Par Virginie Poujol auteure
Lorsque je me suis lancée dans l’aventure de Truculentia, mon premier roman à suspense, la page n’était pas blanche. Mais l’histoire s’est faite noire…
Ce qui ne devait être qu’une petite nouvelle au brouillon sagement rangée dans un tiroir est devenu une œuvre à part entière, aboutie, partagée et commentée.
Et en prenant ce chemin, une cape (pour ne pas dire une chape) de responsabilités est venue se poser sur mes épaules d’écrivain. Et avec, son cortège de peurs qu’il m’a fallu dépasser.
Ce qui suit est extrait de mon huis-clos : moi face à moi. Avec la simple envie de partager mon retour d’expérience. Peut-être que certains auteurs se reconnaîtront.
Pas de thriller sans personnages à sensation
Ma peur du vrai
J’aime à dire que je suis une funambule bicéphale : depuis ma naissance, mes deux cerveaux rivalisent en silence. Le droit démarre toujours en premier, libre et impertinent. Le gauche vient apporter sa censure. Et c’est tant mieux. Car, passé le stade jouissif de s’être allé à sa plume ou sur son clavier, l’auteur endosse des responsabilités. Je suis de ceux qui pensent que non, nous ne pouvons pas tout dire, tout faire, ou en tout cas, pas n’importe comment.
Une de mes peurs est née lorsque mon héros et son antagoniste sont devenus si incarnés qu’ils paraissaient réels.
Dans un thriller, les personnages ne sont pas des anges. Il est donc particulièrement important de veiller à ce qu’aucun contemporain ne puisse se reconnaître ou être assimilé à la fiction.
Ce travail de sculpture est difficile. Il consiste à s’inspirer de détails humains, de coudre un patchwork méconnaissable tout en fournissant au lecteur l’impression d’un déjà-vu dans lequel il peut s’identifier…
Cela m’a personnellement demandé d’intenses réflexions et recherches.
La peur de la transmission
En tant qu’artiste, nous devons nous poser la question de l’éducation.
Un média, en particulier un livre, véhicule des messages qui contribuent à façonner la culture.
En tant qu’être social, nos pensées ont une énergie. Je les imagine comme des bumpers et slingshots d’un flipper. Avec elles, on peut perdre la partie ou la gagner.
Les garder pour soi ne fait courir aucun risque aux autres si nous maîtrisons notre non-verbal. Mais les projeter sur l’écran géant du web, ou dans un ouvrage broché, fermement tenu par des mains qui communiquent avec la cervelle, oblige à réfréner sa liberté individuelle. Ou tout au moins à élever sa conscience de l’influence que nous pouvons exercer.
Toute parole, tout raisonnement d’un personnage ne doit pas inciter à la haine, à la ségrégation sociale et raciale. Si plaidoyer il doit y avoir, la narration doit servir uniquement à démontrer les méfaits de certains points de vue.
Se cacher derrière un protagoniste, ou derrière un effet de style, n’est plus vraiment une possibilité admise par les tribunaux dès lors que l’on produit des dommages dans un lien de causalité démontré.
C’est un thème sensible. Chacun y va de sa propre opinion. Il y a ceux qui s’insurgent contre le manque de saveur d’un roman trop lissé, trop politiquement correct, où la cigarette n’apparaît plus au bec d’un célèbre cow-boy et où le mot « gros » est banni. Adopter des courants anglo-saxons serait une insulte culturelle à l’héritage laissé par des Gaulois irréductibles et la Révolution française.
Certes.
Mais c’est aussi dénier l’inventivité des écrivains et la richesse de notre langue. Les discours ne perdent aucune force à être délicats. Une vérité, si tant est qu’il y en ait qu’une, ne peut être imposée au lecteur. C’est l’option que je prône, fondant ma préférence sur un constat : notre monde manque de plus en plus de nuances. Admettons que notre rôle d’écrivain pourrait être justement d’élargir la palette des couleurs qui sautent à nos yeux, telles des bombes à retardement.
Personnellement, et pour exemple seulement, il ne m’a rien coûté d’indiquer dans mon thriller, par un renvoi de note, que « l’abus d’alcool était dangereux pour la santé et donc à consommer avec modération » lorsqu’un de mes personnages buvait.
La peur du nommage
Certains romanciers choisissent d’en rester au prénom.
D’autres comme moi optent pour un patronyme complet. Dans ce cas, une recherche d’homonymes s’impose, pour éviter que le thriller fasse référence involontairement à de vraies gens, dans la vraie vie.
Lorsque j’ai investigué, j’ai été face à cette vieille loi de la création : tout artiste pense avoir une idée originale, jusqu’à ce qu’il se confronte à la réalité. Avec plus de huit milliards d’êtres humains sur terre, difficile d’échapper au dépit.
