Vitoria-Madrid, deux meurtres et une voix au téléphone
Mai 2022. Unai López de Ayala, alias Kraken, flâne au musée de la Carte à jouer de Vitoria-Gasteiz lorsqu’un appel fait basculer son existence. Une voix déformée par un modulateur, qui se présente sous le pseudonyme de Caliban, prétend détenir sa mère, et exige en échange un livre d’heures noir attribué à Constance de Navarre. Le problème est de taille : Marta Gómez repose au cimetière de Villaverde depuis quarante ans, sous une pierre tombale devant laquelle son fils est venu se recueillir toute sa vie. La voix avance pourtant un argument vertigineux : cette femme serait toujours vivante, et ce serait la plus grande faussaire de livres anciens jamais répertoriée. Eva García Sáenz plante là un piège narratif redoutable, qui réveille l’ancien profileur retiré du service actif, désormais enseignant à l’académie de police d’Arkaute.
L’écho de cet appel résonne d’autant plus fort que deux affaires criminelles secouent simultanément le milieu très feutré de la bibliophilie ibérique. À Vitoria, Edmundo, surnommé le Comte, propriétaire flamboyant de la librairie Monte-Cristo sur la Plaza Nueva, vient d’être empoisonné dans son arrière-boutique, vraisemblablement par inhalation d’aniline, ce pigment toxique autrefois utilisé pour coloriser les photographies. À Madrid, Sarah Morgan, éminente éditrice de fac-similés, a péri dans des conditions spectaculaires : un incunable enduit de nitroglycérine lui a littéralement explosé au visage. Et près de son cadavre, les techniciens ont prélevé un échantillon de sang dont l’analyse génétique délivre un verdict troublant, indiquant qu’il provient d’une parente directe de Kraken. Le hasard a déjà cédé la place à l’orchestration.
C’est sur ce double foyer d’inquiétude que la romancière allume sa mèche. Estíbaliz Ruiz de Gauna, équipière fidèle et amie de toujours, rejoint Kraken pour explorer la librairie Monte-Cristo, puis prendre contact avec l’inspectrice madrilène Mencía Madariaga, albinos atypique aux cils givrés, chargée de l’affaire Morgan. Trois villes, deux cadavres, une voix anonyme, et une mère que la mort semble n’avoir jamais réellement emportée : l’auteure basque assemble en quelques scènes les éléments d’une mécanique à double détente, où le polar procédural rencontre la quête intime d’un homme contraint d’interroger la version officielle de sa propre histoire.
Kraken face à un fantôme sorti de sa propre tombe
Le personnage d’Unai López de Ayala revient ici sous un jour singulier. Les lecteurs des précédents tomes de la saga retrouvent un Kraken plus apaisé, qui a troqué le terrain pour l’enseignement, partage une vie familiale avec Alba et leur fille Deba à Laguardia, et goûte une routine qu’il qualifie lui-même d’insupportablement prévisible. C’est précisément cette quiétude reconquise que l’appel de Caliban vient pulvériser. Eva García Sáenz a l’intelligence de bâtir sa nouvelle intrigue sur un point d’ancrage profondément personnel : non plus un tueur en série à débusquer dans les rues de la ville blanche, mais une plaie d’enfance que l’on croyait cicatrisée et qui se rouvre par la bande, via un coup de fil délirant et une analyse ADN qui devraient pourtant être impossibles.
Toute la finesse psychologique de l’auteure se déploie dans la manière dont elle ausculte le deuil ancien de Kraken. Orphelin recueilli à six ans par un grand-père quasi centenaire et un frère cadet, Germán, atteint d’achondroplasie et brillant avocat, Unai a grandi avec une version officielle de son histoire familiale : sa mère serait morte d’une complication à la naissance de son petit frère. Quand le souvenir d’une chanson du dessin animé Marco, retrouvée par grand-père sur de vieilles cassettes vidéo, ressurgit dans la maison de Villaverde, le profileur prend conscience qu’il porte en lui, depuis toujours, le sentiment irrésolu d’avoir été abandonné. La romancière convoque cette mémoire de l’enfance avec une justesse rare, faisant de chaque souvenir un fil tendu entre le passé et l’enquête en cours.
