« Dans la gueule du Loup » de Christine Chaumartin : Caravage contre mafia

Updated on:

Dans la gueule du Loup de Christine Chaumartin

Top polars à lire absolument

Alice e s t Alice de Bruno Malivert
Fils de flic de Fabien Richard
SexOD de Patrick Collignon

Un thriller aux multiples visages

Christine Chaumartin nous entraîne dans un récit protéiforme où les codes du roman noir se mêlent à ceux du thriller culturel pour composer une intrigue qui refuse de se laisser enfermer dans une catégorie unique. Dès les premières pages, le lecteur se retrouve plongé dans l’univers impitoyable de la mafia italienne, avec cette scène d’ouverture saisissante où Vittorio comprend trop tard l’ampleur de son erreur. L’auteure pose d’emblée les jalons d’un univers où la violence affleure sous le vernis de la civilisation, où les souterrains secrets de Florence cachent bien plus que des vestiges archéologiques. Cette double nature du récit – à la fois polar haletant et enquête érudite – constitue l’une des singularités les plus marquantes de l’ouvrage.

L’architecture narrative déploie plusieurs lignes d’intrigue qui s’entrelacent avec une précision d’orfèvre. L’enlèvement de Leonora Livi propulse Lucien dans une quête désespérée qui le confronte à un monde dont il ignore tout. Parallèlement, les zones d’ombre entourant Gabriele, le mari de la jeune femme, dessinent progressivement les contours d’un réseau criminel sophistiqué. La romancière jongle avec ces différents fils narratifs sans jamais perdre son lecteur, distillant les informations au compte-gouttes pour maintenir une tension constante. Les chapitres alternent entre l’action présente et les révélations sur le passé, créant un mouvement de balancier qui nourrit le suspense.

Ce qui distingue fondamentalement ce roman des productions standardisées du genre policier, c’est sa capacité à transcender le simple mécanisme de l’énigme criminelle. L’apparition de la Nativité du Caravage, chef-d’œuvre disparu depuis 1969, transforme le récit en une méditation sur la beauté captive et la possession obsessionnelle. Le personnage d’Il Lupo incarne cette dualité troublante : collectionneur raffiné et criminel implacable, il cristallise les contradictions d’un monde où l’art sublime côtoie la barbarie la plus crue. Christine Chaumartin réussit ainsi à tisser un roman qui satisfait autant l’amateur de suspense que le lecteur curieux d’histoire de l’art, prouvant que l’érudition n’est nullement incompatible avec le frisson du page-turner.

Livres de Christine Chaumartin à acheter

Dans la gueule du Loup Christine Chaumartin
Des tripes à la morgue de Caen Christine Chaumartin
Hareng au sang Christine Chaumartin

L’art comme fil conducteur de l’intrigue

La passion pour la Renaissance italienne ne sert pas ici de simple décor pittoresque mais irrigue véritablement la structure même du récit. Lucien et Leonora se sont rencontrés à la National Gallery autour de leur fascination commune pour Carlo Crivelli, ce peintre du Quattrocento reconnaissable à ses fameux concombres parsemant ses compositions. Cette rencontre initiale autour d’œuvres d’art établit d’emblée que le langage pictural constituera le véritable idiome de leur relation naissante. Leurs échanges épistolaires se nourrissent de références aux Madones vénitiennes et aux Annonciations florentines, créant une intimité intellectuelle qui transcende la distance géographique. L’auteure démontre ainsi comment l’art peut devenir le médium privilégié d’une histoire d’amour, chaque tableau commenté portant en creux les sentiments inexprimés des protagonistes.

La découverte de la Nativité de Palerme transforme radicalement les enjeux du roman. Ce chef-d’œuvre du Caravage, volé en 1969 dans l’oratoire San Lorenzo et dont on avait perdu toute trace, resurgit dans les entrailles souterraines où Il Lupo a établi son antre. Christine Chaumartin s’appuie sur une documentation solide pour évoquer ce tableau mythique : les détails concernant le vol, le fragment envoyé au curé avec la demande de rançon, tout cela ancre la fiction dans une réalité historique troublante. La description que fait Leonora de l’œuvre révèle une connaissance approfondie de l’art caravagesque, depuis les analyses de Roberto Longhi jusqu’aux débats sur la représentation d’un Joseph jeune et blond plutôt que vieillissant. Ces considérations esthétiques ne ralentissent jamais l’action mais enrichissent au contraire la texture du récit.

