De la tonte à la violence : un héritage maudit
Gabriel Katz Mody ouvre son récit par une plongée brutale dans l’été 1944, au moment précis où la France bascule entre Occupation et Libération. Le prologue ne nous offre aucun répit : une femme enceinte traverse la grand-rue d’un village, tondue, humiliée, livrée à la vindicte populaire pour avoir aimé un soldat allemand. Cette scène inaugurale, d’une violence documentaire, n’est pas un simple décor historique posé en arrière-plan. Elle constitue le terreau fertile d’où jailliront toutes les trajectoires du roman, l’acte fondateur qui marque au fer rouge les destins à venir. L’auteur ne se contente pas d’évoquer cette période trouble : il en restitue la texture, les odeurs de sueur et de peur, le poids du regard collectif transformé en tribunal.
Cette femme martyrisée donnera naissance à Solange, et c’est là que réside toute l’habileté narrative de Katz Mody. En choisissant de débuter par cette séquence historique précise, l’auteur inscrit d’emblée son récit dans une filiation où le traumatisme se transmet comme un patrimoine maudit. La Libération, habituellement célébrée comme un moment de joie collective, révèle ici son versant obscur : celui des règlements de compte sommaires, des accusations sans procès, de la cruauté ordinaire lorsqu’elle trouve une légitimité dans le chaos. Le roman démarre ainsi sur un paradoxe saisissant – la libération d’un pays coïncide avec l’asservissement d’une femme au jugement impitoyable de ses semblables.
L’ancrage dans l’après-guerre se prolonge ensuite avec l’évocation de l’enfance d’Albert dans les institutions religieuses des années cinquante. Katz Mody reconstitue méticuleusement cet univers clos où les orphelins de l’Assistance publique grandissent sous la férule des curés, entre soupe aux navets et prières obligatoires. Ces pages distillent une atmosphère d’oppression feutrée, celle d’une France qui panse ses plaies en reproduisant des schémas d’autorité rigides. L’auteur ne verse jamais dans le misérabilisme facile, mais laisse transparaître, par petites touches accumulées, la violence institutionnelle qui forge les caractères et creuse les blessures.
Ce choix d’inscrire les personnages dans une Histoire avec sa grande hache permet à Katz Mody d’éclairer les zones d’ombre de la société française d’après-guerre. Les références aux tickets de rationnement, aux résistants de la dernière heure, aux cicatrices invisibles de l’Occupation parsèment le texte sans jamais l’alourdir. Cette dimension historique confère au récit une profondeur qui dépasse le simple cadre du roman noir : elle interroge la manière dont les traumatismes collectifs façonnent les destinées individuelles, comment la violence d’une époque peut contaminer les générations suivantes et transformer des victimes en bourreaux.
livres de Gabriel Katz à découvrir
La construction des personnages : Albert et Solange
Albert et Solange se dessinent d’abord comme deux silhouettes solitaires, deux écorchés vifs que tout destine à rester dans l’ombre. Lui, l’orphelin de l’Assistance publique, affublé du bonnet d’âne et incapable de retenir les chefs-lieux de département. Elle, la fille de la « collabo », rousse et silencieuse, que personne n’approche dans la cour de récréation. Katz Mody construit leurs portraits par accumulation de détails concrets : les chaussures qui prennent l’eau, les tabliers froissés, les regards fuyants. Cette approche presque documentaire donne chair à des personnages qui auraient pu demeurer de simples archétypes. Le lecteur les voit grandir page après page, non pas à travers de grandes déclarations psychologiques, mais par le prisme de leurs gestes quotidiens, de leurs pensées triviales, de leurs maladresses d’enfants mal aimés.
La relation qui se noue entre eux échappe aux codes attendus de l’amour adolescent. Lorsqu’Albert prend la main de Solange sur le chemin boueux de l’école, après l’avoir défendue contre les jets de pierre, le roman ne bascule pas dans le sentimentalisme. Katz Mody maintient une distance juste, laissant transparaître la gaucherie de ces deux êtres qui apprennent à exister l’un pour l’autre. Leur complicité se forge dans le silence et la marginalité partagée, loin des mièvreries romantiques. Albert parle, maladroit et bruyant dans ses tentatives de combler le vide. Solange se tait, refuge dans un mutisme que l’auteur ne cherche jamais à expliciter totalement, préservant ainsi le mystère du personnage.
