Se montrer, se raconter : le paradoxe contemporain de l’auteur(e)

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L’époque, étrangement, demande à tout un chacun de se montrer, de se raconter. Et les auteur(e)s n’y échappent pas. Il leur est souvent intimé d’installer un visage au-dessus de leurs ouvrages, de fournir une histoire de vie pour accompagner ledit visage… comme si le texte ne se suffisait plus, comme s’il fallait fournir la preuve que l’on est bien un être de chair et de sang, avec un vécu, un profil. Le tout étant reconnaissable, photographiable, identifiable.

J’ai ainsi parfois le sentiment qu’il n’est plus demandé à un livre d’être seulement ce qu’il est (à savoir, un livre)… mais un « package » entier, une sorte de « tout-en-un », dans lequel se trouveraient, en sus du texte, une silhouette, une voix, un décor, deux ou trois confidences, un rythme de publication, une capacité à répondre, à se rendre disponible, sans jamais se départir d’un sourire (à moins, bien évidemment, qu’une bonne vieille colère ne vienne pimenter la personnalité, à la fois du livre et de l’auteur(e)). En tout cas, exactement comme si l’acte d’écrire devait désormais pouvoir s’appuyer sur une preuve sociale permanente, celle que l’auteur(e) existe bien en dehors des pages, qu’il ou elle saura occuper l’espace, pourra se frayer un chemin sur le devant d’une scène déjà surpeuplée. Et j’évoque bien moins ici les éditeurs, les libraires, ou même les lecteurs, que les attentes vaguement diffuses des algorithmes, des médias et des réseaux en général. C’est-à-dire tout ce qui récompense la présence… et silencieusement, pénalise, voire punit l’absence.

Du portrait figé au flux continu

Alors, j’ai évoqué « l’époque ». J’admets cependant ne pas être certaine que le phénomène soit si neuf que cela. Après tout, de tous temps, les écrivains n’ont-ils pas été représentés via des portraits, des gravures, des statues ou des photographies ? Néanmoins, deux paramètres me paraissent varier considérablement aujourd’hui : l’intensité de l’injonction… et sa régularité. Autrefois, l’image se contentait d’accompagner l’auteur(e). Aujourd’hui, l’image me donne l’impression d’exiger. Et, par-dessus le marché, en tapant du poing sur la table (si je puis me permettre cette métaphore) ! Car ce qui me semble enjoint désormais est une présence quasi-continue, une mini-exposition de soi, un peu comme si ce livre que l’auteur(e) a « produit » (un bien vilain verbe en ce contexte, malheureusement de plus en plus adapté) n’était plus qu’un épisode au sein d’une sorte de feuilleton du moi-moi-moi.

Et peut-être que ce qui a changé, au fond, n’est pas seulement l’injonction, mais l’endroit où elle s’exerce. Les portraits d’autrefois étaient figés, rares, lointains. Ils construisaient une présence plus qu’évanescente, une aura. Aujourd’hui, la visibilité se matérialise en un flux continu. Interviews, stories, vidéos, posts, « coulisses », questions-réponses, confidences à heures fixes. La nouvelle visibilité produit un déluge. Et ce déluge constant semble inextinguible. En conséquence de quoi, il veut être nourri en permanence. Ne pas le faire expose l’auteur(e) à la disparition… et l’on se surprend ainsi à gérer sa « présence », comme on gère un agenda !

Écrire pour ne pas être soi

Or, voilà le paradoxe… du moins dans mon cas. Si j’écris (souvent aux dépens de morceaux de vie étant donné le temps et l’énergie que cela demande malgré tout), c’est justement parce que ces moments d’écriture m’offrent l’inverse de l’exposition. Écrire (des fictions) me permet de ne pas être moi, de me décaler, de me contredire, de m’absenter, parfois même de me surprendre. En tout cas, d’inventer d’autres vies, d’autres époques, d’autres environnements, d’autres peaux. Oui, bien sûr, je projette toujours un peu de ce que je suis dans mes personnages. Comme plus ou moins tous les auteurs. Pourtant, ces bribes de « moi » ne sont précisément que des bribes, parfois, souvent, infinitésimales. En rien elles ne constituent un portrait. Tout au plus participent-elles à la construction d’un contexte, d’une époque, de personnages qui existent dans des univers parallèles, mais différents. Au mieux, me permettent-elles d’entrer dans des ailleurs que je ne côtoierai jamais qu’en imagination… ce qui ne m’empêche pas d’y inviter toutes les lectrices et lecteurs qui le souhaitent.

