure romancière de son pays quatre fois de suite, et son inspectrice Louise Rick est l’une des héroïnes les plus solides et les plus crédibles du polar scandinave contemporain. Les Filles oubliées, seul roman traduit en français à ce jour, plonge Louise dans les secrets d’un hôpital psychiatrique des années 1960, où des fillettes étaient internées et oubliées de tous.

Le corps d’une femme est retrouvé dans une forêt isolée du Danemark. Personne n’a signalé sa disparition, et l’enquête va révéler qu’elle était l’une de ces enfants déclarées mortes dans un institut alors qu’elles n’avaient jamais cessé de vivre. Ce que Blædel réussit avec une rare maîtrise, c’est de faire surgir la noirceur du passé dans le présent sans jamais forcer le trait ni verser dans le sensationnel.

Ce qui distingue Blædel, c’est une façon de traiter les sujets sociaux sans jamais tomber dans le militantisme ou le didactisme. Le fait que ce roman soit le septième de la série et que le lecteur français y entre sans les six précédents ne pose aucun problème : chaque titre est construit comme une œuvre autonome. L’absence de traduction des tomes précédents est une injustice que les éditeurs français devraient corriger.


ISLANDE

13. Arnaldur Indriðason — La Cité des jarres (2000)

L’Islande est une île de 370 000 habitants qui produit, proportionnellement à sa population, plus de romans policiers que n’importe quel autre pays du monde. Et Arnaldur Indriðason est son représentant le plus illustre, lauréat du Grand Prix de Littérature Policière et du CWA Gold Dagger, les deux récompenses les plus prestigieuses du genre.

La Cité des jarres, premier roman traduit en français mettant en scène l’inspecteur Erlendur, est une œuvre fondatrice qui installe d’emblée une atmosphère incomparable. Reykjavik, capitale improbable d’une île volcanique entre deux plaques tectoniques, devient ici un terrain d’enquête d’une singularité absolue. Un homme est retrouvé mort dans son appartement, entouré de livres sur les sagas islandaises. L’enquête va remonter aux récits fondateurs de la civilisation nordique.

Erlendur est un personnage d’une profondeur mélancolique rare, hanté par la mort de son frère dans une tempête de neige quand il était enfant, peinant à maintenir une relation avec ses propres enfants, consumé par les livres et les histoires du passé. Indriðason utilise chaque roman pour explorer un aspect différent de la société islandaise, de ses fantômes historiques à ses contradictions contemporaines. La Femme en vert, L’Homme du lac et Hiver arctique sont également des sommets de la série.


Yrsa Sigurðardóttir — Ultimes rituels (2005)

Yrsa Sigurðardóttir est la seconde grande voix du polar islandais, et elle se distingue de son compatriote Indriðason par une approche souvent plus sombre, plus proche du thriller gothique, avec une façon de convoquer les traditions et superstitions islandaises qui donne à ses romans une couleur unique.

Ultimes rituels met en scène Thóra Gudmundsdóttir, avocate engagée par une famille allemande pour enquêter sur le meurtre de son fils, un étudiant retrouvé à Reykjavik, les yeux arrachés et une rune étrange gravée sur le torse. L’enquête plonge dans la tradition occulte islandaise, les sagas, les présages, et cette façon que le passé a de hanter le présent sur une île où chaque lieu a son histoire et sa légende.

Sigurðardóttir écrit avec une inventivité narrative constante et un vrai sens de l’humour qui allège la noirceur de ses intrigues sans jamais l’édulcorer. Ses constructions sont parmi les plus complexes du genre nordique, et elle a su imposer avec Thóra Gudmundsdóttir un personnage féminin à la fois savant et profondément humain. Elle a également signé une série de romans indépendants d’une noirceur absolue qui comptent parmi les thrillers les plus glaçants publiés ces dernières années.


FINLANDE

Matti Joensuu — Harjunpää et le prêtre du mal (2006)

Matti Joensuu est l’une des figures fondatrices du polar finlandais, et son parcours est unique dans le genre : inspecteur divisionnaire à la brigade criminelle d’Helsinki pendant des décennies, il a puisé directement dans son quotidien professionnel la matière de ses romans. Son héros, Timo Harjunpää, n’est pas un détective de fiction : c’est le portrait fidèle d’un policier de terrain finlandais, avec ses surcharges de travail, ses doutes, ses nuits sans sommeil et sa compassion intacte malgré les années.