Ce qui frappe dans le développement de ces deux figures centrales, c’est la manière dont Katz Mody les montre à la fois vulnérables et dangereux, victimes et bourreaux potentiels. Albert grandit avec cette rage sourde des humiliés qui ne pleurent jamais, cette violence contenue qui explosera au mauvais moment. Solange évolue entre deux mondes : celui de la petite fille qui rêve devant les pages des magazines de mode, et celui de la jeune femme marquée par l’héritage maternel, par cette tache indélébile que le village ne lui pardonnera jamais. L’auteur évite le piège de la simplification psychologique en montrant comment ces personnages portent simultanément plusieurs strates d’identité, comment leur passé continue de les définir même lorsqu’ils tentent de s’en affranchir.
À mesure que le récit progresse et que les années défilent, Albert et Solange ne s’adoucissent pas, ne s’arrondissent pas avec l’âge. Ils demeurent anguleux, imprévisibles, parfois dérangeants. Katz Mody refuse de les transformer en héros sympathiques ou en victimes à plaindre. Leur trajectoire commune, de l’apprentissage chez la coiffeuse à l’ouverture de leur propre salon, dessine un parcours d’ascension sociale modeste mais conquise de haute lutte. Cette dimension sociale du roman, cette peinture des petites gens qui s’arrachent à leur condition par le travail acharné, confère aux personnages une épaisseur réaliste qui transcende le cadre du polar.
Une écriture au service de l’atmosphère
Gabriel Katz Mody déploie une prose nerveuse, tranchante, qui refuse les ornements superflus. Ses phrases frappent comme des coups portés à l’essentiel, débarrassées de toute graisse stylistique. Cette économie de moyens se révèle particulièrement efficace dans les passages introspectifs d’Albert, dont la voix narrative épouse les circonvolutions d’une pensée brute, sans filtre. L’auteur parvient à restituer la logique d’un personnage peu éduqué sans jamais verser dans la caricature langagière : Albert parle comme il pense, avec des images simples, des comparaisons qui empruntent à son quotidien, des répétitions qui trahissent ses obsessions. Cette authenticité vocale immerge le lecteur dans un univers mental où la violence et la tendresse cohabitent sans transitions brutales.
La construction narrative alterne entre les points de vue avec une fluidité qui sert la tension dramatique. Katz Mody intercale des passages en italique qui plongent dans la conscience de Solange, offrant un contrepoint nécessaire à la voix dominante d’Albert. Ces séquences adoptent un rythme différent, plus contemplatif, où les phrases s’étirent et se fragmentent pour traduire l’état mental du personnage. L’auteur joue habilement de ces ruptures de tonalité sans jamais perdre son lecteur, maintenant une cohérence d’ensemble malgré les changements de perspective. Les scènes de violence elles-mêmes bénéficient de ce traitement stylistique particulier : elles surgissent brusquement, décrites avec une précision clinique qui accentue leur impact sans complaisance morbide.
L’attention portée aux détails sensoriels crée une texture atmosphérique dense. Katz Mody convoque systématiquement les odeurs – celle du salon de coiffure avec son mélange d’eau de Javel et de laque, celle des réfectoires imprégnés de soupe, celle du sang qui revient comme un leitmotiv olfactif. Les bruits également scandent le récit : le crissement de la craie, le claquement des essuie-glaces, le ronronnement des sèche-cheveux. Ces éléments sensoriels ne relèvent pas de la simple décoration réaliste ; ils constituent les marqueurs d’un univers oppressant où les personnages évoluent dans une sorte de brouillard permanent, entre zones d’ombre et rares échappées lumineuses. Cette écriture sensorielle ancre le récit dans une matérialité qui contraste avec l’étrangeté croissante des situations.
Le traitement du temps mérite également d’être souligné. L’auteur fait défiler les années par sauts, marquant les étapes d’une vie ordinaire qui bascule progressivement dans l’extraordinaire. Cette ellipse narrative crée un effet de vertige temporel : les époques se succèdent, marquées par leurs références culturelles – les Beatles, Johnny Hallyday, les magazines de mode, les voitures – sans que les personnages semblent véritablement vieillir intérieurement. Katz Mody installe ainsi une atmosphère de fatalité où le présent ne cesse de rejouer le passé, où chaque scène nouvelle résonne comme l’écho déformé d’une scène antérieure. Cette circularité temporelle renforce l’impression d’enfermement qui étouffe progressivement le récit.
