Celles qu’on tue de Patricia Melo, un thriller au cœur de l’Amazonie

Celles qu’on tue de Patricia Melo

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Celles qu’on tue de Patricia Melo, l’entrée dans le ventre de l’Acre

Il existe des romans qui vous transportent, et d’autres qui vous déplacent physiquement, vous arrachent à votre fauteuil pour vous larguer dans une géographie précise, moite, palpitante. Celles qu’on tue appartient à cette seconde catégorie. Patricia Melo choisit l’État de l’Acre, cette frange occidentale du Brésil où la forêt amazonienne dévore encore les frontières administratives, et en fait le théâtre d’une histoire dont la tension irrigue chaque page. On y suit une jeune avocate de São Paulo qui quitte la métropole tentaculaire pour cette région lointaine, chargée de suivre le procès des assassins d’une adolescente indigène.

Le contraste entre les deux Brésil constitue le premier moteur du récit. D’un côté, l’univers policé des cabinets d’avocats, des clubs sportifs de Pinheiros, des dîners où l’on parle de Wittgenstein au bord d’une piscine. De l’autre, une ville où les maisons se cernent de murs en pleine jungle, où les chiens errants affamés rôdent près des décharges où s’agglutinent les vautours, où l’asphalte se troue et les commissariats se réduisent à des cubes à la façade vert d’eau. Melo dessine ce décor sans le surligner, par petites touches sensorielles qui installent une atmosphère avant même que l’intrigue ne s’emballe.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la voix. La narratrice avance à la première personne, lucide, mordante, traversée d’une ironie qui protège autant qu’elle blesse. Elle observe, elle jauge, elle encaisse les remarques d’un confrère ivre lors d’une fête, et cette manière qu’elle a de renvoyer le monde à sa propre laideur devient vite le fil auquel on s’accroche. Patricia Melo ne nous offre pas une héroïne lisse mais une conscience en éveil, dont la mission professionnelle va lentement se doubler d’une quête plus intime. L’Acre n’est pas un simple arrière-plan exotique : cette terre s’impose comme une présence vivante, à la fois refuge et menace, promesse et gouffre.

Une litanie de faits divers, l’architecture d’un roman-procès

L’une des trouvailles formelles les plus saisissantes de Celles qu’on tue tient à sa construction en mosaïque. Melo intercale, entre les épisodes du récit principal, de brefs encarts au style sec, presque clinique, calqués sur la rubrique des faits divers. Chacun porte un titre qui claque comme une sentence : tuée par son mari, tuée par son ex, tuée pour un jeu vidéo. Ces vignettes rapportent, en quelques lignes glaçantes, la mort de femmes réelles ou vraisemblables, avec les mots exacts des bourreaux, les circonstances absurdes, les âges des victimes. La répétition de ce dispositif crée une pulsation sourde, une litanie qui accompagne la lecture comme un tambour funèbre.

Cette architecture n’a rien de gratuit. En juxtaposant l’enquête singulière sur une adolescente assassinée et cette accumulation de féminicides anonymes, l’auteure fait dialoguer le cas particulier et le phénomène systémique. La fiction s’ancre dans une matière documentaire que la narratrice manipule elle-même, puisqu’elle compile des centaines de plaintes téléchargées depuis le système judiciaire numérisé de l’Acre. Melo transforme ainsi le roman en une sorte de dossier vivant, où les statistiques reprennent chair et où chaque prénom, Wanda, Telma, Abigail, Kelly, cesse d’être une ligne de tableur pour redevenir une existence fauchée.

Le talent de la romancière consiste à ne jamais laisser cette dimension militante étouffer le souffle romanesque. La structure fragmentée, loin de désorienter, imprime au livre un rythme haletant, une alternance entre le récit qui progresse et ces interruptions qui rappellent l’enjeu. On pense parfois à la mécanique du thriller judiciaire, mais Melo la subvertit : ici, l’audience ne garantit ni la vérité ni la réparation. Le roman-procès devient le lieu d’une interrogation plus vaste sur ce que la justice peut et ne peut pas, sur ces morts que le système est précisément conçu pour ne pas voir. La forme sert le fond avec une redoutable efficacité.

