Gabriel Katz et L’Assassin de Pigalle : la justice face aux silences de la France libérée

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L'Assassin de Pigalle de Gabriel Katz

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Pigalle, automne 1945 : une scène de crime et un homme impossible

Un hôtel miteux coincé entre deux immeubles, une façade lézardée sous la pluie, des gyrophares qui découpent la nuit de Pigalle en tranches bleutées. Gabriel Katz plante son décor avec une économie de moyens redoutable : quelques détails suffisent à faire surgir ce Paris de l’immédiat après-guerre, encore groggy, encore sale, où les règlements de comptes font partie du folklore au même titre que le Sacré-Coeur qu’on aperçoit par une fenêtre crasseuse. La chambre 14 de cet hôtel de passe recèle un mort en costume rayé, deux douilles de 9mm Parabellum, et une valise qui vomit ses vêtements dans une flaque de sang. Le décor est posé avec une précision presque clinique, et pourtant la prose ne bascule jamais dans le catalogue froid : chaque détail porte une charge atmosphérique qui installe immédiatement le lecteur dans cette ville meurtrie, hésitant encore entre la fête de la Libération et le règlement de ses fantômes.

C’est dans ce cadre que surgit Max Weber, inspecteur à la brigade criminelle, trente-trois ans, manteau gris, briquet perpétuellement à court d’essence. Parachuté au sens propre au-dessus de la Normandie en juin 44, il est rentré trois mois plus tôt dans un Paris qu’il redécouvre avec les yeux délavés de ceux qui ont vu trop de choses. Katz réussit quelque chose d’assez rare : faire d’un enquêteur un être profondément inadapté à son propre métier, non par incompétence, mais par excès d’expérience. Là où ses jeunes collègues jouent aux durs en roulant des mécaniques dans les couloirs du 36, Weber observe avec une indifférence qui ressemble à de la fatigue existentielle. Il n’a pas le profil du héros de roman noir, et c’est précisément ce qui le rend inoubliable.

L’assassin, lui, attend dans les toilettes du quatrième étage, pistolet posé au sol, la tête dans les mains. Mendel Jankovic. Sans domicile. Sans profession. Dernière adresse connue : Auschwitz-Birkenau, Bloc 20. En une réplique, Katz fracture le roman en deux temps superposés : le présent sordide d’un meurtre dans un hôtel de Pigalle, et le poids écrasant d’une histoire que Paris préférerait enfouir. Le face-à-face entre ces deux hommes, chacun revenu de sa propre guerre, constitue le point d’ignition d’un récit qui ne se laissera plus éteindre.

Max Weber, inspecteur malgré lui

Il y a dans la construction de Max Weber quelque chose qui tient autant du portrait psychologique que de la métaphore historique. Cet homme de trente-trois ans qui en paraît dix fois plus, ce fils de bonne famille du 7e arrondissement revenu s’installer dans l’appartement paternel recouvert de draps blancs comme autant de linceuls, incarne une génération entière suspendue entre deux vies. Celle d’avant, figée dans la poussière et le naphtaline des placards. Celle d’après, qui tarde à prendre forme. Katz ne lui impose pas de grands discours intérieurs : il laisse les gestes parler, le briquet toujours vide, le réflexe de tirer les rideaux avant d’allumer la lumière, ces automatismes de soldat qui résistent obstinément au retour à la vie civile.

Ce qui fascine dans ce personnage, c’est la distance ironique qu’il entretient avec sa propre fonction. Weber n’a pas choisi la Criminelle par vocation, mais par élimination, parce que la Mondaine ne lui convenait pas. Il débarque dans ce service sans en connaître les codes, sans en maîtriser les rituels, incapable de retenir le nom de ses collègues et à peine capable de retenir celui de ses suspects. Face au commissaire divisionnaire, figure d’autorité bornée et opportuniste dont Katz croque le portrait avec une précision savoureuse, Weber oppose une résistance passive, presque nonchalante, qui dit plus sur son rapport au monde que n’importe quelle confession. Cette inadaptation n’est pas une faiblesse narrative, c’est le ressort même qui rend le personnage vivant, imparfait, attachant.

