Un polar milanais entre passé et présent
Alessandro Robecchi orchestre dans « Il n’y a de plus grande folie » une architecture narrative qui refuse la linéarité conventionnelle du roman policier. Dès l’ouverture, le lecteur se retrouve propulsé dans une voiture filant sur l’autoroute entre Naples et Milan, avant que le récit ne rebondisse pour dévoiler les origines de ce périple nocturne. Cette construction en boucle temporelle n’est pas un simple artifice : elle insuffle au roman son rythme particulier, mêlant l’urgence du road trip à la patience nécessaire pour démêler les fils d’une intrigue complexe. Le romancier italien manie avec habileté ces allers-retours chronologiques, créant une tension narrative qui maintient le lecteur en éveil sans jamais le perdre dans un labyrinthe temporel.
L’intrigue se déploie sur plusieurs strates temporelles qui s’entrecroisent avec fluidité. D’un côté, l’enquête policière menée par les brigadiers Ghezzi et Carella plonge dans les méandres d’un Milan contemporain rongé par la crise économique et l’usure. De l’autre, le mystère d’Umberto Serrani et son escapade napolitaine ouvre une fenêtre sur un passé enfoui, tissé de regrets et de relations inachevées. Cette dualité confère au récit une profondeur qui dépasse largement le cadre du thriller traditionnel. Robecchi ne se contente pas de résoudre une énigme criminelle : il explore comment le passé irrigue le présent, comment les choix d’hier façonnent les urgences d’aujourd’hui.
Ce qui frappe particulièrement, c’est la manière dont l’auteur fait dialoguer ces temporalités sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Le passé n’apparaît pas comme un simple décor nostalgique, et le présent ne se réduit pas à une succession d’événements détachés de toute mémoire. Chaque personnage porte en lui cette double conscience du temps qui file et des occasions manquées. Le vieux Serrani, avec sa comptabilité macabre des semaines restantes, incarne cette hantise du temps révolu tout en refusant la résignation. Cette construction narrative permet à Robecchi d’insuffler à son polar une dimension méditative inattendue, transformant le genre policier en support de réflexion sur la condition humaine face au passage inexorable des années.
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Carlo Monterossi et Oscar Falcone, un duo atypique
Au cœur du roman gravitent deux figures complémentaires qui incarnent une approche singulière de l’investigation. Carlo Monterossi, chauffeur occasionnel et observateur lucide, accepte de convoyer Oscar Falcone jusqu’à Naples sans véritablement comprendre les raisons de ce voyage. Leur relation échappe aux codes habituels de l’amitié comme à ceux de la collaboration professionnelle : elle se situe dans cette zone trouble que Robecchi qualifie de « fréquentation téméraire, à la limite de l’amitié ». Oscar, enquêteur aux contours flous dont le métier se situe « au croisement entre fouineur, enquêteur et sourcier détecteur d’ennuis », cultive le mystère sans affectation. Sa façon d’opérer repose sur une patience calculée, refusant d’expliquer ses démarches avant que le moment ne soit venu. Carlo, quant à lui, développe face à son compagnon une « patience du pêcheur », acceptant de conduire quinze heures dans une quête dont il ignore tout.
Ce qui rend ce duo particulièrement efficace dans l’économie narrative, c’est la dynamique d’attente et de révélation qui s’installe entre eux. Robecchi construit leurs échanges sur un équilibre subtil entre frustration et confiance. Carlo réclame des explications, Oscar les distille avec parcimonie, et pourtant leur entente fonctionne. L’auteur évite soigneusement l’écueil du buddy movie à l’américaine : pas de blagues permanentes ni de complicité ostentatoire. Leur relation se tisse dans les silences partagés sur l’autoroute, dans les observations mutuelles, dans cette façon qu’ils ont de se comprendre sans nécessairement se parler. Lorsque Carlo conduit à travers la nuit italienne, écoutant du blues de l’Oklahoma sur une webradio improbable, on saisit toute la singularité de leur association.