Dès lors, dans ce cadre (et même si je comprends tout à fait cette curiosité, humaine, qui mène à vouloir relier une voix à un corps), qu’est-ce que le fait de savoir qu’untel aime manger des artichauds à la vinaigrette, le soir, en pyjama, devant sa télévision… ajoute à une scène qui hurle, à une phrase qui accroche, à un personnage qui dérange ? Presque comme s’il fallait se méfier de l’imaginaire d’une fiction qui n’aurait pas été adossée à un « vécu », comme si, en littérature aussi désormais, la pure invention était suspecte, devait déclencher, chez certains, une sorte d’irritation. Mais, que diable… « Pourquoi refuse-t-il de se montrer ? » « Qu’a-t-elle à cacher ? » Le tout amenant la curiosité à devenir un droit. Et ce droit, une chasse.

L’anonymat, la fiction et le droit au retrait

Si j’en viens à employer ce terme « chasse » , c’est à dessein. Après avoir été frappée (doux euphémisme) par la brutalité de l’« affaire » Elena Ferrante. Vous souvenez-vous ? Une auteure choisit l’anonymat. Elle répète que ses livres n’ont pas besoin du visage qui les a écrits. Mais, en dépit de cela, à coups de recoupements financiers et immobiliers, des journalistes décident de « révéler » la « véritable » identité de l’auteure en question. Alors qu’au fond, la véritable interrogation (bien loin du « Mais qui est cette Elena Ferrante ? ») n’est-elle pas « Mais, bon sang, au nom de quoi peut-on décider qu’un ou une auteur(e) n’a pas le droit de rester totalement anonyme ? »

Car l’anonymat, ou simplement le retrait, n’est pas nécessairement un masque. Il peut être une manière de protéger la bulle dans laquelle l’on écrit, de préserver, justement, cet espace au sein duquel l’auteur(e) devient un autre, démontre que le cœur de la littérature est dans le texte, pas dans l’image ni la personne… et qu’il persiste des voix qui n’ont nul besoin d’un visage pour atteindre, ébranler, bouleverser, celles et ceux qui lisent.

C’est là que, pour moi, se situe la confusion. Entre authenticité… et exposition. Comme si le vrai devait forcément passer par le dévoilement. Alors que le roman repose sur un implicite complètement inverse : celui de croire, le temps d’une lecture, à des vies qui ne sont pas les nôtres et resteront, pour la plupart, imaginaires. Pour autant de voyages, de fugues et d’échappées.

Et puis, n’y a-t-il pas un dernier paradoxe, plus discret, presque ironique ? Celui qui exige des auteur(e)s qu’ils se montrent… au moment même où tant de textes circulent sans auteur, ou avec des auteurs fantômes, ou avec des identités fabriquées. Nous slalomons entre des faux profils, des avatars, des images retouchées, des voix clonées. Et nous réclamons davantage de présence « authentique ». Est-ce la surabondance d’artifices qui rend l’exposition obligatoire ? Mais si nous intimons à toutes et à tous l’ordre de se montrer, est-ce que le fait même de se montrer signifiera encore quelque chose ? Pour ma part, bien au contraire, ce qui devient précieux, c’est la possibilité de ne pas se réduire à une image.

Christine Adamo – le 17 mai 2026 – 23h45

À propos de l’auteure

Née le 4 mai 1965 dans les Ardennes, Christine Adamo construit son parcours entre science et littérature. Après une maîtrise de sciences économiques et un doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, elle devient enseignante-chercheuse spécialisée dans la gestion de l’information environnementale et voyage à travers le monde, de l’Autriche à l’Australie en passant par l’Irlande et le Canada. Sa rencontre avec le cœlacanthe, fascinant « poisson-fossile », l’amène à participer à la création d’un parc pour la protection de cette espèce vieille de 400 millions d’années.

Elle s’impose dans le paysage du polar français avec Requiem pour un poisson (Liana Levi, 2005), sélectionné notamment pour le Prix du polar européen et le Prix SNCF du polar, suivi de Noir austral (Liana Levi, 2006), Web mortem (Albin Michel, 2009) et L’équation du chat (Liana Levi, 2015), tous marqués par un fond scientifique nourri par son parcours de chercheuse. Souvent rapprochée de Fred Vargas pour ce mariage singulier entre savoir et suspense, elle a vu ses romans repris en Folio Policier et Points.

Son dernier roman, Je suis un monstre (Taurnada Éditions, mars 2026), entraîne le lecteur dans la tête de Tom, sept ans, surdoué et inquiétant, dans un thriller psychologique salué pour son audace narrative et son humour noir.

C’est article est une « Tribune d’auteur (e) » écrite par Christine Adamo auteure
Site officiel : christineadamo.net
Instagram : @christineadamoauthor

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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