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Le poids du passé et la violence
Le roman déroule une mécanique implacable où chaque acte de violence trouve sa source dans une blessure antérieure, créant une chaîne de causalité aussi logique qu’effrayante. Katz Mody ne présente jamais la brutalité comme un surgissement gratuit ou spectaculaire, mais comme l’aboutissement inéluctable d’humiliations accumulées, de regards méprisants, de mains baladeuses impunies. La première explosion violente sur la plage, moment charnière du récit, ne surgit pas du néant : elle résulte d’un engrenage où la protection instinctive se mue en débordement incontrôlable. L’auteur montre comment la violence appelle la violence, comment un geste défensif déclenche une spirale dont on ne peut plus s’extraire. Cette approche déterministe pourrait sembler schématique, mais la précision avec laquelle sont décrits les mécanismes psychologiques lui confère une crédibilité troublante.
Les traumatismes d’enfance irriguent chaque page comme une nappe souterraine qui affleure par intermittence. Albert porte en lui la mémoire des coups de règle, des nuits au dortoir, de cette solitude ontologique de l’enfant non désiré. Solange traîne le fardeau d’une mère absente, d’une maison aux volets clos, d’un nom qu’on crache dans la rue. Katz Mody explore avec une acuité particulière la manière dont ces cicatrices invisibles conditionnent les réactions des personnages face aux situations de stress. La violence qu’ils exercent n’apparaît jamais comme une pathologie psychiatrique à analyser, mais comme une réponse inadaptée, disproportionnée, à des menaces qu’ils sont les seuls à percevoir avec une telle intensité. Cette dimension psychologique enrichit le récit bien au-delà du simple thriller noir.
La répétition constitue l’un des motifs centraux de cette réflexion sur la violence héréditaire. Les scènes se répondent d’un chapitre à l’autre, créant un effet de mise en abyme dérangeant : la même plage, les mêmes gestes, les mêmes ciseaux qui réapparaissent comme un objet maudit. Katz Mody utilise ces échos structurels pour suggérer que ses personnages sont prisonniers d’un script qu’ils rejouent sans cesse, incapables de sortir du sillon creusé par leurs premiers traumatismes. Cette compulsion de répétition transforme le couple en duo infernal, condamné à reproduire le même schéma destructeur dans des décors différents. L’auteur évite néanmoins le piège du fatalisme pur en laissant transparaître, par instants, la conscience qu’ont les personnages de leur propre aliénation.
Ce qui frappe dans le traitement de la violence, c’est l’absence totale de glorification. Katz Mody décrit les conséquences physiques avec un réalisme cru – le sang qui colle aux vêtements, l’odeur de rouille, le poids des corps – qui empêche toute fascination morbide. Les passages les plus brutaux ne versent jamais dans le gore gratuit, mais conservent une dimension presque documentaire qui en accentue paradoxalement l’horreur. Cette sobriété dans la description rend la violence d’autant plus insoutenable qu’elle refuse le spectaculaire pour mieux ancrer ses effets dans la durée, dans ces taches qu’on ne parvient pas à effacer, dans ces gestes qu’on répète machinalement comme pour conjurer leur signification.
La route comme fil conducteur narratif
La route traverse le roman comme une artère vitale, espace de liberté et de perdition indissociablement mêlées. Gabriel Katz Mody transforme les déplacements géographiques en progression dramatique, faisant de chaque voyage un pas supplémentaire vers l’abîme. Du scooter de la Côte d’Azur à la Renault 12 blanche choisie pour sa banalité, les véhicules deviennent les complices silencieux d’une dérive qui s’accélère au fil des kilomètres. L’auteur saisit avec justesse cette dimension mythologique de la route dans l’imaginaire français des années soixante-dix, période où les congés payés et la démocratisation automobile ont ouvert des horizons nouveaux aux classes populaires. Pour Albert et Solange, coiffeurs acharnés au travail, les vacances sur les routes incarnent cette promesse d’évasion qui fonde leur rêve d’ascension sociale.
Les descriptions routières alternent entre contemplation lyrique et tension sourde. Katz Mody excelle dans l’évocation de ces paysages défilant derrière les vitres – pins parasols, falaises normandes, brume des campagnes du Nord – qui ponctuent le récit de respirations momentanées. Ces intermèdes géographiques ne constituent jamais de simples transitions entre deux scènes d’action. Ils installent une atmosphère particulière, celle de l’errance contrôlée, du mouvement perpétuel qui permet d’échapper temporairement à soi-même. La voiture devient un cocon mobile où les personnages se retrouvent face à face, contraints à une intimité que la routine quotidienne dilue. C’est dans cet espace confiné, entre deux stations-service, que les non-dits affleurent et que les tensions se cristallisent.