L’ironie affleure constamment dans leur interaction, notamment lorsque Umberto Serrani, le vieil homme qu’ils ramènent de Naples, prend Carlo pour un simple chauffeur. Cette méprise révèle la position ambiguë de Monterossi dans cette aventure : ni détective professionnel ni simple exécutant, il incarne une forme de disponibilité face aux mystères d’autrui. Robecchi dessine ainsi deux personnages qui refusent les catégories établies, préférant naviguer dans les interstices du monde contemporain. Leur atypisme ne réside pas dans des traits de caractère extravagants, mais dans leur capacité à embrasser l’incertitude et à suivre des pistes dont l’aboutissement demeure longtemps obscur.
Le monde policier en clair-obscur
Robecchi plonge son lecteur dans les rouages quotidiens de la police milanaise avec une précision qui évite aussi bien la glorification que la noirceur systématique. Les brigadiers Ghezzi et Carella incarnent deux facettes complémentaires du travail policier : le premier méthodique et patient, usant de stratagèmes ingénieux comme cette fausse hospitalisation de sa propre femme pour piéger des voleurs d’hôpital ; le second plus impulsif, alimenté par l’adrénaline du combat. Leur chef, Gregori, navigue entre satisfaction et inquiétude lorsqu’il doit leur confier une mission délicate : débusquer un possible policier corrompu dans leurs rangs. Cette menace intérieure, symbolisée par quelques sachets d’héroïne disparus et une tentative de racket auprès d’un barman chinois, installe une atmosphère de méfiance sourde au sein même de l’institution.
L’univers policier dépeint par l’auteur fonctionne selon ses propres codes, faits de paperasse bureaucratique, d’écoutes téléphoniques, d’enquêtes qui s’enlisent et d’affaires résolues presque par hasard. La scène où Ghezzi et son collègue Sannucci attendent chez lui l’arrivée des cambrioleurs, jouant aux cartes dans le silence de l’appartement, illustre cette réalité du métier où la patience compte autant que l’intuition. Robecchi n’hésite pas à montrer les failles du système : Ghezzi sait pertinemment qu’utiliser sa femme Rosa comme appât constitue une violation du règlement, mais son fatalisme de brigadier proche de la retraite l’emporte sur le respect strict des procédures. Cette zone grise morale traverse tout le récit, conférant aux personnages une épaisseur humaine bienvenue.
La tension narrative s’intensifie lorsque Gregori révèle à ses hommes l’existence d’un traître potentiel parmi eux. Le chef manie les demi-phrases et les silences lourds, créant un malaise palpable dans son bureau. Cette révélation transforme l’enquête sur le meurtre de madame Zerbi en quelque chose de plus trouble : la frontière entre chasseurs et proies s’estompe. Ghezzi et Carella doivent désormais enquêter sur leurs propres collègues tout en poursuivant leur investigation sur un réseau d’usure. Robecchi excelle à tisser ces fils narratifs parallèles, montrant comment la corruption mine la confiance au sein d’une institution déjà fragilisée par les contraintes budgétaires et administratives. Le monde policier qu’il dépeint vibre d’authenticité sans verser dans le cynisme facile.
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Une enquête sur l’usure et ses ramifications
L’intrigue policière se cristallise autour du meurtre brutal de Giulia Zerbi, une femme assassinée dans ce qui ressemble initialement à un vol à l’arraché avant de révéler des strates bien plus sombres. Robecchi utilise cette mort comme point d’entrée vers un phénomène social que la littérature policière explore rarement avec autant de finesse : l’usure touchant les classes moyennes et supérieures. La brigadière Cirrielli, responsable du secteur où s’est produit le crime, expose avec lucidité cette mutation du prêt usurier. Les victimes ne sont plus les habitants des HLM contraints d’emprunter cinq cents euros pour remplacer un électroménager, mais des professeurs, des PDG, des cadres supérieurs incapables de maintenir leur niveau de vie face à la crise économique. Cette nouvelle clientèle, habituée à appeler ses dettes des « placements » ou des « créances », découvre avec effroi le vrai visage de l’usure lorsque cinquante mille euros empruntés se transforment en cent mille dus.