Cette imbrication entre l’intime et le criminel constitue l’un des moteurs les plus puissants du livre. Kraken n’enquête plus seulement en tant que policier mandaté, il avance en homme qui doit consentir à remettre en cause sa propre origine. Le grand-père aux quatre-vingt-dix-neuf ans, qui pèle ses pommes en une seule épluchure depuis l’aube des temps, devient un dépositaire de secrets soudain bavard, fouillant dans les cartons du grenier pour exhumer une vieille bible expédiée jadis par un certain Gael Morgan. Germán, de son côté, met ses compétences juridiques au service du cadastre et des actes de propriété. Autour du profileur se reforme une cellule familiale qui n’a plus seulement pour mission de protéger Deba, mais d’aider Unai à reconstituer le visage manquant de Marta Gómez.
Ítaca Expósito, l’orpheline qui peignait comme Goya
Eva García Sáenz alterne avec une science consommée du rythme deux trames temporelles, et celle qui s’ouvre en 1972 a la beauté austère d’un récit d’apprentissage chargé d’ombres. À l’école de la Vera-Cruz, dans une ville du nord de l’Espagne, une adolescente porte un prénom qui la trahit à chaque appel : Ítaca Expósito. Le patronyme désigne les enfants trouvés, et la jeune fille a été déposée aux portes de l’établissement quinze ans plus tôt, sans état civil ni date de naissance véritable. La narration épouse ici un parti pris stylistique audacieux, le tutoiement, qui creuse une intimité presque éprouvante entre le lecteur et cette gamine au talent surnaturel. On la suit comme on suivrait une ombre attachante, et l’on découvre par bribes pourquoi les bonnes sœurs ont préféré la garder plutôt que de l’envoyer à l’orphelinat.
L’enfance d’Ítaca, c’est celle d’un prodige exposé en bête de foire. La presse de l’époque la surnomme la petite Mozart de Vitoria, et les religieuses l’emmènent à Madrid, Barcelone, Londres ou Venise, où elle reproduit en un temps record les toiles de Goya, de Vermeer ou du Caravage devant des journalistes médusés. Mais derrière la légende, l’auteure basque dévoile un envers infiniment plus sombre : aucune peseta versée à l’enfant, des factures cachées dans la valise de sœur Aquilina, et l’apprentissage progressif d’une autre discipline, plus secrète, dans la cave de l’école. La bibliothèque dite des vieillards, fermée à clé, recèle les outils du métier que la religieuse va transmettre à sa protégée, transformant le don pictural en machine à fabriquer de faux manuscrits médiévaux. Le glissement de l’innocence à la complicité s’opère par touches, sans manichéisme, dans le respect d’une psychologie d’enfant exploitée mais lucide.
Cette trame de jeunesse fait toute la richesse du roman, parce qu’elle ne se contente jamais d’illustrer en flashback ce que la trame contemporaine déduit par enquête. La romancière y déploie une véritable fresque, peuplée de figures mémorables, depuis le père Lázaro, jeune prêtre maladroit qui sert de chaperon, jusqu’à Gael, modèle aux cheveux bruns indomptables des cours de dessin de l’école des Beaux-Arts, en passant par Diego Olivier, héritier d’une dynastie d’imprimeurs locaux. Eva García Sáenz capte avec une délicatesse remarquable les premières émotions amoureuses d’Ítaca, les humiliations endurées, les serments de débrouillardise qu’elle se fait à elle-même, et l’éveil progressif d’une faussaire qui finira par dépasser, et de loin, celle qui prétendait la dresser.
Dans les coulisses du marché du livre ancien
L’enquête conduit Kraken à Madrid, dans un quartier qui devient l’un des grands personnages du roman : Las Letras, épicentre national du commerce de l’écrit rare. La Cuesta de Moyano, longue rue piétonne en pente bordant le Jardin botanique, aligne depuis un siècle ses soixante-dix échoppes en bois gris où des bouquinistes proposent aussi bien des poches à trois euros que des incunables précieux. Eva García Sáenz arpente ce décor avec une précision documentaire qui sent le terrain, multiplie les anecdotes sur Pío Baroja et son éternel manteau aux poches déformées par les livres, glisse une leçon de botanique sur les galles du chêne, ces excroissances parasitaires dont le nom servait jadis à fabriquer l’encre des manuscrits. La romancière partage ici sa propre passion de bibliophile, et l’on devine que chaque détail, chaque adresse, chaque rituel a été éprouvé sur place.