Le roman explore également la face sombre du marché de l’art et les réseaux criminels qui gravitent autour des œuvres volées. Gabriele Livi incarne cette zone grise où galeristes respectables peuvent se compromettre avec des organisations mafieuses. Sa boutique genevoise, ses voyages au Liban, ses dettes colossales : autant d’indices qui dessinent les ramifications d’un trafic sophistiqué. L’auteure montre comment la beauté peut devenir marchandise, otage, monnaie d’échange dans un monde où la possession prime sur la contemplation. La Nativité prisonnière dans la caverne du Lupo symbolise cette appropriation violente de l’art, transformé en trésor jalousement gardé plutôt qu’en patrimoine partagé.

Entre Florence et Palerme : une géographie du mystère

L’Italie déploie dans ce roman ses multiples strates temporelles et géographiques, offrant bien davantage qu’un simple arrière-plan touristique. La Toscane de Christine Chaumartin respire par ses collines aux cyprès élancés, ses villas aux tuiles rouges dominant l’Arno, ses aurores rosées sur les paysages vallonnés de Sant’Ellero. Cette campagne florentine devient le refuge où Lucien tente de retrouver un équilibre avant que l’enlèvement de Leonora ne vienne fracasser sa tranquillité. La Piazza della Signoria, théâtre du rapt en plein jour, concentre toute l’audace d’une organisation criminelle capable de frapper au cœur même du patrimoine florentin. Milan surgit également dans la cartographie du récit, ville où Leonora a restauré la Madonna della Candeletta, où un mystérieux visiteur est venu la surveiller dans son appartement loué. Chaque ville italienne convoquée possède sa fonction narrative propre, son rôle dans l’engrenage du suspense.

Le roman fait dialoguer deux Italie apparemment contradictoires mais secrètement complices. D’un côté, celle des musées, des galeries d’art, des ateliers de restauration où s’exerce une expertise raffinée sur les œuvres du Quattrocento. De l’autre, celle des souterrains florentins transformés en repaire mafieux, des catacombes oubliées reconverties en salles secrètes ornées de fresques pompéiennes. Cette superposition des époques et des usages crée une profondeur vertigineuse : sous le Florence des touristes et des historiens d’art se cache un labyrinthe où règne Il Lupo, entouré de sa louve et de ses Nativités volées. L’auteure exploite brillamment ces légendes urbaines concernant les réseaux souterrains pour ancrer son intrigue dans un réel fantasmé, ce territoire incertain où l’histoire authentique épouse la rumeur.

La Normandie entre également en résonance avec ces paysages italiens, créant un contraste climatique et psychologique. Les tempêtes de Fécamp, le vent incessant qui rend fou, Notre-Dame de Salut où Mathilde vient se recueillir devant la plaque commémorant Nicolas : cette géographie du deuil et de la reconstruction forme le contrepoint nordique aux lumières méditerranéennes. Genève surgit comme troisième pôle géographique, ville-frontière des flux financiers suspects, des casinos où Gabriele dilapide des fortunes, des boutiques d’antiquités servant de façade à des trafics plus troubles. Christine Chaumartin orchestre ainsi une cartographie romanesque qui fait de chaque lieu un acteur à part entière du drame qui se noue.

Des personnages aux enjeux entremêlés

Lucien incarne cette figure du bourgeois esthète projeté malgré lui dans un univers criminel dont il ignore les codes. Vivant de ses rentes et se consacrant à sa passion pour Crivelli, ce spécialiste du Quattrocento se révèle touchant dans sa maladresse face aux réalités brutales de l’enlèvement. Sa relation avec Mathilde structure profondément le roman : frère protecteur qui a toujours veillé sur sa cadette depuis le décès de leurs parents, il doit accepter qu’elle prenne des risques pour le sauver à son tour. Cette inversion des rôles fraternels confère une dimension humaine à l’intrigue policière. La rencontre avec Leonora a bouleversé son existence ordonnée, transformant cet homme prudent en amoureux transi capable de tout pour retrouver celle qu’il connaît finalement si peu.

