Un état major particulier de Ivan Sand : un thriller politique d’une justesse rare

Un état major particulier de Ivan Sand

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5 h 07, le réveil d’une générale cinq étoiles

Un cauchemar oublié, un drap trempé de sueur, deux téléphones posés sur une table de nuit et l’écran qui affiche 5 h 07 : voilà par où Ivan Sand fait entrer son lecteur dans les affaires militaires de la France. Hélène Coli a huit minutes d’avance sur son réveil, les groupes Telegram de l’Élysée ont travaillé toute la nuit, et le roman a déjà posé sa méthode. On n’accédera pas au pouvoir par la grande porte du Faubourg Saint-Honoré, mais par une salle de bains, un miroir essuyé du plat de la main, une balance qu’on tire du pied depuis sous le lavabo.

Ce parti pris paie immédiatement. Avant d’être cheffe d’état-major particulier du président, première femme à porter cinq étoiles après avoir été la première à commander un escadron de chasse puis une base aérienne, Hélène est une femme de cinquante-cinq kilos qui vérifie qu’elle tient toujours et qui supporte de moins en moins l’expression « première femme à ». Sur le mur de la chambre, une photo d’un Mirage F1 criblée de signatures rappelle l’époque où sa trajectoire et celle de son mari se ressemblaient encore. Il s’est arrêté au grade de lieutenant-colonel, cinq crans plus bas. Sand glisse là, en trois phrases, un agacement que le roman ne commentera jamais mais n’oubliera pas.

La métamorphose se joue devant le miroir de l’entrée. Décorations ajustées, tricorne posé avec précaution, talons qu’on retient de claquer dans les parties communes : la femme sort de l’appartement en générale d’armée aérienne. L’auteur mesure exactement l’écart entre les deux, et c’est de cet écart que naîtra tout le livre. Quelques pages plus loin, un autre réveil, à Niamey cette fois, montre un officier nigérien répétant un texte devant sa glace et serrant les lacets de ses rangers de toutes ses forces. Deux miroirs, deux uniformes, deux volontés qui vont se percuter. Le montage est limpide sans être appuyé, et le lecteur comprend qu’il vient de prendre place dans une machine soigneusement remontée.

Un état-major particulier avenue de Marigny

Peu de romans français consacrent autant de soin à la topographie du pouvoir. On apprend ici que l’Élysée déborde largement du bâtiment filmé en plongée pendant les allocutions, qu’il a essaimé dans les hôtels particuliers des rues adjacentes, et que l’état-major particulier du président loge de l’autre côté de l’avenue de Marigny, au numéro 23. Un ascenseur tout en verre, au sol de bois qui ne jure étonnamment pas avec le reste, mène à l’étage des bureaux. Dans le salon d’accueil, chacun dépose son portable dans un petit casier qu’il ferme à clé. Ce geste anodin devient l’un des motifs les plus efficaces du roman.

Sand connaît la valeur romanesque du détail vrai. Le salon vert et ses boiseries pâles, le parquet des années trente refait récemment, le bureau de René Coty relégué dans un angle, la pendule à l’effigie de Minerve posée sur la cheminée d’une pièce où l’on ne parle que de guéguerres internes : chaque élément de décor travaille en silence. La résidence de l’Alma, quai Branly, distribue ses soixante logements selon une hiérarchie que tout le monde feint d’ignorer. Hélène a cédé les trois cents mètres carrés à son adjoint Terre et ses huit enfants, puis s’est sentie obligée de compenser en se montrant plus sèche avec lui. Dans cet univers, les symboles d’autorité se monnaient au mètre carré.

Le lecteur découvre aussi une population invisible. Sur les huit cents employés du palais, plus de trois cents sont militaires, et les sous-officiers en poste depuis des années forment les nouveaux gradés au dédale des salons et des couloirs. Cette solidarité de caserne au milieu des ors, ce plaisir partagé à moquer le travail des civils, donnent au livre une chaleur inattendue. Les lieux prennent corps, non par la description, mais par l’usage : on y court, on y traverse une avenue au pas de charge, on y cherche une imprimante pour sortir un plan en A3 quand le président réclame une carte.

Une cheffe, quatre adjoints, un président pressé

Le dispositif humain tient en quelques figures, toutes campées d’un trait sûr. Autour de la générale Coli gravitent quatre adjoints représentant la terre, l’air, la marine et le commissariat des armées. Hervé Richemont, seul général de l’équipe, pur produit de l’armée de terre, se sent obligé de « cheffer » dès que sa patronne quitte la pièce et se lâche alors en formules qu’il regrette parfois. Matthieu Baride, adjoint Air, quarante-quatre ans, aviateur comme elle et donc soupçonné d’être le chouchou, pince un bourrelet de son ventre en promettant d’y remédier avant septembre. L’adjoint Marine, un mètre quatre-vingt-dix-sept flottant dans un uniforme trop large, arrive systématiquement avec deux minutes de retard et un sourire discret.

Ivan Sand excelle à saisir ces micro-hiérarchies. Le petit déjeuner du lundi et le whisky du vendredi soir sont les deux rendez-vous immuables de l’équipe, l’un studieux, l’autre nettement moins. Les querelles de clocher entre armées, l’entrisme du cabinet militaire de Matignon, la rivalité feutrée avec la cellule diplomatique nourrissent des dialogues d’une justesse réjouissante. On sourit beaucoup, d’un humour de couloir, jamais méchant, souvent révélateur.