Cette plongée dans le monde feutré du livre ancien permet l’apparition d’une galerie de figures hautes en couleur, qui constituent l’une des grandes réussites du roman. Alistair Morgan, libraire écossais installé dans le quartier de Las Letras, tient une boutique étrange baptisée Librairie de l’Âme, sous-titrée Pharmacie pour lecteurs, et hume les volumes comme un parfumeur ses essences. Gaspar, eunuque au double menton et au regard malicieux, se révèle un guide précieux dans la confrérie des bouquinistes. Juan de la Cuesta, héritier d’une dynastie d’imprimeurs remontant à la première édition du Don Quichotte de 1605, entrouvre les portes de l’Institut Cervantes pour faire découvrir à Kraken la Caja de las Letras, chambre forte secrète où dorment manuscrits, lettres et reliques d’auteurs. La romancière sait donner à chacun de ces personnages secondaires une silhouette propre, une voix, une excentricité, sans jamais sombrer dans la caricature.
L’auteure creuse plus profondément encore quand elle se penche sur la psychologie collective des bibliophiles. Un fil rouge traverse toutes ses rencontres : l’addiction. Kraken observe chez Alistair, Gaspar, Alicia ou feu Edmundo une même fièvre, ce besoin pathologique de l’objet désiré qui abolit le discernement et fait du collectionneur la proie idéale du faussaire. Cette intuition de profileur devient une clé de lecture du marché parallèle, où circulent depuis le XIXe siècle des manuscrits inédits attribués aux plus grands maîtres, écoulés à prix d’or par des maisons de vente complices ou aveugles. Eva García Sáenz transforme un genre apparemment austère, le polar bibliophilique, en exploration nuancée des passions humaines qui font tourner un négoce séculaire.
Sœur Aquilina et la bibliothèque interdite de la Vera-Cruz
Au cœur du récit de jeunesse trône une figure ambivalente que la romancière refuse de réduire à un archétype de marâtre cléricale. Sœur Aquilina, professeure d’arts plastiques de l’école de la Vera-Cruz, est celle qui a transmis à Ítaca tout ce qu’elle sait sur les toiles, la peinture à l’huile et la perspective. C’est aussi celle qui la tire de son lit en pleine nuit pour la traîner au sous-sol, là où l’attend une autre éducation, infiniment plus clandestine. Eva García Sáenz construit ce personnage avec un soin remarquable, faisant alterner les gestes de tendresse maternelle, comme cette robe de chambre qu’elle ôte un soir d’hiver glacial pour sauver l’enfant punie, et les chantages économiques d’une femme qui exploite sciemment le talent prodigieux d’une orpheline. Cette dualité morale donne au livre une épaisseur qui dépasse largement les frontières du polar.
Le décor de cette transmission souterraine vaut à lui seul le détour. La bibliothèque dite des vieillards occupe la cave de l’école, derrière une porte dont seules la directrice et sœur Aquilina détiennent la clé. Les rayonnages y montent jusqu’au plafond, mais les ouvrages ne sont pas alignés en bon ordre, ils s’entassent les uns sur les autres comme dans un atelier en activité. La romancière transforme ce sous-sol en sanctuaire païen du faux, où l’on apprend à reproduire la signature des grands maîtres, à vieillir un parchemin, à imiter les écritures gothiques et les enluminures flamandes. L’épisode central de la contrefaçon d’un exemplaire fictif du Paradis perdu de John Milton, commandé par un riche collectionneur de la Villa Sofía, illustre avec une précision savoureuse les mécanismes de la fraude bibliophilique : on invente un livre disparu pendant le bombardement de Paris, on trace sa trace fictive à travers les capitales européennes, puis on fabrique l’objet réel à partir d’une légende.
C’est dans ce huis clos clandestin que naît la véritable Ítaca, celle qui finira par revendiquer sa part. La scène où l’adolescente, désormais grandie, plante ses talons devant sa mentore et exige une commission sur ses contrefaçons révèle un basculement décisif. Eva García Sáenz formalise ce moment par un code presque rituel, les règles des Égéries, cercle imaginaire que la jeune fille invoque pour se donner du courage face à l’oppression. La romancière saisit avec acuité comment une domination peut s’effriter par petites touches, et comment une enfant exploitée peut, sans cesser d’aimer celle qui la forme, devenir l’égale puis la rivale de sa préceptrice. Cette dialectique du maître et de l’élève irrigue tout le pan rétrospectif du livre.