Leonora Livi compose quant à elle un personnage d’une grande complexité psychologique. Restauratrice brillante, spécialiste de Mantegna, elle se retrouve prisonnière dans une situation qui pourrait la briser mais qui révèle au contraire sa force intérieure. Face à Il Lupo, elle refuse la sidération et tente de comprendre les liens qui pourraient l’unir à son geôlier, questionnant l’éventuelle parenté avec son oncle Giorgio disparu. Son mariage avec Gabriele apparaît déjà délité avant même son enlèvement, union qui s’est fissurée lorsque son époux a abandonné ses recherches archéologiques sur l’Orient antique. La romancière explore avec finesse le syndrome de Stockholm qui menace la jeune femme, consciente du danger psychologique que représente sa fascination pour la Nativité du Caravage détenue par son ravisseur.

Les personnages secondaires enrichissent considérablement la palette narrative. Mathilde, reporter à Radio-France reconvertie en détective amateur, apporte son énergie impétueuse et sa curiosité journalistique. Federico, responsable informatique doté d’un équipement digne de la NSA, illustre ces compétences troubles de hacker que la génération digitale maîtrise dans l’ombre. Émile, avec son élégance désuète en nœud papillon, incarne une courtoisie d’un autre temps qui contraste délicieusement avec la violence ambiante. Donatella, la mamma italienne aux gougères métissées, offre chaleur et réconfort. Quant à Il Lupo, parrain défiguré par la maladie vivant dans son repaire souterrain entouré de sa louve fidèle, il compose une figure inquiétante de collectionneur obsessionnel dont le raffinement culturel coexiste avec une cruauté implacable. Gabriele Livi, enfin, prisonnier de ses addictions au jeu et de ses compromissions avec la mafia, incarne la descente aux enfers d’un homme pris au piège de ses propres faiblesses.

Le Caravage : quand l’histoire de l’art rencontre le polar

Christine Chaumartin inscrit son récit dans la lignée des grands vols d’œuvres d’art du XXe siècle en s’emparant d’une énigme réelle qui hante le monde de l’art depuis 1969. La disparition de la Nativité avec saint François et saint Laurent demeure l’un des mystères les plus fascinants de l’histoire criminelle sicilienne, et l’auteure s’en saisit avec une audace narrative remarquable. En imaginant que le tableau se trouve dans les mains d’un parrain florentin, elle propose une résolution fictionnelle à cette question qui taraude les historiens d’art depuis plus d’un demi-siècle. Le roman devient ainsi une forme d’enquête spéculative, explorant ce qu’aurait pu devenir cette toile arrachée à l’oratoire San Lorenzo de Palerme.

La romancière démontre une connaissance précise de l’œuvre du Caravage et des débats qui l’entourent. Les observations de Leonora sur le Joseph jeune et blond, plutôt que le vieillard traditionnel, s’appuient sur des analyses historiques documentées. La référence aux écrits de Roberto Longhi, avec ses comparaisons poétiques évoquant « l’ange pesant d’en haut comme un lys brisé » et « l’Enfant pitoyable, montré à terre à la façon d’une coquille de palourde », témoigne d’une familiarité authentique avec la critique d’art. L’auteure intègre également la biographie tumultueuse du peintre, son exil après avoir tué Ranuccio Tomassoni, la légende noire qui l’a longtemps poursuivi avant que la critique ne rende justice à son génie. Ces éléments s’entrelacent naturellement au suspense sans jamais transformer le roman en essai savant.

Le choix du Caravage n’est pas fortuit : ce peintre incarnait déjà de son vivant cette zone trouble où l’art sublime côtoie la violence. Il Lupo qui se compare au maître lombard révèle une prétention dérangeante, cherchant dans la vie romanesque du Caravage une justification à sa propre brutalité. Le livre de Stendhal laissé sur la table de chevet de Leonora, avec ses passages soulignés évoquant le « caractère querelleur et sombre » du peintre et sa capacité à représenter « les rixes, les homicides, les trahisons nocturnes », constitue un message crypté particulièrement pervers. L’auteure explore ainsi comment l’art peut être instrumentalisé, détourné de sa vocation contemplative pour devenir l’objet d’une possession maladive. La Nativité prisonnière symbolise ce détournement : chef-d’œuvre invisible, soustraite au regard du public, elle n’existe plus que pour satisfaire l’orgueil monstrueux d’un collectionneur criminel.