Pour ma part, j’ai dû changer deux prénoms et modifié l’orthographe de trois noms de famille.
Il n’est pas vain, non plus, de laisser, en fin de livre, des coordonnées de contact dans l’éventualité d’un détail qui aurait échappé à l’écrivain et à sa maison d’édition.
Comment ne pas tuer son thriller avec les décors
Donner chair à des personnages est une chose. Mais sans décor, la chair flotte et le thriller prend l’eau.
Là encore l’arbitrage est délicat et toujours imparfait : entre donner trop d’informations sur un lieu et pas assez.
La perception est libre ; chaque lecteur aimera ou pas.
Mais plus on décrit, et plus on peut reconnaître l’endroit.
Et ce dernier, qu’il soit privé ou public, peut ne pas apprécier qu’une scène s’y déroule.
Pour chaque lieu cité dans Truculentia, il m’est apparu souhaitable de demander une autorisation.
Une seule fois, j’ai essuyé un refus. La frustration qui en a découlé est morte rapidement : un nouvel environnement s’est imposé, plus riche de sens.
Je me suis également attachée à vérifier mes décors :
- Je me suis rendue en certains endroits : Il m’a été drôle d’observer les caméras du pont Mirabeau, de me pencher plusieurs fois par-dessus la balustrade, d’être interpellée par un marinier et de converser avec lui, après lui avoir précisé non sans fierté que « j’étais romancière ». Un petit mensonge comme un sésame, mon manuscrit ne valait pas encore ce titre.
- J’ai métabolisé des images et des ambiances en visionnant des reportages, en lisant la presse et en me rendant au festival « Quais du Polar ». C’est fou comme on apprend dans les longues files d’attente !
- J’ai fait appel à mes souvenirs. J’ai eu la chance d’avoir eu une vie professionnelle éclectique. Des secteurs d’activité, j’en ai audité. Il ne me restait qu’à réactualiser des informations en contactant ceux qui sont du métier, du secteur, du pays.
Un lieu me paraissait trop sensible. Pour celui-ci, j’ai utilisé une astuce connue de beaucoup. J’ai mélangé des éléments réels empruntés à des localités très différentes. C’est bien là le plaisir d’un écrivain : inventer sa mixture.
Les marques d’un thriller
Pour des noms d’objets ou de services, j’ai régulièrement renvoyé à une note précisant « ce nom appartient à la marque homonyme ».
Ce rappel en fin de livre respecte les efforts qui ont été déployés pour inventer et protéger une marque.
Toutes les dénominations commerciales ne sont pas assimilables à du langage courant.
Par ailleurs, j’ai pris soin de ne pas associer un nom de marque à un comportement délictueux ou amoral.
Concernant les sigles, j’ai approché les organisations concernées, chaque fois que nécessaire.
Cela m’a permis :
- D’éviter une erreur sur l’explicitation d’un sigle non documenté.
- De m’assurer de la pertinence de surnoms. Ainsi, en toute sérénité, mon texte a pu intégrer des pratiques du terrain.
La traque d’un auteur de thriller
J’ai connu une autre peur. Celle de laisser une incohérence dans mon manuscrit.
Dieu que j’ai pu être intransigeante avec moi-même ! En effet, nombre de lecteurs se laissent porter par l’histoire plutôt que de rechercher une « faute ».
En même temps, cette intransigeance m’a servie : par deux fois, des chroniqueurs m’ont interrogée sur une scène. Je maîtrisais tant mon sujet qu’il m’a été facile de leur préciser la subtilité glissée dans le texte.
La livraison d’un thriller de qualité est le fruit de sueurs froides et de nuits blanches.
Quand il est dans cet état de trac, l’écrivain se met à sursauter comme un ressort. Tout à coup, une phrase vient le heurter de plein fouet : Mais non, ça ne peut coller !» Et peu importe qu’il soit trois heures du matin, l’heure de déjeuner ou d’un rendez-vous. Il faut résoudre le problème. Remue-méninges laborieux. Parfois la solution se cache des jours durant, mettant à mal une partie du scénario. Parfois, le cerveau brûle à trop chercher avant de s’éteindre sous un blizzard. L’écrivain se fait bête, ours, ermite. Sans savoir combien de temps va durer cette hébétude qui précède le découragement, les pensées d’autosabotage qui ouvrent la porte à l’envie de renoncer à publier.
Dans mon cas, si je suis parvenue à dépasser ces caps douloureux, c’est grâce à l’amour que je portais à mon personnage principal, Giorgio. Il faut dire que ce dernier appelait de toutes ses forces à se présenter aux yeux du monde.