Harjunpää et le prêtre du mal, quatrième et dernier roman traduit en français, est sans doute le plus sombre et le plus accompli de la série. Quand un cadavre est retrouvé sous une rame de métro à Helsinki, Harjunpää refuse la conclusion du suicide. En parallèle, un illuminé persuadé d’être le prophète d’une divinité souterraine prépare un sacrifice humain. Joensuu alterne avec une maîtrise implacable entre le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, créant une tension qui ne doit rien aux artifices habituels du genre.

Ce qui distingue Joensuu de tous ses contemporains, c’est cette façon de refuser tout héroïsme. Harjunpää n’est jamais brillant, jamais triomphant : il avance, il s’use, il doute, il continue. Helsinki elle-même, avec son réseau ferré profond creusé dans le granit, ses hivers interminables et ses marges sociales que l’État providence n’a pas su combler, devient le vrai décor de ce polar d’une noirceur rare. Une œuvre qui mérite largement d’être redécouverte.


Leena Lehtolainen — Mon premier meurtre (1993)

Leena Lehtolainen est la pionnière du polar féminin finlandais, et son parcours force le respect : elle publie son premier roman à douze ans, puis se consacre dès 1993 à la série qui va la rendre célèbre dans toute la Finlande, avant d’être traduite dans une vingtaine de langues. Son héroïne, l’inspectrice Maria Kallio, rousse, déterminée et à la langue bien pendue, est l’une des créations les plus attachantes de toute la littérature nordique.

Mon premier meurtre, premier volet de la série, installe d’emblée le ton. Maria, jeune policière débutante, est chargée d’enquêter sur la mort d’une étudiante dans le milieu universitaire d’Helsinki. Lehtolainen mêle avec naturel l’intrigue criminelle et la vie quotidienne de son héroïne, ses galères professionnelles, ses relations amoureuses compliquées, ses opinions tranchées sur une société finlandaise qu’elle observe sans complaisance.

Ce qui distingue profondément Lehtolainen de ses contemporains nordiques, c’est cette façon de faire vivre Maria Kallio dans le temps réel : d’un roman à l’autre, le personnage vieillit, se marie, a des enfants, change de poste, traverse des crises. La série ressemble moins à une collection d’aventures policières qu’à une véritable biographie fictive, ancrée dans la Finlande des années 1990 et 2000. Une voix originale et indispensable pour qui veut explorer le polar nordique au-delà des sentiers balisés.


Antti Tuomainen — Derniers mètres jusqu’au cimetière (2016)

Antti Tuomainen représente la nouvelle vague du polar finlandais, surnommé « le Roi d’Helsinki Noir ». Ses romans ont pris leurs distances avec la noirceur classique du genre pour explorer des territoires plus inattendus, mêlant thriller tendu et comédie noire avec une habileté qui lui est propre.

Avec Derniers mètres jusqu’au cimetière, il parvient à créer un roman irrésistible : Jaakko apprend qu’il a été empoisonné à son insu et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Propriétaire d’une petite entreprise spécialisée dans la culture du matsutake, ce champignon rare que les Japonais achètent à prix d’or, il décide d’utiliser le temps qui lui reste pour comprendre qui l’a condamné.

Ce qui suit est un enchaînement de situations absurdes et dangereuses, traité avec un flegme finlandais qui rend le tout irrésistible. On pense aux frères Coen, à Arto Paasilinna aussi, à cette tradition nordique qui sait rire du désastre sans jamais le minimiser. Tuomainen prouve que le polar nordique n’est pas condamné à la mélancolie et peut se permettre le luxe du rire sans rien perdre de son mordant. Ses romans suivants, Au fin fond de la petite Sibérie et Ce matin, un lapin, confirment une voix tout à fait originale dans le paysage du genre.


RETOUR EN SUÈDE : les voix contemporaines

18. Lars Kepler — L’Hypnotiseur (2009)

Lars Kepler est en réalité un couple d’auteurs, Alexander et Alexandra Ahndoril, qui ont choisi ce pseudonyme pour leur collaboration. L’Hypnotiseur, leur premier roman, s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde et a lancé l’une des séries policières les plus populaires du moment.

Tout commence par un massacre familial dans la banlieue de Stockholm : presque toute une famille exterminée, à l’exception d’un adolescent qui gît dans le coma. Pour accéder à sa mémoire traumatisée, l’inspecteur Joona Linna fait appel à un hypnotiseur, Erik Maria Bark, qui va rouvrir des plaies qu’il croyait cicatrisées. Le roman construit deux niveaux de tension en parallèle, l’un policier et l’autre psychologique, et les maintient tous les deux à une intensité rare sur 600 pages.