Une écriture au service de la tension narrative

Christine Chaumartin maîtrise l’art de l’ouverture percutante qui happe immédiatement le lecteur. La scène inaugurale plonge Vittorio dans un piège mortel dont il ne réchappera pas, établissant d’emblée les règles impitoyables de l’univers mafieux. Cette exécution froide dans les souterrains florentins, devant la Nativité du Caravage et sous le regard indifférent de la louve Lupa, concentre tous les éléments qui structureront le roman : violence, art, symbolique animale, espaces souterrains. L’auteure dose habilement les révélations, distillant les informations au rythme nécessaire pour maintenir l’attention sans jamais perdre son lecteur dans les méandres de l’intrigue. Les chapitres alternent entre différents points de vue et temporalités, créant une polyphonie narrative qui enrichit la compréhension globale des événements.

Le style oscille entre descriptions lyriques des paysages toscans et sécheresse des dialogues tendus, entre érudition artistique et brutalité des scènes criminelles. Les aurores rosées sur les collines de Sant’Ellero côtoient les interrogatoires menaçants dans l’appartement de Gabriele, les considérations esthétiques sur les Madones vénitiennes alternent avec les découvertes inquiétantes de Federico dans les comptes bancaires suspects. Cette amplitude stylistique évite la monotonie et reflète la dualité fondamentale du récit. L’auteure sait également insuffler de l’humour dans des situations tendues, comme ces gougères métissées au parmesan qu’Émile enseigne à Donatella, ou les taquineries fraternelles entre Lucien et Mathilde autour des concombres de Crivelli. Ces respirations comiques allègent la gravité du drame sans en diluer l’intensité.

Les scènes de confrontation entre Leonora et Il Lupo possèdent une charge psychologique particulièrement puissante. La romancière explore la relation perverse qui se tisse entre le geôlier cultivé et sa prisonnière restauratrice, leurs échanges sur l’art devenant un jeu dangereux où chacun teste les limites de l’autre. Les cauchemars de Leonora, où le visage malade du Lupo se métamorphose en celui de son oncle Giorgio disparu, traduisent l’angoisse montante et la confusion mentale que génère la captivité. L’écriture capte également la dimension technologique contemporaine avec les recherches informatiques de Federico, capable de pénétrer dans les systèmes bancaires et de traquer les mouvements d’argent suspects. Cette modernité des moyens d’investigation contraste avec l’ancrage historique du mystère autour du Caravage, créant une tension temporelle féconde entre passé et présent.

Thématiques et résonances contemporaines

Le roman interroge la nature de la possession et les différentes formes de captivité qui enserrent les personnages. Leonora se trouve littéralement prisonnière dans les souterrains d’Il Lupo, mais la Nativité du Caravage l’est tout autant, arrachée à sa vocation publique pour satisfaire l’orgueil d’un collectionneur criminel. Gabriele apparaît prisonnier de ses addictions au jeu, de ses dettes vertigineuses, des compromissions qui l’ont progressivement éloigné de ses passions archéologiques initiales. Lucien lui-même reste captif de son amour naissant pour une femme qu’il connaît à peine, sentiment qui le propulse dans un univers dont il ne maîtrise aucun code. L’auteure explore ainsi comment différentes formes d’emprise – matérielle, psychologique, affective, financière – façonnent les destins et réduisent les marges de liberté.

La question de l’identité traverse également l’ensemble du récit. Leonora questionne ses origines vénitiennes et libanaises, cherchant à comprendre si son oncle Giorgio disparu pourrait être devenu le monstrueux Il Lupo. Gabriele a renoncé à ses racines moyen-orientales en abandonnant l’archéologie babylonienne pour le marché de l’art contemporain, trahissant une part essentielle de lui-même. Les passages entre légalité et criminalité dessinent des frontières poreuses où les galeristes respectables fréquentent les trafiquants d’œuvres volées, où les responsables bancaires déploient des talents de hackers. Christine Chaumartin montre comment les identités se fissurent, se recomposent ou se dissolvent sous la pression des circonstances et des choix moraux.