Une avocate de São Paulo face au procès de Txupira

Au cœur du récit se tient le procès de trois jeunes hommes accusés d’avoir violé, torturé et tué une adolescente du village des Kuratawa. Elle s’appelait Txupira. Patricia Melo prend soin de lui rendre une présence charnelle avant même de la placer au centre de l’affaire : une image la montre en short et t-shirt, tête renversée en arrière, éclatant de rire au soleil pendant un jeu qui rappelle le tir à la corde. Cette photographie volée à la vie ordinaire hante ensuite tout le déroulé judiciaire et rappelle constamment ce que l’appareil légal réduit trop souvent à un numéro de dossier.

Face aux accusés, ces garçons souriants photographiés près d’un SUV boueux, bottes et chapeaux, verres de bière à la main, l’image d’une jeunesse dorée à l’abri des soucis, la narratrice avance avec une conscience aiguë du rapport de forces. Melo excelle à saisir ce moment où l’apparence sociale, le privilège, la richesse familiale, fonctionnent comme un rempart. L’avocate connaît trop bien la mécanique : la couleur de peau de la victime, sa pauvreté, son appartenance à une communauté indigène pèsent dans la balance autant que les preuves. Le récit met ainsi à nu les hiérarchies invisibles qui déterminent quelles morts méritent qu’on s’y arrête.

Mais la romancière refuse de faire de son personnage une simple porte-voix. La quête de justice pour Txupira résonne avec une blessure personnelle que la narratrice porte depuis l’enfance, liée à la disparition de sa propre mère. Ce contrepoint intime donne au procès une profondeur supplémentaire : ce n’est pas seulement le droit qui se joue dans la salle d’audience, mais aussi la reconstitution d’une femme qui cherche à comprendre d’où vient la violence qui la traverse. Melo tisse ces deux fils avec une maîtrise qui évite toute lourdeur démonstrative, laissant le lecteur relier lui-même les points d’une géométrie douloureuse.

L’ayahuasca et la traversée du réalisme magique amazonien

C’est dans les séquences liées à l’ayahuasca que Celles qu’on tue bascule vers une autre dimension et révèle toute l’audace de son projet. La narratrice s’initie aux rituels ancestraux des peuples d’Amazonie et absorbe ce puissant hallucinogène, ouvrant le roman à des visions où les couleurs coulent, où le jaune et le rouge et le bleu se frottent aux yeux jusqu’à devenir criards. Melo signale ces passages par un basculement typographique et un changement de titre, comme pour prévenir que l’on quitte le territoire du réel documenté pour entrer dans une contrée mentale où la logique se dissout.

L’écriture épouse alors le mouvement de la transe. Les phrases se font incantatoires, portées par le rythme de la danse rituelle, deux pas vers ici, deux pas vers là, ponctuées de chants et d’apparitions. Surgissent la Vierge, Iemanjá, un vieil homme noir fumant la pipe, disposés sur une Étoile de David, dans un syncrétisme vertigineux qui condense toute l’histoire spirituelle du Brésil. La forêt elle-même devient une symphonie continue, orchestre d’insectes, de cigales, d’aras et de toucans, que l’auteure déploie en longues énumérations sensorielles, jusqu’aux odeurs de bois de rose, de résine, de racine pourrie, d’huile d’andiroba.

Ce qui pourrait n’être qu’un morceau de bravoure stylistique s’intègre en réalité à la logique profonde du roman. Melo assume pleinement l’héritage du réalisme magique latino-américain tout en le renouvelant par un prisme résolument contemporain et féminin. Les visions ne fuient pas le réel : elles l’éclairent autrement, offrant à la narratrice, et à nous, un accès à des vérités que le tribunal ne saurait formuler. La romancière navigue entre veille et cauchemar, entre le compte rendu judiciaire et l’hallucination, avec une aisance qui témoigne d’un contrôle rare sur des registres pourtant opposés.

Le collectif des icamiabas, quand la forêt et les femmes se rejoignent

De ces visions émerge une figure d’une puissance singulière : celle des icamiabas, ces guerrières amazoniennes de la mythologie, femmes à l’arc et aux flèches, privées d’un sein pour mieux tendre la corde. Melo convoque tout un imaginaire où le collectif féminin se rassemble en pleine forêt, autour d’un lac où se mire le clair de lune, chevelures épaisses descendant comme des cascades. Ce chœur de femmes, mères, sœurs, indigènes, noires, blanches, jaillit du sol frémissant, transformant la colère née de l’injustice en une force presque cosmique. L’auteure fait ainsi converger la question du féminicide et celle de la nature saccagée.