Le choix de faire du couple un duo nomade lors de leurs passages à l’acte révèle une compréhension fine de la mécanique du serial killer. Katz Mody montre comment la mobilité géographique offre à la fois l’opportunité et l’impunité, permettant de multiplier les rencontres fortuites loin de tout territoire identifiable. Les aires d’autoroute, les campings, les villages traversés constituent autant de zones grises où l’anonymat règne. Cette géographie du crime dessine en creux une cartographie de la France profonde des années soixante-dix, avec ses routes secondaires, ses relais routiers, ses caravanes isolées dans les bois. L’auteur restitue l’ambiance d’une époque où la surveillance demeurait embryonnaire, où l’on pouvait encore disparaître dans les angles morts du territoire.
La dimension symbolique de la route s’enrichit progressivement d’une charge mortifère. Ce qui commence comme une promesse de liberté – voir la mer pour la première fois, découvrir Bruges, profiter du soleil du Sud – se transforme en fuite en avant où chaque destination marque une nouvelle ligne franchie. Katz Mody utilise la progression géographique pour matérialiser la descente morale des personnages, créant un parallèle troublant entre l’accumulation des kilomètres et celle des victimes. La boîte à cigares remplie de mèches de cheveux devient le carnet de voyage macabre de cette errance meurtrière, transformant les souvenirs de vacances en trophées d’un tout autre ordre.
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Entre noirceur et humanité
Le roman opère un constant va-et-vient entre scènes d’une brutalité glaçante et moments d’une tendresse désarmante, créant un déséquilibre émotionnel qui déstabilise le lecteur. Katz Mody refuse de cantonner ses personnages dans la monstruosité pure : Albert cuisine des endives au jambon pour Solange, s’émeut devant une portée de chatons, panique à l’idée de mal choisir une bague de fiançailles. Ces fragments de vie ordinaire ne servent pas à racheter les actes commis, mais à complexifier le portrait de ces tueurs improbables. L’auteur explore ce territoire inconfortable où l’horreur côtoie la banalité du quotidien, où les mêmes mains qui caressent peuvent frapper. Cette ambiguïté morale traverse l’œuvre sans jamais chercher à rassurer le lecteur par des explications simplificatrices ou des jugements définitifs.
La relation entre Albert et Solange constitue le cœur battant du récit, oscillant perpétuellement entre fusion amoureuse et codépendance toxique. Katz Mody dépeint leur histoire comme une histoire d’amour authentique, bâtie sur la solitude partagée, la protection mutuelle, une fidélité absolue. Les scènes d’intimité possèdent une charge émotionnelle réelle : le mariage improvisé sur la falaise face à la mer, les rituels du quotidien dans leur appartement au-dessus du salon de coiffure, la complicité des regards échangés. Pourtant, cette même relation nourrit leur dérive criminelle, comme si leur amour ne pouvait s’épanouir pleinement que dans la transgression extrême. L’auteur suggère que leur couple fonctionne comme une bulle hermétique où les valeurs morales ordinaires n’ont plus cours, remplacées par une logique interne qui leur est propre.
Les personnages secondaires bénéficient d’un traitement qui évite la caricature. La grosse Crémieux, patronne tyrannique du salon où Solange apprend son métier, aurait pu n’être qu’une figure repoussoir. Katz Mody lui accorde suffisamment de détails concrets – son fichu à fleurs, ses discours sur le service client, sa comptabilité méticuleuse – pour en faire un personnage crédible de petite commerçante ronchon. Même les victimes, aperçues brièvement avant leur mort, ne sont jamais réduites à de simples faire-valoir narratifs. L’auteur leur prête des tics de langage, des poses, des prétentions qui les rendent vivants le temps de quelques pages, accentuant paradoxalement l’impact de leur disparition brutale.
Cette humanité résiduelle qui persiste malgré l’accumulation des crimes interroge la notion même de monstre. Katz Mody semble suggérer que le mal absolu n’existe pas, que les tueurs en série ne sont pas des créatures d’exception mais des individus façonnés par leurs traumatismes, leurs frustrations, leurs névroses. Cette perspective dérange précisément parce qu’elle refuse le confort de l’altérité radicale : si Albert et Solange conservent leur humanité tout en commettant l’irréparable, cela implique que la frontière entre normalité et monstruosité demeure dangereusement poreuse. L’auteur ne propose aucune réponse définitive à cette question, préférant maintenir le lecteur dans cet inconfort moral qui fait la force trouble de son récit.