Le roman aborde également la thématique contemporaine du trafic d’œuvres d’art et des réseaux criminels internationaux qui l’organisent. Les boutiques genevoises servant de façade, les versements en liquide impossibles à tracer, les connexions entre Florence, Genève et le Liban : autant d’éléments qui ancrent la fiction dans une réalité documentée. La mafia italienne ne se contente plus des activités traditionnelles mais investit le marché lucratif des biens culturels, blanchissant l’argent sale à travers des galeries apparemment légitimes. L’auteure soulève ainsi des questions éthiques sur la responsabilité des intermédiaires du monde de l’art, sur la complicité passive de ceux qui préfèrent ignorer la provenance douteuse des pièces qu’ils manipulent. Le personnage d’Il Lupo, collectionneur érudit doublé d’un criminel impitoyable, incarne cette perversion du mécénat où l’amour de l’art ne rachète en rien la barbarie des moyens employés pour le posséder.

Un roman qui conjugue érudition et suspense

Christine Chaumartin parvient à ce tour de force rare de satisfaire simultanément l’amateur de thrillers haletants et le lecteur passionné d’histoire de l’art. L’érudition ne vient jamais alourdir le récit mais s’intègre organiquement à la progression de l’intrigue, chaque référence artistique ou historique servant l’avancée du mystère. Les discussions sur Crivelli et ses concombres, sur Mantegna ou sur les analyses de Roberto Longhi ne constituent pas des digressions savantes mais révèlent la psychologie des personnages, leurs affinités électives, leur manière d’appréhender le monde. Cette fusion entre culture et suspense évite l’écueil du roman à thèse tout en offrant une profondeur qui manque souvent aux productions standardisées du genre policier. L’auteure prouve qu’intelligence narrative et accessibilité ne s’excluent nullement.

Le roman s’inscrit dans une tradition littéraire qui va de L’Affaire Caravage de Iain Pears aux enquêtes d’Arturo Pérez-Reverte, où l’art devient le catalyseur d’intrigues criminelles sophistiquées. Pourtant, Christine Chaumartin trace sa propre voie en ancrant son récit dans la géographie florentine et ses légendes urbaines, en exploitant l’énigme réelle de la Nativité de Palerme pour construire une hypothèse romanesque audacieuse. La documentation historique sur le vol de 1969, le fragment envoyé au curé, les décennies de silence et d’interrogations : tous ces éléments factuels nourrissent une fiction qui dialogue avec le réel sans prétendre le résoudre. Cette perméabilité entre histoire vérifiable et invention romanesque crée un trouble fécond qui prolonge la lecture bien au-delà de la dernière page.

Dans la gueule du Loup compose ainsi une œuvre hybride qui refuse les classifications étroites. Thriller mafieux ancré dans les traditions siciliennes et florentines, roman d’amour entre deux spécialistes du Quattrocento, enquête sur un chef-d’œuvre disparu, récit initiatique où Lucien découvre un monde dont il ignorait l’existence : le livre se déploie sur plusieurs registres sans jamais se disperser. La citation virgilienne placée en exergue, Omnia vincit amor, résonne jusqu’au dénouement comme une promesse que l’amour pourra triompher des ténèbres. Christine Chaumartin offre aux lecteurs francophones un polar cultivé qui prouve que le suspense peut se nourrir d’intelligence et que la culture ne dilue en rien l’intensité du frisson. Elle signe avec ce roman une contribution singulière à ce courant du polar érudit qui réconcilie plaisir de lecture et enrichissement intellectuel, démontrant que la littérature de genre peut atteindre une vraie densité littéraire sans renoncer à captiver son public.

A lire aussi

Mots-clés : Thriller culturel, Caravage, Mafia florentine, Trafic d’œuvres d’art, Renaissance italienne, Enlèvement, Nativité de Palerme


Extrait Première Page du livre

 » 1.

Quand Vittorio sentit la pression du flingue contre ses reins, il monta sans résister dans le van. Quand on lui enfila un sac noir sur la tête et qu’on attacha ses poignets dans son dos avec un serflex, il ne se débattit pas. Cela n’aurait servi à rien, sinon à prendre, au mieux un coup, au pire une balle. Il se laissa donc tomber sur le sol de la camionnette en se concentrant sur le trajet qu’elle suivait. Après cinq virages, il était déjà désorienté. Alors il se contenta d’attendre en essayant d’évaluer le temps qui passait. Mais là encore, il perdit rapidement le fil. Les pensées se bousculaient trop dans sa tête et qui sait si le conducteur ne faisait pas des détours pour brouiller les pistes. Et puis la peur creusait comme un gros trou dans son ventre, il fallait se rassurer pour garder son calme. Si on lui avait passé ce sac sur la tête, c’était pour qu’il ne puisse pas voir où on le conduisait. Et si ce lieu devait rester secret, c’est qu’on n’avait pas l’intention de le tuer. On voulait juste s’assurer qu’il ne serait pas capable d’y revenir par la suite.

