Liwa Ekimakingaï, un mort qui se croit vivant
Une secousse, un cyclone, et voilà un homme catapulté au-dessus de sa propre tombe, persuadé qu’une nouvelle existence vient de commencer. C’est sur cette illusion tenace que Mabanckou installe Liwa Ekimakingaï, son héros, jeune commis de cuisine emporté avant l’heure et déposé au cimetière du Frère-Lachaise, à Pointe-Noire. Le paradoxe est posé sans détour : Liwa respire, marche, saisit les objets, projette un caillou, et pourtant tout autour de lui perçoit le monde à l’envers, la tête en bas, les pieds en l’air. Cette torsion inaugurale du regard donne le ton d’un récit où la frontière entre les vivants et les défunts se fait poreuse, mouvante, presque joueuse.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’auteur refuse le pathos que le sujet appellerait presque naturellement. Liwa ne pleure pas sa condition, il l’explore. Sa mort devient un territoire à arpenter, une énigme dont il veut comprendre les règles avant de s’y risquer. L’immobilité qu’il s’impose devant sa sépulture, bras le long du corps, n’est pas de la résignation mais une prudence de vivant, celle d’un garçon qui a appris à mesurer le pour et le contre avant de se ruer dehors. Le personnage gagne ainsi une épaisseur immédiate, celle d’une conscience curieuse plutôt que d’une victime.
Autour de cette figure centrale se dessine peu à peu une galerie de trépassés bavards, chacun porteur de son histoire et de ses rancœurs. Liwa n’avance jamais seul dans cette découverte de l’au-delà : il écoute, questionne, recoupe les avertissements de ceux qui l’ont précédé. Le lecteur, embarqué dans cette lente prise de conscience, épouse le tâtonnement du héros et se surprend à espérer avec lui, sans trop savoir vers quoi. Mabanckou tient là un ressort narratif d’une grande efficacité, celui d’un homme qui refuse de n’être qu’un disparu parmi des milliers d’autres.
Pointe-Noire, du Grand-Marché au Frère-Lachaise
La ville de Pointe-Noire irrigue chaque page de ce roman avec une générosité de détails qui en fait le véritable socle du récit. Mabanckou déploie une géographie précise, presque cadastrale : l’avenue de l’Indépendance, le quartier Trois-Cents, la rue du Joli-Soir, la rivière Tchinouka charriant ses immondices vers l’Atlantique, le collège communiste des Trois-Glorieuses au croisement des avenues Jacques-Opangault et Amilcar-Cabral. Cette toponymie foisonnante n’a rien d’un décor plaqué ; elle prend corps, s’impose comme une présence vivante qui accompagne Liwa dans son enfance rêvée comme dans sa mort éveillée.
Le Grand-Marché occupe une place de choix dans cette cartographie sensible. Mabanckou en fait un microcosme où se jouent les rapports de force, les solidarités ethniques et les hiérarchies tacites, dominé par des figures féminines redoutables dont la parole vaut loi. On y vend l’huile de palme, le manioc, le poisson fumé, le charbon de bois, et derrière chaque étal se devine une histoire de survie, d’entraide et de pouvoir. L’auteur restitue avec un sens aigu de l’observation cette économie populaire où le tribalisme colore jusqu’à la répartition des marchandises, sans jamais céder à la caricature ni au jugement.
À l’autre bout de cette géographie se dresse le Frère-Lachaise, cimetière dont le nom sonne comme un clin d’œil malicieux à la célèbre nécropole parisienne. Ce lieu des morts fonctionne en miroir de la cité des vivants : on y retrouve les mêmes rivalités, les mêmes bavardages, les mêmes vanités transposées sous terre. Le corbeau géant perché sur la case du gardien, les allées interminables, la fontaine centrale composent un décor où l’inquiétant flirte constamment avec le cocasse. Entre le marché grouillant et le cimetière peuplé, Pointe-Noire devient une seule et même scène où la vie et la mort tiennent le même registre.