Mais l’écrivain l’apprend par l’expérience : il y a toujours un jour qui est un autre jour.
Un matin où le soleil revient avec un oiseau qui chante. Où l’issue du problème est là, devant lui, soudain émerveillé et reconnaissant.
Ma dernière incohérence, je l’ai attrapée par le collet in extremis : il était question d’une lune rousse. Un ange m’a réveillée une nuit et m’a dit : regarde le calendrier lunaire. Effectivement, en novembre, la lune ne pouvait pas être rousse comme Garance, l’épouse de mon héros… Il faut se méfier de notre cerveau qui commet des associations inutiles.
Qui doit traquer les incohérences ?
À mon sens, seul l’auteur investi a la capacité de vraiment débusquer les incohérences dans sa narration. Par « vraiment », je veux dire « quasiment toutes ».
Reporter ce devoir sur un lecteur-correcteur me semble irréaliste. Ces prestataires ont un champ d’intervention bien assez large, ne serait-ce que dans le domaine de l’orthotypographie normée. Ils ont aussi peu de moyens temporels et financiers pour exercer leurs missions.
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Aucun hors-la-loi dans un thriller
La morale évolue et sa définition est de plus en plus floutée. Mais des lois existent en tant que bornes à ne pas dépasser.
L’intrigue d’un thriller est forcément concernée par des lois.
Le mien se dirigeant page après page vers un polar ne pouvait en faire abstraction.
Pour nourrir mon roman à suspense :
- J’ai lu des articles du Code civil, pénal et du commerce, ainsi que des extraits de la jurisprudence.
- J’ai rencontré quelques hauts fonctionnaires. L’on ne brille pas d’être reçu en tant que petit auteur inconnu. Pourtant, chaque fois, j’ai reçu une attention soutenue, un accueil digne d’une VIP (en accord avec mes initiales, ndlr). Sans doute le miroir à mon sérieux, puisque je venais avec des questions soigneusement préparées, adressées à l’avance, et une attention pour le jour J.
Premier thriller : la peur de publier
Plus de cinquante ans que je manuscrite. Par périodes. Plus d’un demi-siècle à jeter mes rêves et mes essais. À ce stade d’obstination, la vie en a eu assez de mes excuses. Elle m’a poussée fortement hors de tout. Sans son jeu de poussoir, j’aurais gâché quelque chose en moi.
Quatre éléments clés m’ont définitivement fait basculer vers l’édition de Truculentia :
- La classique phase de bêta-lecture. Je me souviens de la fois où j’ai reçu la première analyse de mon manuscrit. Assise sur un banc face à des canards, je relisais les phrases incroyablement enthousiastes qui m’étaient adressées par une inconnue et professionnelle.
- La phrase répétée par trois personnes qui n’avaient aucun intérêt à ce que je publie : ce serait égoïste de ne pas partager ce thriller. Et comme je ne suis foncièrement pas égoïste…
- Mon fils, prêt à être déçu par sa mère si elle n’allait pas jusqu’au bout. Et comme je suis une mère aimante…
- Un signe du ciel. Et comme je suis croyante… Que je vous raconte l’anecdote, quand même : une dernière nuit, je ne parvenais pas à m’endormir, trop angoissée à l’idée de me faire éditer. Cette étape revenait à m’exposer nue. Mais en même temps, je pressentais l’urgence de crever le mur de papier. Sinon, j’allais crever. Le lendemain matin, le couperet tombait. Du bon côté de la lame. Un e-mail m’annonçait que j’étais lauréate d’un concours national de nouvelles, parrainé par une personnalité éminente. Conforme à mon jusqu’au-boutisme, j’ai d’abord cru à un canular…
Mes derniers petits nœuds au cerveau
Pour une finition irréprochable
L’autoédition est un territoire d’indépendance. Au sein de celui-ci, se côtoient tous genres et tous niveaux.
Pour ma part, j’ai souhaité une qualité de livrable équivalente à celle qui est proposée par des maisons d’édition.
Il ne me semble pas superflu de passer des heures à relire ses maquettes numériques et papier, juste avant leurs publications, sans rien lâcher sur des coquilles de mise en page. Ni de prêter une ultime attention à l’orthographe, maintes fois passée au crible. L’œil est trompeur…
Au sujet des références dans le texte
Concernant les traductions et sources d’information, certains auteurs préfèrent les afficher en bas de pages ; en popup dans des versions numériques. Certains lecteurs sont habitués à un accès immédiat à l’information.
Mon choix a été dicté par une question de rythme.
Je n’ai pas souhaité ralentir la lecture.