Une enquête qui se déplie sur cinq décennies
La grande affaire de construction du roman tient à ce tressage minutieux entre 1972 et 2022. Eva García Sáenz ne se contente pas de juxtaposer deux récits parallèles, elle les fait dialoguer en permanence, chaque révélation contemporaine éclairant rétrospectivement un détail de jeunesse, chaque fragment du passé d’Ítaca venant à son tour modifier la lecture des indices accumulés par Kraken. Le procédé suppose une horlogerie narrative dont la romancière maîtrise parfaitement les rouages, alternant le « je » de l’ex-inspecteur basque et le « tu » lancinant adressé à l’orpheline. Cette bascule pronominale, loin d’être un simple effet de manche, traduit une intention profonde : faire entendre simultanément la voix d’un homme qui enquête sur son origine et celle d’une enfant qui ignore encore l’adulte qu’elle deviendra.
L’enquête contemporaine progresse par cercles concentriques, du musée des Lanternes de Vitoria, où le père Lázaro vieillissant livre ses premiers souvenirs, jusqu’à la maison-musée de Lope de Vega à Madrid, en passant par le cimetière britannique où repose le grand-père de Sarah Morgan et où la jeune femme vient d’être inhumée. Chaque lieu apporte sa pièce au puzzle. Le retour à Villaverde et la visite de la pierre tombale de Marta Gómez convoquent les démons familiaux, tandis que les recherches cadastrales menées par Germán exhument une librairie disparue dont le père de Kraken aurait été propriétaire. La romancière sait doser ses révélations avec une patience d’orfèvre, sans jamais sacrifier la lisibilité de l’ensemble. Le lecteur ne perd pas pied, même quand les noms se multiplient, parce que chaque personnage porte une fonction narrative claire et reçoit ses marqueurs propres, accent local, manie de langage, silhouette physique.
Cette ambition architecturale trouve son aboutissement dans la manière dont les deux trames finissent par se rejoindre. Ce qui n’était d’abord qu’un parallélisme thématique, le faux, la transmission, l’identité dérobée, se mue progressivement en une vérité unique, dont les fils tissés depuis 1972 viennent se nouer sous les yeux de Kraken en mai 2022. Eva García Sáenz pratique ici un art du dévoilement progressif qui n’a rien d’un coup d’éclat unique, mais procède par déplacements successifs du regard. La saga López de Ayala s’enrichit ainsi d’un volet qui ose un format inhabituel pour la série, plus tourné vers l’archéologie familiale que vers la traque immédiate, et qui prouve la capacité de la romancière à renouveler les contours de son univers basque sans en trahir la signature.
Le livre d’heures noir, objet de toutes les convoitises
Au centre de l’intrigue trône un manuscrit dont la simple évocation suffit à faire tourner les têtes. Le livre d’heures noir de Constance de Navarre n’est pas un objet anodin choisi pour servir de prétexte à l’enquête. Eva García Sáenz prend le temps d’en restituer la généalogie réelle et légendaire, expliquant que l’on connaît officiellement deux livres d’heures noirs composés en Flandre au XVe siècle, dont le plus célèbre est celui de Galeazzo Maria Sforza, duc de Milan. Ce manuscrit aux pages teintées d’encre noire, aux lettres tracées en or et en argent, traîne avec lui une sombre légende selon laquelle il aurait été commandé pour le mariage de la sœur cadette du duc, juste avant que ce dernier ne soit assassiné à la suite d’une conspiration. La romancière joue avec virtuosité de l’aura presque surnaturelle qui entoure ces ouvrages, sans jamais basculer dans le fantastique, et c’est précisément ce dosage qui fait la force de son dispositif.