Les symboles et la progression dramatique
Les ciseaux reviennent comme un leitmotiv obsédant, transformant l’outil professionnel en instrument de mort. Gabriel Katz Mody exploite cette ambivalence avec une habileté certaine : les mêmes ciseaux qui façonnent des coupes élégantes dans le salon Solbert deviennent l’arme privilégiée lors des passages à l’acte. Cette continuité entre la vie quotidienne et la violence extrême matérialise l’absence de frontière nette entre les deux sphères. L’auteur ne souligne jamais lourdement ce symbolisme, le laissant émerger naturellement du récit. La scène où Solange vole les ciseaux de sa patronne prend ainsi rétrospectivement une dimension prémonitoire que le lecteur ne peut mesurer qu’une fois le mécanisme narratif enclenché.
La progression du récit épouse une structure en spirale où chaque épisode violent résonne avec le précédent tout en franchissant un degré supplémentaire dans l’horreur. Katz Mody construit son intrigue par strates successives : la première mort sur la plage surgit dans un contexte défensif, presque compréhensible ; les suivantes s’inscrivent progressivement dans une logique de prédation. Cette gradation permet à l’auteur de maintenir une tension dramatique constante sans recourir aux ficelles du suspense artificiel. Le lecteur assiste à la transformation imperceptible de victimes en bourreaux, processus d’autant plus glaçant qu’il s’opère par petites touches accumulées plutôt que par un basculement spectaculaire. La boîte à cigares remplie de mèches fonctionne comme un compteur macabre qui matérialise cette accumulation.
Les références culturelles jalonnent le texte et ancrent la chronologie dans une époque précise. Les Beatles qui se séparent, les matchs de football, les magazines de mode, les voitures qui défilent – Fiat 126, Renault 12, Jaguar Type E – composent une fresque des années soixante-dix où se mêlent nostalgie pop et violence souterraine. Katz Mody utilise ces marqueurs temporels sans en faire des éléments démonstratifs ou pittoresques. Ils surgissent naturellement dans les conversations, les pensées d’Albert, les envies de Solange, créant un effet de réel qui renforce la crédibilité de l’ensemble. Cette attention portée aux détails d’époque évite l’écueil de l’anachronisme tout en offrant un regard rétrospectif sur une France en mutation.
La structure narrative ménage des ellipses temporelles qui accélèrent le rythme du récit tout en accentuant son caractère cyclique. Les années passent entre deux chapitres, marquées par l’ouverture du salon, l’achat de la voiture, les vacances successives qui ponctuent l’existence du couple. Cette compression temporelle crée un effet de vertige : la vie défile, les cheveux grisonnent, les époques changent, mais le schéma meurtrier persiste immuable. Katz Mody montre ainsi comment la répétition finit par constituer une forme de normalité, comment l’exception devient règle lorsqu’elle s’inscrit dans la durée. Le dernier tiers du roman précipite cette mécanique en multipliant les passages à l’acte, suggérant une accélération finale où le contrôle échappe définitivement aux personnages.
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Une œuvre marquante du roman noir français
Gabriel Katz Mody s’inscrit dans une tradition du roman noir français qui privilégie l’exploration psychologique sur le suspense mécanique. Son approche rappelle certains aspects de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette ou de Tonino Benacquista, sans pour autant se limiter à reproduire leurs codes. L’auteur emprunte au polar sa structure narrative et sa violence frontale, mais y greffe une profondeur romanesque qui transcende les limites du genre. Cette hybridation fonctionne précisément parce qu’elle ne cherche jamais à se justifier : Katz Mody raconte une histoire de tueurs en série avec les outils du roman d’apprentissage et de la fresque sociale, sans hiérarchiser ces différentes strates narratives.
La force du livre réside dans sa capacité à maintenir un équilibre délicat entre plusieurs registres. Le récit aurait pu sombrer dans le misérabilisme social, verser dans l’horreur gratuite ou se perdre dans les méandres d’une psychanalyse de comptoir. Katz Mody évite ces écueils en conservant une forme de retenue, une distance juste qui laisse au lecteur l’espace nécessaire pour élaborer sa propre interprétation. Cette sobriété d’écriture, loin de desservir le propos, lui confère une puissance d’évocation plus grande que ne l’auraient fait des effets appuyés. L’auteur fait confiance à son lecteur, ne lui mâche pas le travail, accepte les zones d’ombre plutôt que de tout expliquer.