Pourtant, quand l’instinct se réveille, il se réveille pleinement. Dans les couloirs de cet hôtel miteux comme dans les rues de Paris, quelque chose en Weber fonctionne encore selon la logique du combattant : il perçoit les angles morts, anticipe les menaces, lit les silences avec une acuité que quatre ans de guerre ont gravée dans ses réflexes. Katz travaille ainsi sur un paradoxe productif : un homme qui ne se sent pas à sa place dans la police et qui, malgré tout, s’avère précisément taillé pour les situations que la police ordinaire ne sait pas gérer. Cette tension entre l’inadaptation affichée et la compétence instinctive traverse tout le roman et lui confère une énergie narrative constante.

Mendel Jankovic : l’assassin qui revient de l’enfer

Assis par terre dans des toilettes à la turque, la tête dans les mains, un pistolet posé au sol devant lui comme une capitulation silencieuse : voilà comment Mendel Jankovic entre dans le roman. Marchand d’art apatride, ancien déporté d’Auschwitz-Birkenau, il cumule tous les attributs de celui que la société de l’après-guerre préfère ne pas regarder en face. Trop encombrant, trop douloureux, trop vivant pour un Paris qui s’affaire à reconstruire une mémoire convenable. Katz lui accorde peu de mots, peu de gestes, peu d’explications : Jankovic se tait, et ce silence pèse plus lourd que n’importe quel aveu. Son numéro de déporté tatoué sur l’avant-bras, mentionné avec une sobriété qui fait l’effet d’un coup de poing, résume à lui seul l’abîme entre ce qu’il a traversé et ce que la justice ordinaire s’apprête à lui faire subir.

Le génie de la construction romanesque tient ici à ce que Katz refuse de faire de Jankovic une victime univoque. Il a tué. Il le sait, il l’assume, il n’invoque ni folie ni légitime défense au sens juridique du terme. Ce qu’il oppose au monde, c’est un mutisme farouche, une méfiance absolue forgée dans les camps envers toute institution, toute autorité, tout système censé protéger les innocents et qui, en l’espèce, l’a livré au pire. L’avocate Augustine Derval doit batailler pour lui arracher quelques phrases, et Weber lui-même se heurte longtemps à ce mur de silence poli. Cette économie de parole confère au personnage une présence paradoxalement massive : moins il parle, plus il occupe l’espace moral du récit.

Ce qui se joue autour de Jankovic dépasse largement le cadre du fait divers. Sa trajectoire, de marchand d’art prospère du Faubourg Saint-Honoré à survivant sans domicile fouillant les poches d’un mort dans un hôtel de passe, dessine en creux toute l’histoire de la spoliation, de la persécution et de l’abandon institutionnel des Juifs de France. Katz ne verse jamais dans le pathos démonstratif : il laisse les faits parler, les dates précises, les adresses réelles, le réalisme documentaire d’une arrestation lors d’une rafle place de la Sorbonne en septembre 1941. Cette précision factuelle ancre le destin de Jankovic dans une vérité historique qui donne au roman sa profondeur particulière.

La voix de la Carlingue : quand le bourreau raconte

L’une des audaces structurelles les plus saisissantes du roman réside dans ce dispositif narratif à double voix. Intercalés entre les chapitres consacrés à l’enquête de Weber, des récits à la première personne livrent le témoignage d’Antoine Moray, la victime, racontant sa propre vie depuis sa sortie de prison en juillet 1940 jusqu’à son intégration dans la Carlingue, cette Gestapo française installée au 93 rue Lauriston. Katz lui prête une voix d’une authenticité troublante : argot du milieu, humour cynique, formulations elliptiques d’un homme peu instruit mais vif, capable d’analyser avec une lucidité désarmante les rouages du système dans lequel il s’est coulé sans états d’âme. Cette voix sonne juste parce qu’elle ne cherche jamais à se justifier pleinement ni à se condamner.