L’auteure basque articule autour de cet objet une réflexion fertile sur la valeur, qu’elle soit marchande, sentimentale ou symbolique. Pour Caliban, le livre d’heures noir est une rançon, donc un moyen d’échange. Pour les bibliophiles convoqués au fil des chapitres, il représente le Graal absolu, l’incunable qui justifierait à lui seul une vie de quête. Pour Ítaca Expósito en revanche, formée dans la cave de la Vera-Cruz, le manuscrit appartient à un tout autre ordre, celui de la maîtrise technique, de la signature personnelle, de la prouesse artisanale qu’aucun amateur ne peut pleinement saisir. Eva García Sáenz fait dialoguer ces régimes de valeur sans hiérarchiser ses personnages, et donne à chacun le soin de définir sa propre relation au sacré bibliophilique. La romancière puise visiblement dans une documentation considérable, qu’elle laisse affleurer sans en faire étalage, ce que confirme la bibliographie qui ferme le volume.
Cette obsession partagée pour un seul livre devient le fil conducteur d’une enquête plus vaste sur le rapport contemporain à l’objet rare. Les arrière-boutiques de Vitoria et de Madrid, la Caja de las Letras de l’Institut Cervantes, le grenier du grand-père de Villaverde, tous ces lieux finissent par dessiner une cartographie du désir bibliophilique, où le manuscrit recherché devient miroir des fragilités humaines. La force du roman tient à cette capacité à transformer un livre en personnage à part entière, sans jamais sombrer dans la mystification facile. Eva García Sáenz nous rappelle qu’un ouvrage ancien ne vaut que par les mains qui l’ont fabriqué, par les yeux qui l’ont lu, et par les générations qui se le sont transmis.
Eva García Sáenz tisse l’intime et le criminel autour d’un manuscrit
Au terme de la lecture, c’est l’équilibre rare entre roman policier et roman d’identité qui marque le plus durablement. Eva García Sáenz aurait pu se contenter d’ajouter une nouvelle enquête à son cycle de Vitoria, où Kraken aurait traqué un criminel ordinaire dans les rues de la ville blanche. Elle a choisi un pari plus ambitieux, celui de remettre en cause l’origine même de son protagoniste, et de transformer chaque pas de l’enquête en révision intime. Le procédé exige une grande sûreté de plume pour ne jamais sombrer dans le mélodrame ni dans l’abstraction généalogique. La romancière y parvient grâce à un sens aigu du concret, des odeurs de cuir des bibliothèques, des pierres mouillées de la Cucherilla, du goût du petit vin rouge que le grand-père déguste chaque soir depuis l’origine du monde.
L’enchâssement des deux époques produit en outre une méditation discrète mais constante sur ce qui se transmet, et sur ce qui se tait. La saga López de Ayala explore depuis ses débuts les héritages familiaux toxiques, les secrets enfouis dans les villages basques, les vérités que les générations précédentes ont jugé bon de masquer. Avec ce nouvel opus, l’auteure élargit son territoire jusqu’à Madrid, jusqu’au monde des bouquinistes de la Cuesta de Moyano, jusqu’aux pensionnats religieux des années 1970, sans jamais perdre de vue son ancrage de prédilection. Les seconds rôles, qu’il s’agisse d’Estíbaliz la rousse au taux d’élucidation insolent, du grand-père nonagénaire à la sagesse paysanne, ou de Mencía Madariaga aux longs cils givrés, gagnent en profondeur d’un volume à l’autre. La fidèle communauté de lecteurs qui suit Kraken depuis Le Silence de la ville blanche y trouvera de quoi prolonger son attachement, tandis que les nouveaux venus pourront aborder ce tome sans se sentir perdus, l’auteure ayant pris soin de rappeler les éléments nécessaires à la compréhension de l’ensemble.
Au final, ce roman s’inscrit dans la lignée des polars latins qui n’oublient pas la chair des personnages au profit du seul mécanisme. Eva García Sáenz signe un livre patient, documenté, traversé de personnages féminins forts, d’Ítaca à Estíbaliz, de Goya à Mencía, et porté par une écriture qui sait passer du procédural policier à l’évocation lyrique sans rupture de ton. La bibliophilie devient un véritable révélateur d’humanité, et l’enquête finit par ressembler à la quête d’un visage perdu plutôt qu’à la traque d’un coupable. Une lecture qui satisfait à la fois l’amateur d’énigmes serrées et le lecteur sensible aux résonances intimes du genre.
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Mots-clés : Kraken, Vitoria-Gasteiz, bibliophilie, faussaire, livre d’heures, polar espagnol, Eva García Sáenz
Extrait Première Page du livre
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Kidnapper une morte
Mai 2022
Une personne morte depuis quarante ans ne peut être kidnappée et ne peut évidemment pas saigner.