Joona Linna est devenu l’un des personnages les plus populaires du polar contemporain, avec sa blondeur de Viking et ses méthodes qui font régulièrement sortir de leurs gonds ses supérieurs. La série comprend à ce jour neuf volumes, dont Sanctum, Le Marchand de sable et Lazarus, qui sont chacun des événements dans le monde du thriller.


19 . Jens Lapidus — Stockholm noir : L’Argent facile (2006)

Jens Lapidus est le représentant le plus radical du « Stockholm Noir », cette déclinaison suédoise du roman noir américain qui plonge dans les bas-fonds des cités et du crime organisé stockholmois. Ancien avocat spécialisé en droit pénal, il a défendu certains des criminels les plus célèbres de Suède, et c’est de ces longues heures de parloir et de tribunal qu’il a tiré la matière brute de son œuvre.

L’Argent facile suit trois trajectoires qui vont finir par se croiser de façon explosive : JW, étudiant qui mène une double vie entre Stureplan et le trafic de cocaïne pour se payer le train de vie qu’il n’a pas les moyens d’assumer, Jorge, dealer latino évadé de prison qui cherche à reprendre sa place dans le circuit, et Mrado, gros bras de la pègre yougoslave, capable de briser les doigts d’un adversaire d’une main et de pincer la joue de sa fille de l’autre. Lapidus écrit vite, avec une énergie électrique, dans une langue qui intègre l’argot des cités et les codes de chaque communauté.

C’est un polar urbain, souvent brutal, qui montre une Suède que les guides touristiques n’évoquent jamais. La trilogie Stockholm Noir (L’Argent facile, Mafia blanche, Life Deluxe) s’est vendue à 650 000 exemplaires en Suède seul, et son adaptation au cinéma sous le titre Easy Money a lancé la carrière internationale de Joel Kinnaman. Une voix unique dans le paysage nordique, aux antipodes de la mélancolie habituelle du genre.


20. Maj Sjöwall et Per Wahlöö — Roseanna (1965)

Il serait impardonnable de conclure ce panthéon sans remonter aux sources. Avant Mankell, avant Larsson, avant tous les autres, il y a eu Maj Sjöwall et Per Wahlöö, ce couple de journalistes marxistes qui, dans les années 1960, ont eu l’idée de raconter la Suède contemporaine à travers une série de dix romans policiers consacrés à l’inspecteur Martin Beck et à son équipe de la Brigade criminelle de Stockholm.

Roseanna, premier volet de la série, publié en 1965, est l’œuvre fondatrice du polar nordique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Le corps d’une jeune femme est repêché dans un lac du Östergötland. Elle s’appelle Roseanna, elle est américaine, et personne ne sait ce qu’elle faisait en Suède ni qui l’a tuée. L’enquête est longue, méthodique, parfois frustrante, délibérément dépourvue des artifices habituels du genre.

Sjöwall et Wahlöö ont inventé le polar social scandinave : leurs romans sont une critique systématique et documentée de la société suédoise, de ses institutions, de ses inégalités cachées sous le vernis de la prospérité. Beck lui-même est un homme ordinaire, sans génie particulier, qui fait son travail avec sérieux et conscience dans une société qui lui semble de plus en plus absurde. Cette modestie du héros, cette volonté de montrer le crime comme un symptôme social plutôt que comme une anomalie individuelle, est le legs le plus durable de leur œuvre. Tout le polar nordique moderne en découle directement.


Ce que le Nord nous apprend

Ces vingt titres ne sont pas seulement des romans réussis. Ensemble, ils constituent une manière de voir le monde, une façon d’utiliser la fiction criminelle pour interroger les fondements d’une société, pour exposer ce que la prospérité dissimule, pour donner une voix à ceux que les grandes histoires oublient habituellement.

Le polar nordique est né d’une conviction, formulée pour la première fois par Sjöwall et Wahlöö et jamais démentie depuis : la criminalité n’est pas une anomalie, c’est un révélateur. Chaque meurtre raconte quelque chose sur la société dans laquelle il a été commis. Et les enquêteurs qui les résolvent, fatigués, complexes, marqués par leurs propres histoires, nous ressemblent davantage qu’ils ne ressemblent aux héros des polars classiques.

C’est peut-être pour cela que ces livres traversent les frontières et les cultures avec une facilité que peu de littératures nationales peuvent revendiquer. Ils parlent de l’universel avec des accents du Nord, et cet alliage rare n’a pas fini de faire des lecteurs à travers le monde entier.

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Vous avez lu certains de ces titres ? Lesquels vous ont le plus marqué ? N’hésitez pas à partager vos impressions dans les commentaires, et à me signaler vos propres coups de cœur nordiques que j’aurais pu oublier dans ce panorama.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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