Le romancier dévoile les mécanismes insidieux de ce système avec une précision quasi-documentaire. L’usurier ne surgit pas spontanément : il est orienté, suggéré, recommandé par un employé de banque au moment précis où le client voit sa demande de prêt refusée. Cette complicité tacite entre institutions financières légales et réseaux criminels constitue l’un des ressorts narratifs les plus percutants du roman. Robecchi montre comment la respectabilité sociale devient un piège : ces personnes, fières de leur statut, préfèrent s’enfoncer dans la spirale de l’endettement plutôt que d’avouer leurs difficultés. La discussion entre Ghezzi et Carella dans un kebab de piazza Maciachini fait émerger cette réalité avec pragmatisme, loin de tout pathos superficiel.
L’enquête révèle également la présence d’un homme qui boite, figure récurrente dans plusieurs affaires liées à ces prêts toxiques. Cette piste matérielle, construite à partir d’empreintes dans la boue et de photographies floues, permet à Robecchi d’ancrer son investigation dans le concret tout en maintenant le mystère. La recherche de cet éclopé traverse les quartiers milanais, des villas cossues de la Maggiolina aux zones plus populaires de Dergano et Bovisa. L’auteur tisse ainsi un réseau géographique et social qui reflète la stratification complexe de Milan, ville où cohabitent richesse ostentatoire et précarité galopante, terrain fertile pour ces nouvelles formes de criminalité économique.
Milan comme décor vivant
La capitale lombarde déploie dans le roman de Robecchi ses multiples visages, bien loin de l’image lisse et fashionista souvent véhiculée par la culture populaire. L’auteur cartographie une ville stratifiée où les remparts de Porta Venezia côtoient les HLM de viale Zara, où les villas élégantes de la Maggiolina contrastent avec les quartiers populaires de Bovisa et Dergano. Cette géographie sociale n’apparaît jamais comme un simple décor mais participe activement à la construction narrative. Lorsque Carlo dépose Oscar près des remparts après leur équipée napolitaine, ou quand Ghezzi et Carella arpentent via Arbe sous la pluie, chaque rue devient porteuse de sens, chaque quartier révèle une strate différente de la société milanaise contemporaine.
Robecchi excelle à saisir l’atmosphère particulière de ces lieux avec une économie de moyens remarquable. Le bar chinois de via Arbe où se joue une tentative de racket, le kebab de piazza Maciachini qui se vide à l’arrivée des policiers, l’hôtel Diana avec sa suite somptueuse aux rideaux de brocart : chacun de ces espaces porte en lui une charge sociale et narrative. La scène à l’hôpital Niguarda, où Ghezzi mène son enquête déguisé en infirmier, transforme l’établissement de santé en terrain de chasse où se déploient des stratégies criminelles. Le romancier saisit également ces moments fugaces mais révélateurs, comme ce ciel milanais qui semble dire aux passants : « Repentez-vous de vos péchés, rien ne sera pardonné, comment vous en sortez-vous avec les échéances de votre emprunt ? » Une formulation qui capture l’angoisse économique planant sur la ville.
L’opposition entre différentes Milan structure subtilement le récit. D’un côté, le « carré de la mode » d’où viennent Ghezzi et Carella, ce centre-ville prestigieux de via Fatebenefratelli ; de l’autre, les périphéries où officie la brigadière Cirrielli, consciente que son secteur n’inspire pas le même respect. Cette tension géographique et symbolique alimente les dialogues, comme lorsque Cirrielli reproche à ses collègues du centre leur condescendance involontaire. Milan devient ainsi une mosaïque urbaine où chaque fragment reflète une réalité économique et sociale distincte, terrain d’investigation pour des policiers qui doivent comprendre ces codes territoriaux pour mener à bien leur enquête. La ville pulse, respire, menace et protège tour à tour.