Ce qui rend ces chapitres particulièrement fascinants, c’est la banalité revendiquée du mal qu’ils décrivent. Moray n’est pas un idéologue, pas un fanatique, pas même un antisémite convaincu : c’est un opportuniste, un brocanteur des Puces propulsé dans l’histoire par une succession de circonstances qu’il saisit avec l’agilité du survivant. Il vide des appartements juifs avec le même détachement professionnel qu’il expertisait des meubles anciens, note la pendule Louis XVI dans son carnet avant de la faire descendre au camion, s’interroge à peine sur le sort des occupants disparus. Katz travaille ici sur un registre que Hannah Arendt aurait reconnu : la banalité de l’intégration dans la mécanique du crime, la manière dont un homme ordinaire peut participer à l’innommable sans jamais se percevoir comme un monstre.

La construction en alternance crée un effet de contrepoint saisissant. Pendant que Weber remonte péniblement les traces d’un homme dont personne ne veut admettre l’existence, cet homme se raconte lui-même avec une verve presque jubilatoire, décrivant les fêtes rue Lauriston, les costumes sur mesure, les dîners chez Maxim’s, la vie fastueuse que l’Occupation a offerte à ceux qui savaient saisir leur chance. Ce décalage entre l’enquête qui cherche et la confession qui déborde produit une tension narrative constante, et soulève une question qui hante le roman de bout en bout : que faire de la vérité quand personne ne veut l’entendre ?

Une enquête contre l’oubli dans un Paris qui veut tourner la page

Paris, septembre 1945. La guerre est finie depuis quatre mois, mais ses cicatrices saignent encore sous le vernis de la reconstruction. Katz restitue cette période charnière avec une précision topographique et sociale qui fait du roman une véritable chambre d’écho historique. L’hôtel Lutetia, naguère quartier général des services de renseignement allemands, reconverti en centre d’accueil des déportés avant de se préparer à redevenir un palace, incarne à lui seul cette ambivalence collective : on remballe les registres, on repeint les murs, on s’empresse de rendre aux choses leur apparence d’avant. Weber y pénètre à la recherche d’informations sur Jankovic et en repart avec l’odeur du DDT et de la mauvaise soupe incrustée dans les narines, et la certitude que la mémoire, ici, est une denrée aussi rationnée que le café.

L’enquête elle-même progresse comme on avance dans un marécage. Chaque interlocuteur que Weber sollicite oppose le même mur poli de l’amnésie commode : les restaurateurs ne se souviennent de rien, les cabaretiers n’ont jamais vu d’uniformes dans leurs établissements, les collègues de la brigade criminelle détournent le regard. Les dossiers de la Carlingue ont été brûlés avant la Libération, et ceux qui pourraient témoigner calculent leur intérêt avec une précision d’horloger. Katz construit ainsi une géographie de la lâcheté ordinaire, pas celle des monstres, mais celle des gens raisonnables qui ont trop à perdre à dire la vérité. Cette résistance passive, plus décourageante que toute opposition frontale, donne à l’enquête sa texture particulière : avancer d’un pas, reculer de deux, sur un terrain où chaque témoin potentiel est aussi un complice possible.

Ce que le roman ausculte avec une acuité rare, c’est le mécanisme institutionnel de l’oubli organisé. Quand Weber se heurte aux murs de la hiérarchie policière, quand il apprend que des décisions prises au plus haut niveau ont délibérément mis un couvercle sur les affaires de la Collaboration, le récit policier bascule imperceptiblement vers quelque chose de plus vaste. L’enquête sur un meurtre sordide dans un hôtel de Pigalle se révèle être, en creux, une enquête sur la France elle-même, sur sa capacité à regarder en face ce qu’elle a fait, ce qu’elle a laissé faire, et ce qu’elle préfère, encore en 1945, enfouir le plus vite possible.

Augustine Derval : portrait d’une avocate en guerre

Elle débarque dans le bureau de Weber sans rendez-vous, poignée de main ferme, regard direct, tailleur gris bien coupé sur chemise blanche à large col. Augustine Derval, avocate commise d’office pour défendre Mendel Jankovic, n’a pas le profil de celle qui va se laisser éconduire en deux phrases. Katz la construit avec une économie de trait caractéristique de son écriture : pas de longue présentation, pas de biographie livrée en bloc, mais une accumulation de détails qui composent progressivement un portrait d’une cohérence remarquable. Les lunettes fumées qui dissimulent un oeil au beurre noir. Le ton acéré qui cache une fragilité soigneusement contenue. La conviction absolue dans une cause que tout le monde autour d’elle juge perdue d’avance.