La deuxième personne, ou l’art de faire du lecteur un revenant
Le choix le plus audacieux de ce roman tient sans doute à sa narration entièrement conduite à la deuxième personne. Ce « tu » qui ouvre le récit et ne le lâche plus enveloppe le lecteur d’une manière troublante : ce n’est pas Liwa qu’on observe de l’extérieur, c’est nous qui devenons Liwa, projetés au-dessus de la tombe, sommés de respirer, d’inspecter les parages, de mesurer notre propre désorientation. Mabanckou transforme ainsi une contrainte formelle en une expérience d’immersion, où la distance critique se dissout dans l’épreuve partagée de la mort.
Ce procédé, périlleux entre tous, aurait pu s’essouffler ou virer au tour de force gratuit. L’auteur en déjoue les pièges avec une belle maîtrise du rythme, alternant les segments méditatifs et les dialogues vifs, ménageant des respirations qui empêchent le « tu » de peser. La deuxième personne y gagne une fonction presque hypnotique : elle installe une intimité rare, celle d’une voix qui semble s’adresser à notre for intérieur, nous rappelant nos souvenirs comme s’ils étaient les siens, superposant l’enfance de Liwa à une mémoire que nous finissons par croire nôtre.
Il y a dans cette adresse constante quelque chose du conte murmuré au coin du feu, une oralité qui renoue avec les traditions du récit africain tout en épousant les formes du roman contemporain. Le « tu » devient le fil qui coud ensemble les temporalités éclatées du livre, les images d’enfance qui interfèrent avec les jours de funérailles, les lieux traversés et les visages aimés. Le lecteur avance en équilibre sur cette voix, jamais tout à fait spectateur, jamais tout à fait acteur, mais tenu dans un entre-deux qui fait précisément la singularité de l’ouvrage.
Mâ Lembé et la fabrique d’une mémoire
Au cœur affectif du roman veille Mâ Lembé, la grand-mère qui a élevé Liwa jusqu’à sa dernière heure et dont la présence irradie bien au-delà de la vie du jeune homme. Mabanckou dessine cette figure avec une tendresse retenue, sans jamais l’idéaliser : femme du Grand-Marché venue de la Bouenza, elle a bâti sa maison en planches à la force de son travail et de la solidarité des marchandes, elle a payé chaque année l’abonnement de son petit-fils à la bibliothèque, elle a veillé à ce qu’il ne vagabonde pas du côté de la rivière. Toute une éthique populaire de l’effort et de la transmission s’incarne dans ce personnage sobre et tenace.
C’est à travers elle que le roman construit sa mémoire la plus intime. Les souvenirs de Liwa remontent par bouffées, convoquant les gestes de la vieille femme, ses exigences, ce nœud papillon qu’elle ne supportait pas de voir pencher d’un côté. Mabanckou fait de ces détails minuscules les ancrages d’une filiation, la preuve qu’un être continue d’habiter celui qu’il a formé même par-delà la mort. La grand-mère devient la boussole morale du héros, la voix intérieure qui commente ses choix et le rappelle à une certaine dignité.
Le récit tisse aussi, en creux, la question d’une autre femme, Albertine, celle que Liwa n’aura jamais connue, laissant planer sur toute l’histoire une absence qui répond à la présence de Mâ Lembé. Entre ces deux figures féminines se joue l’équilibre secret du personnage, entre ce qui l’a construit et ce qui lui a manqué. Cette architecture émotionnelle, jamais appuyée, confère au roman une profondeur qui déborde largement le cadre de la fantaisie funèbre, et l’ancre dans une méditation sur ce que nous laissons et ce que nous emportons.
Sorciers, cavalières et Salamander rouges : un folklore en fête
Le roman puise sans retenue dans un imaginaire congolais foisonnant, où la sorcellerie n’est pas une métaphore commode mais une réalité que les personnages tiennent pour acquise. Les défunts du Frère-Lachaise évoquent, avec un naturel confondant, ces trafiquants d’âmes qui vendent de la chair humaine déguisée en viande de bœuf sur les marchés, ces avions aux ailes de chauve-souris qui transportent les sorciers d’un continent à l’autre, invisibles au commun des mortels. Mabanckou restitue ces croyances sans les surplomber ni les moquer, les intégrant à la logique interne d’un monde où le surnaturel et le quotidien cohabitent en bonne intelligence.