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Temporalités croisées et construction narrative
Robecchi déploie une architecture romanesque qui fait dialoguer plusieurs fils narratifs sans jamais sacrifier la clarté au profit de la complexité. Le récit alterne entre l’enquête policière menée par Ghezzi et Carella d’une part, et les pérégrinations de Carlo et Oscar d’autre part, créant un contrepoint permanent entre deux rythmes d’investigation distincts. Cette structure permet à l’auteur d’éviter l’écueil du polar linéaire où chaque chapitre ne fait qu’avancer mécaniquement vers la résolution. Les chapitres consacrés au duo Ghezzi-Carella plongent dans l’immédiateté de l’action policière, tandis que ceux suivant Carlo et Oscar instaurent une temporalité plus contemplative, marquée par les longues heures de route et les conversations elliptiques.
L’ouverture du roman illustre parfaitement cette maîtrise du temps narratif. Le lecteur découvre d’abord une voiture filant de nuit sur l’autoroute, Carlo au volant, Oscar somnolant à l’arrière, et un mystérieux vieillard élégant sur le siège passager. Puis Robecchi décroche brutalement pour revenir au point de départ : « Mais certaines histoires doivent être racontées depuis le début, et voici le début. » Ce retour en arrière n’a rien d’artificiel ; il transforme l’énigme du voyage en moteur narratif, forçant le lecteur à reconstituer mentalement les événements qui ont mené à cette scène initiale. Cette technique du flashback s’accompagne d’une gestion habile du suspense : on sait que Carlo et Oscar ramènent quelqu’un de Naples, mais les raisons de cette expédition se dévoilent progressivement, au rythme des confidences d’Oscar.
La narration joue également sur les décalages temporels entre les différentes lignes d’intrigue. Pendant que les policiers commencent à peine leur enquête sur le meurtre de Giulia Zerbi, Carlo et Oscar ont déjà achevé leur mission napolitaine. Ces chronologies parallèles finissent par converger lorsque le vieil Umberto Serrani se révèle lié au passé de la victime. Robecchi tisse ces connexions avec subtilité, laissant affleurer les indices sans jamais souligner lourdement les liens entre les trames. Le roman acquiert ainsi une profondeur temporelle qui enrichit la lecture : chaque chapitre éclaire rétrospectivement ou prospectivement les autres, créant un réseau de correspondances que le lecteur démêle progressivement, participant activement à l’élaboration du sens.
L’humour noir au service du thriller social
L’une des forces du roman réside dans sa capacité à injecter de l’humour dans des situations potentiellement sombres sans jamais désamorcer leur gravité. Robecchi pratique un art délicat de la distanciation ironique qui illumine son récit de touches sarcastiques bienvenues. Lorsque Ghezzi parie un café avec lui-même sur le retard de son collègue Carella, puis décide de se l’offrir quand même après avoir perdu son pari, cette petite scène apparemment anodine révèle toute la philosophie du personnage. De même, la métaphore filée des camions ornés d’images de Padre Pio que Carlo compte obsessivement sur l’autoroute – onze à l’aller, onze au retour, « un sacré match nul, une sorte de miracle » – transforme un trajet banal en quête burlesque involontaire.
Les dialogues crépitent d’une verve sarcastique qui traduit aussi bien les rapports de force entre personnages que leur façon de composer avec un quotidien difficile. Les échanges entre Ghezzi et Carella, notamment, oscillent entre camaraderie bourrue et piques acerbes. Lorsque Cirrielli lance à Carella qu’ils forment bientôt un si beau couple que « l’un des deux devra porter des bigoudis », l’humour masque à peine les tensions entre services et la rivalité latente entre policiers du centre-ville et de la périphérie. Cette ironie permanente n’allège pas artificiellement le propos ; elle constitue au contraire le mécanisme de défense psychologique de personnages confrontés quotidiennement à la violence sociale. Le barman chinois qui, interrogé sur l’homme venu le racketter, répète obsessionnellement « il a pas payé bière ! » comme si ce détail primait sur la tentative d’extorsion, incarne cette absurdité tragique que Robecchi sait saisir.