Je voulais immerger, en soulignant le caractère spécifique des personnages qui s’expriment soudainement dans une langue différente, sous le coup de leurs émotions. Traduire en simultané aurait été grossier.
Et puis mon thriller n’est pas une thèse. Ajouter des références en fin de livre a été une façon simple de m’affranchir de certaines contraintes juridiques tout en respectant la liberté du lecteur. Il lui appartient de les lire (ou pas), d’être intéressé (ou pas) par celles-ci. Un écrivain n’est pas un professeur.
Pour titrer ce thriller
Si je vous disais que mon thriller ne s’appelait pas Truculentia au départ, le croiriez-vous ?
Son titre initial semblait libre d’après des recherches menées sur le web. Il me plaisait, ainsi qu’aux bêta-lecteurs. Mais lorsque j’ai creusé dans le catalogue de la BNF (Bibliothèque Nationale de France), j’ai eu une mauvaise surprise.
La recherche d’un titre amène à une longue série d’échecs. Entre les marques, les noms de domaines, les audios et les films… il est compliqué de trouver des expressions qui ne sont pas déjà prises.
Un jour, « Truculentia » a fini par arriver. Un titre plus glorieux que le premier. Mais peu compréhensible.
C’est ainsi qu’est née l’envie de définir la truculence en première page de mon roman et sur la quatrième de couverture.
Des lecteurs et chroniqueurs me confirment que ce mot est le parfait reflet de l’histoire narrée. Mais je crois que sans cette pédagogie, je n’aurais pas reçu pareilles éloges.
En conclusion
L’ossature d’un roman à suspense tient à des petits riens.
Comme pour bâtir une cathédrale avec des allumettes, il faut beaucoup de patience, de calme, de souffle retenu et de fatigue. Mais le résultat quand il se voit, devient une œuvre d’art. Fût-elle modeste comme la mienne. Je crois que c’est ce qui constitue la valeur du slow-made (fabrique lente). Le temps de la création n’est pas celui de la consommation.
Il faut aussi parler de ce que l’on sait, ou apprendre à le comprendre. Sinon, se taire. Car il y a bien assez de désinformations et de bêtises colportées en ce monde pour n’en point rajouter. Il y va de notre responsabilité d’intellectuels.
Merci de m’avoir lue.
QUI SUIS-JE ?
Je suis née en 1967. Depuis toujours, l’écriture est ma terre, nourrie tant par mes métiers que par mon parcours de vie singulier.
Au sein de postes à responsabilité, je me suis révélée comme une médiatrice entre des sciences molles et dures, et mon travail a reçu plusieurs distinctions médiatisées (voir ci-après).
Je me suis moi-même qualifiée de funambule bicéphale à l’époque où je jonglais avec mes activités professionnelles : conférencière scientifique, coach en écriture, directrice marketing et communication à un niveau international, créatrice de sculptures décors et extravagants, metteur en scène amateur de pièces de théâtre et de spectacles d’envergure.
Formée à l’EFLC (école française des lecteurs-correcteurs).
Et il y a quelques années, la vie m’a joué un sale tour, dont je me remets que partiellement.
Parmi les récompenses que j’ai reçues
- J’ai connu une importante médiatisation tout au long de ma carrière (vue au JT de TF1, sur France 3, M6, ainsi que dans la presse papier et web en France et en Italie).
- J’ai obtenu le Prix Lucien Lamoureux de la ville de Vichy en 2011, récompensant le meilleur artiste-artisan du bassin pour ses qualités morales et professionnelles.
- J’ai compté parmi les 10 exposants régionaux sélectionnés lors des Journées Européennes des Métiers d’Art (exposition au CNCS – Centre National du Costume de Scène) et d’avoir été placée sur le « fil rouge » du salon international Maison & objets (artère principale) en 2012.
- J’ai été nominée en 2015 « Femme de l’Economie, Catégorie Femme Communicante », pour la région Auvergne Rhône-Alpes et le Pays Genevois (cf. groupe Idecom).
- J’ai été publiée par des organisations gouvernementales comme l’OMS, la FAO et l’AIEA, pour lesquelles j’ai tenu des conférences en France et en Belgique.
- Et puisque tout a un début… Ma première fierté créative a été ce 20/20 à l’épreuve de dessin lors du baccalauréat (meilleure note de l’Académie) alors que j’étais en filière scientifique.
Virginie Poujol est l’auteure de Truculencia, un premier roman qui imposent immédiatement une voix. Virginie Poujol invente un héros attachant jusqu’au vertige, un créateur autodidacte que tout traverse, les rires comme les regards. Une lecture habitée, généreuse, que je recommande sans réserve.
Instagram : @vipauteur




