Cette matière folklorique se déploie avec un sens du récit qui doit beaucoup à l’oralité. Les morts se racontent leurs histoires, colportent des proverbes dont ils revendiquent l’origine ethnique, se disputent la paternité des dictons les plus imagés. Un personnage cite ce « seul un idiot mesure la profondeur de l’eau avec ses deux pieds » qui résume à lui seul l’art de la formule dont le livre est truffé. Cette sagesse populaire, tantôt sentencieuse, tantôt cocasse, nourrit un humour souterrain qui allège constamment la gravité du sujet.
Et puis il y a le panache visuel de Liwa, cette silhouette éclatante qui traverse le roman comme une flamme. Veste orange en crêpe, chemise verte fluorescente à poignets mousquetaires, nœud papillon blanc, pantalon violet à pattes d’éléphant, chaussures Salamander rouges vernies à lacets blancs : l’accoutrement du héros compose un personnage à lui seul, une déclaration d’élégance revendiquée face au monde. Mabanckou fait de ce goût du paraître, hérité des nuits du Cérémonial et de sa jeunesse dansante, un motif récurrent qui dit la fierté, le désir de séduire et cette conviction têtue que ce n’est pas l’habit qui fait l’élégance mais la manière de le porter.
Une langue qui roule entre l’oralité et le vertige
L’écriture de Mabanckou est le grand plaisir de ce livre, une prose ample et cadencée qui semble avancer au rythme d’une parole dite plutôt qu’écrite. Les phrases s’étirent, accumulent les propositions, charrient les détails avec une gourmandise de conteur qui prend son temps, digresse, revient, rebondit. Cette syntaxe généreuse épouse la logique du songe qui structure la première partie du roman, où les images surgissent sans ordre, suivant les caprices d’une mémoire libérée de toute chronologie.
Le romancier possède un art consommé du glissement des registres. Il passe sans heurt du lyrisme le plus pur, quand Liwa évoque l’envol des cormorans de son enfance au-dessus de la Côte sauvage, à la trivialité savoureuse des dialogues entre défunts, en passant par l’ironie mordante qui affleure dès qu’il est question de politique locale, de pétrole ou de dessous-de-table. Cette palette étendue témoigne d’une langue qui refuse de se cantonner à un seul ton, et qui trouve son unité dans la voix reconnaissable entre toutes de son auteur.
Il faut souligner aussi le travail sur les sonorités et les noms propres, cette manière de faire chanter la toponymie ponténégrine et les patronymes africains, de mêler les références lettrées, un Zarathoustra ici, un clin d’œil littéraire là, à la culture populaire la plus immédiate. Mabanckou compose ainsi une partition où l’érudition ne pèse jamais, où le savoir se porte avec la même désinvolture élégante que Liwa arbore ses Salamander rouges. Cette aisance stylistique, fruit d’un métier accompli, donne au roman sa fluidité vertigineuse et son irrésistible pouvoir d’entraînement.
Le nœud papillon face à la nuit
Quand la nuit tombe pour de bon sur le Frère-Lachaise et que Liwa resserre une dernière fois son nœud papillon, ajuste ses poignets mousquetaires et vérifie que le bout de ses Salamander dépasse bien de son pantalon, le geste résume à lui seul la beauté singulière de ce roman. Il y a dans cette coquetterie tenue face aux ténèbres une forme de dignité obstinée, le refus d’un homme de se laisser réduire à sa condition de disparu. Mabanckou transforme ainsi une élégance vestimentaire en manifeste existentiel, en affirmation que la manière de se tenir compte davantage que le sort qui nous échoit.
C’est là que réside la grande réussite du livre : avoir fait d’un sujet grave, la mort et ce qui lui survit, une fête de l’imagination et de la langue, sans jamais renoncer à la profondeur. Le commerce des Allongés emprunte au conte, au roman d’apprentissage, à la satire sociale et à la méditation sur la mémoire, brassant ces registres dans un ensemble d’une cohérence remarquable. Le lecteur ressort de cette traversée avec le sentiment d’avoir arpenté un monde entier, celui de Pointe-Noire et de ses morts bavards, sans jamais s’être senti dépaysé au point de perdre pied.