Ce qui rend le personnage saisissant, c’est la nature du combat qu’il mène sur plusieurs fronts simultanément. Augustine se bat pour son client, certes, mais elle se bat aussi contre un système judiciaire pressé d’expédier l’affaire, contre des collègues masculins qui la prennent au mieux pour une idéaliste, au pire pour une trouble-fête, et contre une vie personnelle dont les fissures apparaissent progressivement au fil du récit. Katz ne verse pas dans la démonstration militante : il montre simplement une femme qui a choisi de faire son métier pleinement, dans un monde qui lui concède cet espace du bout des lèvres. Sa relation avec Weber, faite d’accrochages, d’ironie réciproque et d’une estime qui s’installe malgré tout, constitue l’un des fils les plus vivants du roman.

Augustine Derval porte également une fonction narrative essentielle : c’est elle qui oblige Weber à regarder l’affaire Jankovic pour ce qu’elle est vraiment, et non pour le fait divers commode qu’une justice expéditive voudrait en faire. Sans son acharnement, sans sa capacité à transformer chaque obstacle en levier, l’enquête s’arrêterait net. Katz lui confère cette énergie propulsive sans jamais l’idéaliser : elle se trompe parfois, s’impatiente souvent, et ses certitudes se heurtent à des réalités qu’elle n’avait pas anticipées. Cette part d’humanité imparfaite, loin d’affadir le personnage, lui donne précisément l’épaisseur qui le fait exister au-delà des pages.

Les fantômes du 93 rue Lauriston

Il y a une adresse qui revient dans le roman comme un leitmotiv obsessionnel, une adresse que tous les Parisiens de l’époque connaissaient et que personne ne prononçait à voix haute sans baisser légèrement le ton : le 93 rue Lauriston, siège de la Carlingue, de cette Gestapo française que Lafont et Bonny avaient transformée en machine à spolier, à torturer et à livrer. Weber, lui, revient de guerre sans en avoir jamais entendu parler. Cet angle narratif, celui de l’étranger de retour qui découvre ce que sa propre ville a fait en son absence, permet à Katz de restituer l’horreur sans l’effet d’accoutumance que produirait un narrateur omniscient. Chaque révélation tombe sur Weber avec la force du premier choc, et le lecteur la reçoit avec lui.

La manière dont le roman cartographie le réseau de complicités qui a permis à la Carlingue de prospérer constitue l’un de ses aspects les plus troublants. Restaurateurs aux mémoires défaillantes, tenancières de maisons closes qui reçoivent en grande pompe officiers allemands et agents de la Gestapo sans trouver à y redire, policiers qui regardent ailleurs, responsables politiques dont les ordres ont discrètement classé les dossiers après la Libération : Katz dessine une toile d’araignée dont les fils courent dans toutes les directions. Quand Weber tente de remonter ces fils, il découvre qu’ils sont moins cassés que soigneusement rentrés dans l’ombre, maintenus en place par des gens fort respectables qui ont beaucoup à perdre à les voir reparaître au grand jour.

Certaines figures que Weber croise dans cette traversée des bas-fonds dorés de l’Occupation incarnent avec une acuité particulière cette zone grise que l’histoire officielle a longtemps préféré ignorer. Cazenove, ancien de la rue Lauriston reconverti en propriétaire prospère de boîtes de jazz et de restaurants chics, couvert de décorations de la Résistance, navigue avec une aisance déconcertante entre les deux versants de son passé. Ce personnage ambigu, ni tout à fait coupable ni tout à fait innocent, résume à lui seul la complexité morale que Katz refuse de simplifier. Le 93 rue Lauriston est peut-être fermé, ses volets noirs tirés sur ses secrets, mais ses locataires, eux, se portent admirablement bien.