Certaines audaces narratives méritent d’être soulignées, notamment le choix de faire d’Albert le narrateur principal malgré son implication criminelle. Ce parti pris plonge le lecteur dans une proximité inconfortable avec un personnage qui commet l’irréparable tout en conservant une voix attachante par sa maladresse et sa vulnérabilité. Katz Mody parvient à créer une forme d’empathie trouble qui interroge nos propres mécanismes d’identification. Les passages en italique consacrés à Solange offrent un contrepoint nécessaire, même si leur style plus littéraire crée parfois un léger décalage avec le reste du récit. Cette dualité de voix enrichit néanmoins la texture narrative en offrant deux perspectives complémentaires sur les mêmes événements.
Le roman s’affirme finalement comme une proposition singulière dans le paysage du noir français contemporain. Il refuse les facilités du genre tout en exploitant pleinement ses ressorts dramatiques, propose une réflexion sur la violence héritée sans verser dans le discours sociologique, campe des personnages complexes sans les transformer en figures allégoriques. Katz Mody signe une œuvre qui dérange autant qu’elle fascine, laissant le lecteur dans cet état d’inconfort moral qui caractérise les grandes réussites du roman noir. Les imperfections qui peuvent affleurer çà et là – quelques longueurs dans le dernier tiers, certaines répétitions qui alourdissent ponctuellement le propos – n’entament pas la force d’ensemble d’un récit qui hante longtemps après la lecture de sa dernière page.
Mots-clés : Roman noir, Serial killers, Traumatisme historique, Après-guerre française, Violence psychologique, Couple meurtrier, Années 1970
Extrait Première Page du livre
» La rage. Les cris. Les insultes. Le grondement de la foule, qui se masse derrière les grilles. Les poings fermés, les mains tendues, le V de la victoire. Et cette joie sauvage, déchaînée, assourdissante, qui déferle sur la rue comme un torrent de lave.
Ils vont ouvrir les portes.
Alors elles se serrent, les unes contre les autres, dans cette petite cour souillée de crachats, comme si elles pouvaient endiguer la vague. Comme si elles pouvaient se fondre, disparaître sous les pavés, tout oublier, tout refaire. Mais on les pousse dans le dos, et la rue les attend, gorgée de haine, de rires et de bière.
Elle s’est avancée la première, parce que c’est pire d’attendre, et parce qu’elle est enceinte. On ne tue pas une femme enceinte. Pas comme ça. Pas pour ça. Ces gens n’ont plus de visage, ils ne sont plus qu’un bloc de rage, mais ils ont grandi avec elle, ils sont allés à l’école avec elle, ils lui ont acheté des bonnets, du temps où elle tricotait encore. Des bonnets pour l’hiver, avec de grosses mailles. Et des châles, et des mitaines. Peut-être qu’ils s’en souviennent, sous ce ciel trop bleu pour mourir, dans la chaleur du mois d’août.
Les deux mains sur son ventre, elle se laisse happer par la foule, sans fixer son regard, et son cœur s’emballe comme un tambour. Ses chaussures à semelle de bois accrochent la terre battue de la grand-rue. Une main agrippe son chandail. Une femme lui hurle au visage, un homme lui jette quelque chose, qui s’écrase dans son dos. Un fruit pourri, peut-être. Ou pire. Et les mots sifflent comme des balles, salope, pute à Boches, collabo.
C’est long, une rue de village. On ne se rend pas compte à quel point ça peut être long.
Le cœur au bord des lèvres, elle tente de reprendre son souffle. Pour tenir, pour avancer encore mais surtout pour l’enfant qui est là, dans son ventre, et qui n’a qu’elle pour le protéger. Elle ira jusqu’au bout. Quoiqu’il arrive, elle ira jusqu’au bout. Les projectiles se sont mis à pleuvoir, avec les insultes. «
- Titre : Les Papillons noirs
- Auteur : Gabriel Katz Mody
- Éditeur : Editions du Masque
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2022
Résumé
Quand Albert, jeune orphelin solitaire, rencontre Solange, fille de tondue abandonnée à elle-même, c’est l’étincelle qui allume la mèche. Seuls contre tous, ils deviennent inséparables, et transforment leur amitié en un amour féroce.
Leur premier crime est un accident.
Le deuxième, un calcul.
Les étés meurtriers se suivent sans se ressembler, sur le rythme mélancolique d’une chanson disco des années 1970. Mais la mèche se consume… et leur drôle de danse ne peut pas durer éternellement.
Un roman aussi ténébreux que romantique, tellement troublant qu’il en devient fascinant, à l’image de ses deux anti-héros torturés. Ces Papillons noirs n’ont pas fini de vous hanter.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


