L’humour fonctionne également comme révélateur social. Les comparaisons décalées parsemant le texte – les camions défilant « comme les petites assiettes de sushis sur le tapis roulant au comptoir » ou Ghezzi dans sa blouse blanche décrit comme un « hare krishna de la santé publique » – créent un effet de distanciation qui permet au lecteur de regarder autrement des situations familières. Cette approche teintée d’ironie n’empêche nullement le roman d’aborder des thématiques graves comme l’usure, la corruption policière ou le deuil. Elle leur confère simplement une tonalité particulière, plus proche de la comédie humaine que du drame convenu, rendant les personnages attachants dans leurs failles et leurs petites lâchetés quotidiennes.
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Une exploration des regrets et du temps qui passe
Au-delà de l’intrigue policière, Robecchi tisse une méditation souterraine sur le temps qui file et les occasions manquées. Umberto Serrani incarne cette conscience aiguë de la finitude, lui qui calcule son existence non plus en années mais en semaines : quatre mille semaines pour une vie humaine moyenne, et combien lui en reste-t-il ? Trois cents ? Quatre cents ? Cette arithmétique morbide transforme radicalement la perception de l’existence. Le vieillard refuse de répondre aux appels de son fils, s’enfuit à Naples pour retrouver une actrice, cultive ses « obsessions » avec une liberté que seule la proximité de la fin autorise. Sa quête n’a rien de pathétique : elle relève d’une urgence vitale, celle de régler des comptes avec un passé qui continue de brûler en lui vingt-cinq ans après. Lorsqu’il évoque Giulia Zerbi, on devine dans ses silences tout le poids des non-dits, des gestes esquissés mais jamais accomplis.
Cette thématique du regret irrigue également Carlo Monterossi, que le vieux observe avec une lucidité cruelle : « Vous êtes de ces gens qui pensent que le temps est infini, que si vous ne faites pas quelque chose aujourd’hui vous le ferez demain, je me trompe ? » La question reste en suspens, mais elle plante une graine d’inquiétude. Carlo incarne cette génération qui dispose encore de temps, qui peut se permettre de remettre à plus tard, de laisser filer les opportunités. Pourtant, la rencontre avec Serrani le force à contempler son propre rapport au temps. En ramenant le vieil homme à Milan après cette expédition napolitaine, Carlo reçoit sans le vouloir « une petite leçon sur les regrets » qu’il aurait préféré éviter. Robecchi suggère avec finesse que ces deux hommes, séparés par plusieurs décennies, partagent une même difficulté à saisir l’instant.
Le roman fait écho à cette angoisse temporelle à travers les références littéraires et musicales qui le ponctuent. Bob Dylan murmurant ses vers sur les jambes qui rendent fous et les choses qu’on aurait aimé faire, Zola et ses héros tourmentés, la « belle dame de Budapest » que Carlo imagine voilée de noir : toutes ces évocations construisent une atmosphère de nostalgie active, refusant la résignation. Serrani ne se contente pas de pleurer sur le passé ; il agit, offrant à Sonia Zerbi la possibilité de préparer son concours dans les meilleures conditions, réparant ainsi symboliquement ce qu’il n’a pu offrir à sa mère. Cette forme de rédemption par procuration suggère que les regrets, aussi douloureux soient-ils, peuvent encore engendrer du mouvement et du sens.
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Mots-clés : Polar italien, Milan contemporain, usure sociale, enquête policière, regrets et temps, humour noir, thriller littéraire
Extrait Première Page du livre
» Ouverture
La voiture y va de son vrombissement calme et constant, le noir lui file dessus à toute vitesse, l’autoroute est presque vide, les camions défilent comme les grains d’un chapelet, comme les petites assiettes de sushis sur le tapis roulant au comptoir.