Un roman noir habité par l’Histoire

Ce qui distingue L’Assassin de Pigalle dans le paysage du roman noir français, c’est la manière dont Gabriel Katz réussit à faire tenir ensemble deux exigences que l’on croit souvent contradictoires : la rigueur du récit policier et la densité de la matière historique. Beaucoup de romans dits « historiques » échouent sur l’un ou l’autre versant, soit en noyant la fiction sous l’érudition, soit en réduisant l’Histoire à un décor de carton-pâte. Ici, les deux dimensions se nourrissent mutuellement avec une fluidité qui témoigne d’un travail de documentation considérable, absorbé et digéré au point de ne plus jamais peser sur la narration. Les noms de Lafont, Bonny, Bömelburg, les adresses réelles, les dates précises des rafles, le fonctionnement concret des bureaux d’achat : tout cela s’intègre au récit comme si cela avait toujours été là, naturellement.

La force propulsive du roman tient aussi à son refus du manichéisme confortable. Katz ne distribue pas les bons et les mauvais rôles avec la générosité d’un roman d’aventures : il préfère montrer comment des gens ordinaires, ni particulièrement cruels ni particulièrement courageux, ont glissé dans la collaboration par opportunisme, par lâcheté, par habitude, parfois par une simple incapacité à mesurer où leurs actes les menaient. Cette approche, qui exige du lecteur un effort moral constant, est précisément ce qui rend le roman précieux. On ne ressort pas de cette lecture avec des certitudes confortables sur ce que l’on aurait fait à leur place, et c’est sans doute l’ambition la plus haute qu’un roman de cette nature puisse nourrir.

Construit sur le Paris pluvieux et fiévreux de l’automne 1945, porté par une galerie de personnages dont aucun n’est tout à fait ce qu’il paraît, L’Assassin de Pigalle s’impose comme un roman qui mérite de s’installer durablement dans les mémoires. Non pas parce qu’il apporte des réponses rassurantes sur une période que la France a longtemps eu du mal à regarder en face, mais parce qu’il pose les bonnes questions avec le seul outil qui soit à la hauteur de leur complexité : la fiction. Celle qui permet d’entrer dans la peau des bourreaux, des victimes et des témoins, de ressentir le poids des choix impossibles, et de comprendre, enfin, pourquoi certains fantômes ne veulent décidément pas rester enterrés.

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Mots-clés : roman noir, Occupation, Carlingue, Paris 1945, déportation, après-guerre, polar historique


Extrait Première Page du livre

« 1

Avec son enseigne qui grésille, sa façade lézardée, ses Il y a des endroits comme ça, qui sont faits pour le crime. Un petit hôtel coincé entre deux immeubles, fenêtres opaques. La pluie et la crasse y ont laissé de longues traînées noires, comme des stigmates d’incen-die. On se croirait presque dans un film, sauf qu’il y a trop de bruit, trop de lumières, trop de tout. Deux voitures, une camionnette de police, des agents en pèlerine. Dans la lueur des gyrophares, des grappes de curieux se bousculent, parce qu’il y a un mort et qu’on veut le voir.

Comme s’ils n’en avaient pas assez vu, des morts.

Max Weber leur laisserait volontiers sa place, mais il l’a voulue cette place, au lieu de choisir les bureaux, comme tout le monde le lui conseillait. Question de fierté, sans doute. Ou simplement parce qu’on ne se range pas comme ça, sur commande, après quatre ans de guerre.

La Traction noire s’est arrêtée devant l’hôtel, et aussi-tôt les képis font reculer les badauds.

— Inspecteur.

Allez, une dernière cigarette, et il va falloir s’y mettre. Ce foutu briquet est encore à court d’essence, mais un policier se précipite, avec la déférence qu’il devait montrer aux officiers allemands, il y a un an à peine.

Marrant comme ces gens qui n’ont jamais vu le feu peuvent être fascinés par ceux qui en reviennent.

La première bouffée, comme toujours, a quelque chose d’apaisant. Ce n’est qu’à la deuxième que l’amer-tume prend le dessus, puis l’âcreté, acide, râpeuse, qui ferait presque regretter de l’avoir allumée. Mais on n’abandonne pas la cigarette, pas plus que l’insomnie. »


  • Titre : L’Assassin de Pigalle
  • Auteur : Gabriel Katz
  • Éditeur : City Éditions
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2025