Le titre du roman prend ici toute son ampleur. Celles qu’on tue désigne à la fois les femmes assassinées dans l’indifférence et la forêt elle-même, agressée, brûlée, dépossédée. Melo établit un parallèle constant entre la violence infligée aux corps féminins et celle qui ravage l’Amazonie, sans jamais réduire l’un à l’autre par un symbolisme facile. Les deux blessures se répondent, s’amplifient, révèlent une même logique de prédation. La romancière inscrit son livre dans une conscience écologique et féministe qui traverse la littérature brésilienne actuelle, mais elle le fait par le détour de la fiction et du mythe plutôt que par le discours.

Cette dimension collective infuse une énergie particulière au récit. Là où l’enquête judiciaire pourrait enfermer le lecteur dans le constat de l’impuissance, la mythologie des icamiabas ouvre un espace de résistance et de solidarité. Melo suggère qu’une autre justice, hors des tribunaux, pourrait naître de cette sororité archaïque et réactualisée. Le roman gagne ainsi une portée qui dépasse largement le fait divers initial, sans pour autant sacrifier l’ancrage concret des personnages qui l’habitent. La forêt et les femmes se rejoignent en un même mouvement de reconquête.

Suspense, roman social et onirisme, l’audace d’un mélange des genres

La grande réussite de Celles qu’on tue réside dans sa capacité à faire cohabiter des registres que l’on croit d’ordinaire inconciliables. Melo, dont on connaît la maîtrise du suspense, conserve les ressorts du thriller : une tension qui monte, des menaces qui se précisent, des rêves de chute vertigineuse où la narratrice sent des bottes piétiner ses mains au bord d’un précipice. Le lecteur avance avec cette inquiétude sourde, ce désir de savoir qui caractérise les meilleurs romans à énigme. Mais la romancière refuse de s’y cantonner.

Sur cette trame de suspense se greffe une ambition de roman social. La description du Brésil contemporain, de ses inégalités criantes, de ses migrations, avec ces prévenus vénézuéliens et haïtiens qui traversent le récit, de la corruption qui gangrène l’appareil judiciaire et policier, donne au livre une épaisseur documentaire remarquable. Melo n’assène jamais de thèse, elle montre, elle laisse les situations parler, elle fait confiance à l’intelligence de son lecteur. Cette retenue dans l’engagement rend le propos d’autant plus efficace, loin de tout pamphlet.

Et par-dessus l’ensemble plane cet onirisme amazonien qui fait la singularité de l’œuvre. L’audace consiste précisément à ne pas choisir, à orchestrer le passage fluide du procès glaçant à la transe hallucinée, du réalisme le plus cru à la vision la plus débridée. Ce métissage des genres, que l’auteure revendique avec assurance, aurait pu produire un objet bancal ; il donne au contraire un roman d’une cohérence surprenante, où chaque registre nourrit les autres. Melo signe une œuvre qui refuse les cases et invente sa propre forme, portée par une héroïne dont c’est la première apparition sous sa plume, et qui restera longtemps en mémoire.

La forêt palpitante, ce que Patricia Melo laisse résonner

Refermer Celles qu’on tue ne suffit pas à en sortir. Le roman continue de travailler le lecteur, comme une odeur tenace de terre mouillée et de bois de rose qui s’accroche aux vêtements. Patricia Melo réussit ce rare équilibre entre la dénonciation d’une réalité insoutenable et la construction d’une expérience esthétique pleine. Elle ne fait jamais de la souffrance un spectacle, elle la traverse pour en extraire du sens, de la beauté même, dans les moments les plus sombres. Cette tension féconde entre l’horreur documentée et l’éblouissement sensoriel constitue la signature de l’ouvrage.

L’écriture, servie ici par une traduction attentive à ses ruptures de rythme et à ses fulgurances, mérite qu’on s’y arrête. Melo passe de la phrase courte, tranchante, presque journalistique, à de longues coulées lyriques sans jamais perdre le lecteur. Cette plasticité stylistique épouse parfaitement le sujet, alternant la froideur du constat et la chaleur de la vision. Elle témoigne d’une romancière au sommet de son art, capable de plier la langue à ses intentions sans jamais céder à la facilité ni à l’effet gratuit.

Reste, au terme de cette lecture, la vibration d’une image finale, celle d’un ciel immense et transparent surplombant une forêt d’un vert intense où les rivières dessinent des serpents. Une beauté vive, palpitante, qui contient à la fois la menace et l’espérance. Celles qu’on tue s’impose comme un roman nécessaire, ambitieux dans sa forme, généreux dans son propos, qui donne une voix à celles que l’on réduit trop souvent au silence. Patricia Melo confirme, avec cette héroïne inaugurale, qu’elle compte parmi les plumes les plus stimulantes des lettres brésiliennes, et offre aux amateurs de polar exigeant une œuvre qui déborde largement les limites du genre.