Semi-remorques à volonté, all you can eat.
Il est tard dans la nuit, ou très tôt le matin. Carlo Monterossi conduit, calme, détendu ; le vieux est assis à côté de lui, élégant, impeccable, ils voyagent depuis presque quatre heures et il n’a pas desserré sa cravate, ni enlevé sa veste, il ne s’est plaint de rien. Oscar est sur les sièges arrière, à moitié allongé, peut-être qu’il somnole un peu. Les virages de l’Apennin vont le réveiller, pense Carlo.
Ils ont dépassé Florence et zigzaguent vers Bologne et la plaine, puis c’est un fil droit jusqu’à Milan et ils sont arrivés.
Mais certaines histoires doivent être racontées depuis le début, et voici le début.
« On va à Naples », avait dit Oscar qui avait pourtant insisté pour y aller en voiture, ce qui voulait dire avec sa voiture à lui, à Carlo.
Il avait mis un sac dans le coffre et un pantalon confortable pour conduire et ils étaient partis sous le ciel de Milan qui disait, Repentez-vous de vos péchés, rien ne sera pardonné, comment vous en sortez-vous avec les échéances de votre emprunt ?
C’était bien, cela dit, de conduire, et surtout, Oscar ne pouvait pas fuir, ni se soustraire, face aux questions.
« Si je t’emmène à Naples en voiture, savoir pourquoi est la moindre des choses », avait dit Carlo au niveau de Plaisance.
Après des années de cette fréquentation téméraire, à la limite de l’amitié, Carlo sait qu’Oscar Falcone n’aime pas faire le mystérieux. Non, non : c’est qu’il est mystérieux, c’est tout, sans arrière-pensées. Et même son travail, au croisement entre fouineur, enquêteur et sourcier détecteur d’ennuis, n’a pas de limites très claires. Parfois on lui confie une mission et il demande un coup de main à Carlo, qui s’y prête volontiers et regrette aussitôt. Oscar, c’est quelqu’un de bien, les histoires qu’il traverse, un peu moins : on ne sait jamais comment ça peut se terminer et qui va finir blessé – et la toute dernière avait laissé derrière elle une saveur acide d’inachevé, de justice pas rendue. «
- Titre : Il n’y a de plus grande folie
- Titre original : Follia Maggiore
- Auteur : Alessandro Robecchi
- Éditeur : Éditions de l’Aube
- Nationalité : Italie
- Traducteurs : Paolo Bellomo et Agathe Lauriot dit Prévost
- Date de sortie en France : 2025
- Date de sortie en Italie : 2018
Page officielle : www.alessandrorobecchi.it
Résumé
« Il n’y a de plus grande folie » entrelace deux enquêtes apparemment distinctes dans le Milan contemporain. D’un côté, les brigadiers Ghezzi et Carella investiguent sur le meurtre brutal de Giulia Zerbi, une affaire qui révèle l’existence d’un réseau d’usure touchant les classes moyennes fragilisées par la crise économique. De l’autre, Carlo Monterossi accepte de conduire son ami Oscar jusqu’à Naples pour retrouver un mystérieux vieil homme, Umberto Serrani, qui a disparu sans prévenir son fils.
Ces deux fils narratifs convergent progressivement lorsque le passé de Serrani croise celui de la victime. Le vieux médecin retraité, hanté par ses regrets et conscient du temps qui lui reste, cherche à réparer symboliquement ce qu’il n’a pu offrir jadis à Giulia en aidant sa fille Sonia, jeune chanteuse lyrique. Alessandro Robecchi tisse un polar social d’une rare intelligence, mêlant suspense, humour noir et réflexion mélancolique sur les occasions manquées et la finitude humaine.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


