Résumé

Paris, septembre 1945. L’inspecteur Max Weber, ancien parachutiste du 101e aéroporté américain tout juste rentré de guerre, est appelé sur la scène d’un meurtre dans un hôtel miteux de Pigalle. Le suspect arrêté sur place se nomme Mendel Jankovic, ancien déporté d’Auschwitz sans domicile ni ressources. L’affaire semble simple, le mobile évident. Mais quand l’avocate commise d’office révèle que la victime était agent de la Carlingue, cette Gestapo française qui opérait rue Lauriston, Weber se retrouve embarqué dans une enquête que beaucoup préféreraient voir classée au plus vite.
Construit en alternance entre l’enquête de Weber et la confession posthume d’Antoine Moray, la victime racontant elle-même son ascension au sein de la collaboration, le roman plonge dans les zones d’ombre d’une France qui cherche à tourner la page sans avoir soldé ses comptes. Face aux murs du silence, aux complicités bien en place et à une hiérarchie policière peu désireuse de remuer le passé, Weber et l’avocate Augustine Derval s’obstinent à chercher la vérité pour sauver un homme que la justice ordinaire s’apprête à condamner sans états d’âme.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


4 réflexions au sujet de “Gabriel Katz et L’Assassin de Pigalle : la justice face aux silences de la France libérée”

  1. Merci pour cette belle mise en lumière de cet excellent polar historique (je l’ai découvert avant sa sortie) qui aborde un sujet rarement exploité : l’immédiat après-guerre. Une période où la France, libérée, reste hantée par ses collabos et ses trahisons. Gabriel Katz s’appuie sur l’histoire vraie de la Gestapo de la rue Lauriston et ses criminels Henri Lafont et Pierre Bonny qui ont pillé des familles juives, démantelé des réseaux de Résistance et régné en maîtres intouchables pendant des mois.
    L’auteur mêle avec finesse les faits historiques et l’intrigue fictionnelle. L’enquête banale au départ, un meurtre dans un hôtel glauque de Pigalle, se transforme en un thriller psychologique, plein de rebondissements qui tient en haleine jusqu’au bout. Le plot twist final est stupéfiant !
    Résultat : un roman captivant qui allie suspense, rigueur historique et réflexion sur les parts les plus sombres de l’âme humaine. Merci encore d’avoir si bien chroniqué ce livre qui j’espère aura tout le succès qu’il mérite.

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    • Merci pour ce retour aussi enthousiaste que précis ! Vous touchez exactement ce qui fait la force de ce roman : Gabriel Katz ne se contente pas d’utiliser l’Histoire comme décor, il l’ausculte avec une vraie rigueur, et cette période de l’immédiat après-guerre, souvent escamotée dans la fiction, méritait amplement qu’on s’y attarde.
      La Gestapo française de la rue Lauriston est l’un de ces chapitres que la mémoire collective préfère parfois tenir à distance, tant il révèle les compromissions les plus troubles. Que Katz en fasse le coeur de son intrigue, sans jamais tomber dans l’exploitation facile, dit beaucoup de son exigence d’auteur.
      Et ce glissement que vous décrivez si bien, d’un meurtre sordide à Pigalle vers quelque chose de beaucoup plus vertigineux, c’est précisément ce que j’ai voulu restituer dans la chronique : l’idée que le roman vous embarque sur une route et vous dépose ailleurs, sans crier gare.
      Quant au plot twist final… je me suis bien gardé d’en dire trop ! Les futurs lecteurs vous remercieront de votre discrétion.
      Merci à vous d’avoir pris le temps de partager votre lecture avec autant de finesse. C’est exactement pour ces échanges-là qu’on écrit sur les livres qu’on aime.
      Manuel

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  2. Les meilleurs romans sont ceux qui racontent, non ceux qui démontrent, et L’Assassin de Pigalle est de ceux-là. Très nuancé, très humain.

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    • Merci, Lili, pour ce commentaire qui touche juste. Cette distinction entre raconter et démontrer dit tout, en si peu de mots. Gabriel Katz a ce talent rare de laisser les questions ouvertes, de faire confiance au lecteur plutôt que de le guider vers une conclusion. Le résultat, c’est exactement ce que vous décrivez : quelque chose de nuancé, de vivant. Ravie que le roman vous ait autant parlé, et merci d’avoir pris le temps de le partager ici.
      Manuel ☺️☺️☺️

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