Mabanckou signe une œuvre qui trouve son point d’équilibre entre l’inventivité formelle et l’émotion vraie, entre le vertige du procédé narratif et la chaleur des personnages. Sans révéler où mène le chemin de Liwa Ekimakingaï, on peut affirmer que ce roman tient la promesse de son ouverture déroutante et déploie, jusqu’à sa dernière page, une puissance d’évocation qui donne envie de relire immédiatement les premières lignes. Le nœud papillon blanc, redressé une ultime fois face à l’obscurité, restera longtemps l’image emblématique de ce livre habité, drôle et grave, où l’on n’en finit jamais tout à fait de vivre.
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Mots-clés : Alain Mabanckou, Le commerce des Allongés, roman congolais, Pointe-Noire, réalisme magique, littérature africaine, deuxième personne
Extrait Première Page du livre
« LE RÊVE LE PLUS LONG DE TA MORT
Nouvelle vie
Tu ne cesses de te le répéter au point d’en être désormais convaincu : une nouvelle vie a débuté pour toi il y a moins d’une heure lorsqu’une secousse a écartelé la terre alentour et que tu as été comme aspiré par un cyclone avant d’être projeté là où tu te retrouves maintenant, au-dessus d’une éminence de terre dominée par une croix en bois toute neuve.
– Je respire ! Je vis ! t’étais-tu à ce moment-là murmuré en signe de victoire.
Mais à présent, alors que la clarté du jour pointe à l’horizon, tu n’es plus du tout habité par cette certitude. Les images qui te hantent sont plutôt celles de tes dernières heures, celles d’un trépassé cloîtré dans un cercueil et conduit en grande pompe dans sa demeure finale, ici, au cimetière du Frère-Lachaise.
Tu ne parviens donc pas à te détourner de ces réminiscences, et revois le long cortège t’accompagner dans les principales artères des quartiers de Pointe-Noire. Cette promenade de cadavre qui précède l’enterrement est une pratique courante dans la ville, la population l’accueille tel un hommage à la mémoire du défunt qui s’en irait avec des images d’allégresse. Tu es ainsi porté par six colosses à la musculature saillante, aux épaules carrées, et vêtus de costumes blancs avec des chaussures vernies noires à bout pointu. Ils exécutent une commande et ne sont pas là pour comprendre les raisons de la disparition de l’individu qu’ils colportent. Ils s’en tiennent à l’itinéraire indiqué par les familles éprouvées, personne n’entendra leur voix tout au long de la procession.
Calé dans le cercueil, pendant qu’on te balade à travers les ruelles les plus tortueuses, tu anticipes ce qui adviendra au terme de ce périple. Tu as déjà assisté aux défilés funéraires de ce genre dont certains transitaient par la rue du Joli-Soir où tu as habité avec ta grand-mère jusqu’à ta mort. Tu es de ce fait conscient qu’à la fin on te conduira au Frère-Lachaise où tu ne seras plus qu’un disparu parmi des milliers et des milliers d’autres. »
- Titre : Le commerce des Allongés
- Auteur : Alain Mabanckou
- Éditeur : Seuil
- ISBN : 9782021413212
- Format : Broché
- Nationalité : Congo
- Langue : Français
- Date de publication : 19/08/2022
- Nombre de pages : 204 pages
- Genre : Roman, réalisme magique
- Sujets traités : mort et au-delà, mémoire, Pointe-Noire, sorcellerie, transmission, identité, oralité, élégance
Page officielle : emelinepasquier.com
Résumé
Liwa Ekimakingaï, jeune commis de cuisine de Pointe-Noire, meurt trop tôt et se réveille au-dessus de sa propre tombe, au cimetière du Frère-Lachaise, persuadé qu’une nouvelle vie vient de commencer. Là, dans un monde perçu à l’envers, il découvre une communauté de défunts bavards qui l’initient aux règles de l’au-delà et lui racontent leurs histoires, leurs rancœurs et le folklore d’une ville où la sorcellerie fait partie du quotidien.
Porté par une narration à la deuxième personne et par les souvenirs de son enfance auprès de sa grand-mère Mâ Lembé, Liwa refuse de se résigner à n’être qu’un disparu parmi d’autres. Entre réalisme magique, conte et satire sociale, Alain Mabanckou compose une méditation drôle et tendre sur la mort, la mémoire et cette élégance obstinée qui distingue un homme jusque dans la nuit.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