Et certainement pas saigner comme un bœuf chez un prestigieux éditeur de fac-similés, où une éminente bibliophile du nom de Sarah Morgan est morte assassinée après qu’un incunable de grande valeur lui a explosé – oui, explosé – au visage, parce qu’un esprit malade a appliqué une couche de nitroglycérine sur la couverture.
Je m’appelle Unai, on m’appelle Kraken. Le sang découvert à côté du cadavre est celui de ma mère, décédée en 1982 d’après la pierre tombale du cimetière de Villaverde, sur laquelle je viens depuis toujours me recueillir, en déposant des brins de lavande sur une inscription qui se révèle aujourd’hui fausse.
Mais commençons par le commencement.
Quelques minutes avant de recevoir l’appel téléphonique qui allait changer ma vie, je flânais au musée de la Carte à jouer, au milieu d’antiques presses et plaques d’imprimerie, entouré de murs en pierre de taille et de jeux de cartes colorés venus des cinq continents.
— Inspecteur Kraken ? demanda une voix métallique déformée par un modulateur.
— Ex-inspecteur, rappelai-je.
J’avais démissionné du service actif et j’enseignais désormais le profilage criminel à l’académie de police basque d’Arkaute. Depuis lors, ma vie était plus calme… et insupportablement prévisible.
— Écoutez-moi bien : je détiens votre mère et vous ne la reverrez pas en vie tant que vous ne m’aurez pas remis le livre d’heures noir de Constance de Navarre.
— Ma mère est morte et enterrée, parvins-je à dire. Écoutez, si c’est une plaisanterie, elle est de très mauvais goût, je ne sais pas comment vous avez eu mon numéro, mais…
— Si vous étiez mieux renseigné, vous sauriez que votre mère est la plus grande faussaire de livres anciens de tous les temps, et que, pour le malheur des bibliophiles du monde entier, elle est toujours en activité, me coupa la voix, plutôt impatiente. »
- Titre : L’enfant prodige
- Titre original : El Libro Negro de las Horas
- Auteure : Eva García Sáenz de Urturi
- Éditeur : Fleuve éditions
- Collection : Fleuve Noir
- ISBN : 9782265156401
- Format : Broché
- Nationalité : Espagne
- Langue : Français
- Traducteur :Judith Vernant
- Date de publication : 15/05/2026
- Nombre de pages : 400 pages
- Genre : Roman policier, thriller bibliophilique
- Sujets traités : Bibliophilie et marché du livre ancien, Faussaires et contrefaçon de manuscrits médiévaux, Quête d’identité et secrets de famille, Enfance volée et orphelinats religieux, Profilage criminel, Pays basque espagnol (Vitoria-Gasteiz), Monde des libraires madrilènes (quartier de Las Letras, Cuesta de Moyano), Transmission entre générations
Page officielle : www.evagarciasaenz.com
Résumé
Mai 2022. Unai López de Ayala, alias Kraken, profileur retiré du service actif et désormais enseignant à l’académie de police d’Arkaute, reçoit un appel anonyme qui va bouleverser son existence. Une voix déformée par un modulateur, qui se présente sous le pseudonyme de Caliban, prétend détenir sa mère et exige en rançon un livre d’heures noir attribué à Constance de Navarre. Le problème est de taille : Marta Gómez repose au cimetière de Villaverde depuis quarante ans. En parallèle, deux meurtres ensanglantent le milieu très feutré des libraires anciens, à Vitoria et à Madrid. Kraken et sa fidèle équipière Estíbaliz Ruiz de Gauna se lancent sur la piste d’un manuscrit légendaire et d’une faussaire dont l’identité reste à percer.
En contrepoint de l’enquête contemporaine se déploie le récit de jeunesse d’Ítaca Expósito, orpheline recueillie en 1972 par les religieuses de l’école de la Vera-Cruz. Douée d’un don prodigieux pour la peinture, surnommée la petite Mozart de Vitoria, l’adolescente est formée en secret par sœur Aquilina aux techniques de la contrefaçon dans une bibliothèque clandestine dite des vieillards. Eva García Sáenz tresse ces deux temporalités jusqu’à les faire converger, dessinant une fresque où la bibliophilie devient révélateur d’humanité.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.




