Au bout d’un temps incertain, le véhicule s’arrêta. On le fit descendre et on le poussa à l’intérieur d’une maison, en ville. Il reconnut le trottoir sous ses pieds. Il n’y avait pas de bruit, comme si personne ne s’y trouvait, pourtant il avait bien senti l’odeur de cuisine qui flottait dans l’air. Un ragoût – des tripes peut-être – mijotait quelque part. En d’autres circonstances, il en aurait eu l’eau à la bouche, mais pour le moment, il avait plutôt le cœur au bord des lèvres. Toujours sous la pression du calibre dans son dos, il descendit par un escalier dans une cave. Là, il entendit le bruit d’un meuble que l’on pousse et d’une porte que l’on ouvre. Il tenta de demander où on le conduisait, mais un grognement, suivi d’une bourrade qui le projeta en avant dans un couloir, le dissuada de faire la conversation. Il n’avait pas vu l’homme qui l’avait enlevé. Il avait surgi dans son dos et tout était allé trop vite. Très professionnel, le type. Mais il avait eu conscience de sa carrure qui le dominait, gigantesque. Et le coup qui venait presque de le faire décoller le confirmait. Le sol était inégal, de terre battue probablement. Parfois, il sentait vaguement un appel d’air froid, tantôt à gauche, tantôt à droite, comme si des galeries latérales s’ouvraient dans le couloir. D’ailleurs, ils tournèrent plusieurs fois. Et puis, l’homme lui broya l’épaule pour le forcer à s’arrêter et passa devant lui. Bruit de cadenas que l’on déverrouille. C’était peut-être le moment de tenter quelque chose. Trop tard. La porte s’était ouverte et de nouveau, un coup du plat de la main le fit pénétrer dans la pièce. Dix pas en avant et le sac qui lui couvrait le visage fut arraché.

Sur l’instant, il n’en crut pas ses yeux. Bien sûr, comme tout le monde, il avait entendu parler de ces réseaux souterrains qui, disait-on, étendaient sous la ville leur vaste labyrinthe, débouchant sur des salles secrètes, d’anciennes chapelles clandestines des premiers temps du christianisme ou des catacombes oubliées. Mais il n’y avait jamais vraiment cru, cela avait tout de la légende urbaine. Maintenant, force était de constater qu’il était entré dans la légende ! La pièce dans laquelle il se trouvait pouvait mesurer cinq mètres sur cinq. Malgré son apparente rusticité, elle était en réalité extrêmement bien aménagée. Au sol brillaient des tomettes vernissées et les murs, enduits à la manière de ceux des villas pompéiennes, s’ornaient de fresques végétales. Des flambeaux électriques l’éclairaient et on entendait le ronronnement discret d’une ventilation invisible. Tout cela, son esprit l’enregistra en quelques secondes, mais son attention était accaparée par ce qui occupait le centre de l’espace. Sur un tapis d’Orient aux arabesques et motifs cachemire d’un bleu profond, un solide chevalet d’ébène supportait une Nativité monumentale, dans un cadre d’or richement travaillé. En face, un large fauteuil de velours prenait des airs de trône, flanqué d’un côté d’un guéridon marqueté d’ivoire portant une carafe et un verre de cristal taillé, et de l’autre, d’un matelas de soie cramoisie où reposait… La Lupa.