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Mots-clés : Patricia Melo, Celles qu’on tue, féminicide, Amazonie, thriller brésilien, réalisme magique, roman social


Extrait Première Page du livre

« 1
TUÉE PAR SON MARI

Elaine Figueiredo Lacerda, soixante et un ans, a été abattue de plusieurs balles devant sa porte, un dimanche en fin d’après-midi.

A
La nuit était douce, fraîche. J’ai allumé ma cigarette et suis restée là, les bras croisés, à fumer et observer le ciel opaque.

– Ce mec est en train de vous prendre en photo, m’a dit quelqu’un.

Alors je me suis rendu compte que je n’étais pas seule. À ma droite, appuyé à la voiture de celle qui organisait la fête, se tenait un type en veston-cravate qui fumait. Derrière nous, la maison semblait vibrer au rythme de la musique dansante. L’homme a désigné la fenêtre d’un immeuble de l’autre côté de la rue.

– Là-bas, a-t-il ajouté.

L’observateur, se voyant repéré, s’est esquivé. Il a éteint la lumière et baissé son store.

– Ces idiots pensent qu’ils peuvent prendre en photo toutes les jolies femmes qui viennent fumer dehors, a continué le veston-cravate en croyant me faire plaisir.

J’ai remarqué qu’il était soûl.

Pensant peut-être que je n’étais pas assez futée pour comprendre son baratin, il a poursuivi : – Vous devez avoir l’habitude.

De mon côté, silence.

Il a insisté :

– Ça ne vous dérange pas ? Qu’on vous prenne en photo ? Ça doit être chiant, non, d’être aussi jolie ?

– Il s’agit d’une querelle de voisinage, ai-je expliqué après une bouffée de tabac.

– Avec Bia ? Il a des problèmes avec Bia ?

– Il était en train de filmer, vous n’avez pas capté ? Pour se plaindre de la fête. De la musique trop forte.

– Ce mec ne sait pas ce que c’est, la musique trop forte.

De là où j’étais, je pouvais voir le vigile à côté de la barrière, à l’entrée de la rue, contrôler les voitures qui arrivaient à la fête.

– D’où connaissez-vous Bia ? m’a-t-il demandé.

Ma cigarette se consumait lentement.

– Nous travaillons dans le même cabinet, ai-je répondu.

– Avocate ? Comme moi ?

J’ai confirmé, d’un geste.

– Ne me dites pas que c’est une soirée corporative ?

J’ai écrasé ma cigarette du bout de ma chaussure neuve, ornée de strass, avant de retourner à la fête.

Bia parlait avec un groupe d’amies dans l’entrée, et en me voyant elle a tenté de m’attirer sur la piste de danse. Elle était encore plus ivre que le type dehors et me criait quelque chose sur mon petit ami à l’oreille. »


  • Titre : Celles qu’on tue
  • Titre original : Mulheres empilhadas
  • Auteur : Patricia Melo
  • Éditeur : Buchet Chastel
  • ISBN : 9782283036785
  • Format : Broché
  • Nationalité : Brésil
  • Langue : Français
  • Traduction : Elodie Dupau
  • Date de publication : 24/08/2023
  • Nombre de pages : 304 pages
  • Genre : Roman policier, thriller, roman social, réalisme magique
  • Sujets traités : féminicide, violences faites aux femmes, peuples indigènes d’Amazonie, justice et impunité, ayahuasca et rituels chamaniques, déforestation, racisme social, condition féminine au Brésil

Résumé

Une jeune avocate originaire de São Paulo se rend dans l’État de l’Acre, cette région reculée du Brésil partiellement recouverte par la forêt amazonienne, pour suivre le procès des assassins d’une adolescente indigène du village des Kuratawa. Sur place, elle découvre la beauté hypnotique de la jungle autant que sa part sombre, faite d’injustices, de violences et de tragédies quotidiennes subies par les populations locales.
En s’initiant aux rituels ancestraux des peuples d’Amazonie, notamment à la prise de l’ayahuasca, la jeune femme s’engage dans une quête de justice pour les femmes qui l’entourent et pour elle-même. Entre réalité et cauchemar, Patricia Melo signe un roman où la violence prime sur la loi, et met en lumière celles qu’on tue dans l’indifférence : les femmes, comme la nature.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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