À cette vue, il sentit une vague de sueur froide recouvrir son corps. Il se trouvait dans l’antre mythique d’Il Lupo. Le Parrain, son patron. Et il se dit que, finalement, même s’il avait vraiment besoin de se refaire, ça n’avait pas été une si bonne idée que ça de lui soustraire une partie, pourtant infime, des bénéfices de la dernière affaire. Il n’avait aperçu Il Lupo qu’une seule fois, dans une salle privée d’un restaurant. Il Lupo n’était pas du genre à frayer avec le petit personnel, il réservait ses audiences à ses barons. Cette unique rencontre lui avait largement suffi et voilà « 


  • Titre : Dans la gueule du Loup
  • Auteur : Christine Chaumartin
  • Éditeur : Banlieue Est Éditions
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2024

Page officielle : www.christinechaumartin.com

Résumé

Lucien, spécialiste du Quattrocento vivant de ses rentes en Normandie, s’apprête enfin à retrouver Leonora Livi, restauratrice d’art rencontrée à Londres et avec qui il entretient depuis des mois une correspondance passionnée autour de leur amour commun pour la Renaissance italienne. Mais sur la Piazza della Signoria à Florence, il assiste impuissant à l’enlèvement de la jeune femme en pleine journée. Plongé dans un univers mafieux dont il ignore tout, Lucien peut heureusement compter sur sa sœur Mathilde, reporter intrépide, et sur Federico, jeune informaticien aux talents de hacker, pour tenter de retrouver la trace de Leonora.
Prisonnière dans les souterrains secrets de Florence, Leonora découvre qu’elle est retenue par Il Lupo, mystérieux parrain défiguré qui possède un trésor inestimable : la Nativité avec saint François et saint Laurent du Caravage, volée à Palerme en 1969 et disparue depuis. Entre fascination pour le chef-d’œuvre retrouvé et terreur face à son geôlier, la restauratrice tente de comprendre les véritables raisons de sa captivité tandis que son mari Gabriele, galeriste endetté jusqu’au cou, se révèle compromis dans un réseau de trafic d’œuvres d’art aux ramifications internationales. L’enquête mènera de Florence à Genève en passant par Milan, sur les traces d’un tableau mythique et d’un amour menacé.

Tous les articles sur Christine Chaumartin

Hier ne meurt jamais de Christine Chaumartin
Hier ne meurt jamais Christine Chaumartin
Dans la gueule du Loup de Christine Chaumartin
Dans la gueule du Loup Christine Chaumartin
Hareng au sang de Christine Chaumartin
Hareng au sang Christine Chaumartin
Interview de Christine Chaumartin
Interview de Christine Chaumartin

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


4 réflexions au sujet de “« Dans la gueule du Loup » de Christine Chaumartin : Caravage contre mafia”

  1. Attention ! Manu est un dangereux récidiviste ! Il avait déjà chroniqué l’épisode précédent des « Dossiers de Mathilde » : « Hareng au sang » et voilà bien que, pour mon plus grand bonheur, il recommence avec « Dans la gueule du Loup » ! Merci mille fois, Manu, pour cette chronique qui va droit au but. Le projecteur est mis avec beaucoup de finesse sur les thématiques essentielles de mon roman. Je suis époustouflée par cette lecture si pertinente et élogieuse.

    Répondre
    • Coupable, Votre Honneur ! 😄 Récidiviste assumé, et fier de l’être ! Quand on tombe dans l’univers de Mathilde, difficile d’en sortir… Alors autant y retourner avec plaisir ! Merci Christine pour ces mots qui me touchent beaucoup. Et promets-moi : si tu écris un troisième épisode, je serai encore là pour « récidiver » ! 😉📚

      Répondre
      • Hé, hé ! Chiche ! Le dossier suivant s’appelle « Hier ne meurt jamais ». Il se passe en pays de Caux (à côté de chez moi, un peu à Deauville aussi et à Ry, petit village cher à Flaubert). On y retrouve bien sûr Mathilde et Lucien, mais aussi Leonora et Federico et une vieille dame fluo, Suzie… Ils attendent tous ta deuxième récidive ! Je n’en dis pas plus, mais le passé de Mathilde et Lucien refait surface.

        Répondre
        • Ah, Christine, tu ne peux pas me lâcher une accroche pareille sans que je trépigne d’impatience ! 😄 Le pays de Caux, Deauville, Ry… et surtout ce titre qui promet : « Hier ne meurt jamais ». Quand le passé de Mathilde et Lucien refait surface, je sais que ça va secouer ! Et une vieille dame fluo nommée Suzie ? Tu m’intrigues déjà complètement !
          Considère ma deuxième récidive comme programmée. Je serai au rendez-vous, c’est une promesse ! 📚🔍

          Répondre

Laisser un commentaire