En face, le pouvoir civil offre un contrepoint tout aussi soigné. Nizar Allouche, président centriste au crâne rasé, marche trop vite pour son mètre soixante-dix, se frotte le cuir chevelu quand il réfléchit et cultive l’image d’un homme à la mémoire prodigieuse. Julien Weill, secrétaire général et ami de vingt ans, entre sans frapper, seul privilège de ce genre. Charles Roquefeuille de La Mare, sherpa vieille France en vestes de tweed, identifie les langues sahéliennes à l’oreille au beau milieu d’une réunion de crise. Et la Première ministre Catherine Trémeau, soixante-treize ans, chignon tiré à quatre épingles, transforme chaque événement en round supplémentaire de sa cohabitation avec l’Élysée. Le roman a compris que les rapports de force se lisent d’abord dans les postures, les silences et les places autour d’une table ovale.

Niamey bascule, Paris compte les heures

L’étincelle jaillit en pleine réunion sur les stocks de munitions et les cadences de production. Une phrase suffit, lâchée par un secrétaire général entré sans frapper, et l’Élysée bascule en poste de commandement. Nous sommes en juillet 2023, la chaleur est étouffante, les permissions d’été approchent, et le calendrier n’a rien d’un hasard : à Niamey, on a soigneusement choisi le moment où la France regarde ailleurs. Ivan Sand installe alors le tempo qui portera tout son récit, celui de la crise, où l’on accorde cinquante minutes à quatre officiers pour rassembler ce que l’on sait d’un pays entier.

La force du livre tient à ce qu’il refuse la facilité de l’action spectaculaire. Ce qui se joue tient dans des questions concrètes et redoutables. Peut-on faire décoller des avions si l’on n’autorise pas l’emploi de la force ? Qui active un accord de défense quand le président légitime demeure injoignable ? Que faire de quatre cents hommes stationnés près de la frontière malienne, imbriqués avec leurs homologues locaux au point de ne rien pouvoir entreprendre ? Sur la base aérienne 101, une simple route relie la zone vie à la zone opérationnelle, et cette portion de bitume devient l’enjeu le plus lourd du roman. Des tranchées se creusent, des postes de contrôle poussent, le baby-foot et les chaînes d’info tournent en boucle dans la salle cohésion pendant que les relèves restent bloquées.

Sand traduit à merveille la solitude du décideur et l’inconfort de ceux qui le conseillent. Les militaires savent qu’ils ne doivent pas céder à la tentation d’affirmer des certitudes qui n’existent pas, quand celui qui tranche réclame précisément des certitudes. Autour de la table, les alliés supposés se dérobent chacun à sa manière, et l’un des officiers résume la séquence d’une phrase qui claque. Le suspense naît de cette arithmétique de l’incertitude, bien davantage que d’une quelconque déflagration.

Kanori, Taylor et la parole comme champ de bataille

Le grand coup de force du roman est d’avoir compris que la crise se gagnerait sur un plateau de télévision autant que sur un tarmac. Mohamed Kanori parle assis dans un bureau modeste, quelques décorations au mur, phrases courtes, mains ouvertes vers l’extérieur, sourire éclatant tranchant sur le kaki du treillis. Il plaisante, il menace, il change de registre. Puis il sort quatre feuilles agrafées et lit à voix haute une annexe d’accord de défense datée de 1961, celle qui énumère les hydrocarbures, l’uranium, le thorium, le lithium, le béryllium et la priorité de vente réservée à la France. Le texte est caduc depuis longtemps, un diplomate le fait remarquer aussitôt, et cela ne change strictement rien à son effet.

Autour de cet officier gravite une invention particulièrement savoureuse : Stephen Taylor, jeune historien britannique passé du conseil aux députés conservateurs à la direction d’un cabinet nommé Behind the Scenes, entouré de consultants fraîchement sortis du King’s College. Il tient un tableau blanc où figure son objectif, construire à son client une stature d’homme d’État, et une écriture penchée qui ressemble à de la calligraphie. Sa lucidité amusée sur les vieilles nations européennes, si créatives quand il s’agit de se persuader qu’elles comptent encore, offre au roman son regard le plus décapant.

De ce laboratoire sortent des séquences dont la France ne sait que faire. Une reine du royaume Azna qui affronta la colonne Voulet et Chanoine à la fin du dix-neuvième siècle donne son nom à une commission, puis à un mouvement, puis à des cortèges place de la République où défilent des drapeaux de toute la diaspora. Des universitaires publient une tribune, les chaînes d’info tournent en boucle, le président se déguise pour aller écouter ce que les gens disent vraiment, et l’état-major découvre qu’aucune supériorité aérienne ne répond à ce genre d’offensive. Rarement roman français aura montré avec autant de finesse comment un récit historique devient une arme opérationnelle.

Phrases courtes, sigles et call signs

L’écriture épouse son sujet avec une rigueur presque militaire. Présent de narration, chapitres brefs, scènes séparées par de simples astérisques qui font passer d’un salon parisien à une terrasse nigérienne sans transition ni explication : Ivan Sand monte son livre comme on monte un film, par coupes franches. Les échanges Telegram entre les deux protagonistes principaux surgissent en pleine page, dépouillés de tout commentaire, et ces interludes muets valent bien des chapitres d’analyse. On y lit la montée d’une tension et la naissance d’un respect entre adversaires.

Le vocabulaire du sérail, loin de dresser une barrière, devient un plaisir de lecture. CEMP, CEMA, GCOS, CDSN, SGDSN, GSPR, Legad, back seat, levée de doute : le roman assume ses sigles et les éclaire par de courtes notes de bas de page, exactement comme les secrétaires de l’état-major initient les nouveaux arrivants aux méandres du palais. Le lecteur apprend en même temps que les protagonistes, et cette pédagogie discrète produit une illusion de compétence extrêmement plaisante. On sort du livre en sachant ce que recouvre un domaine réservé, comment se rédige un compte rendu de conseil de défense, pourquoi un avion de chasse immobilisé quelques semaines devient un problème technique majeur.

Les call signs des aviateurs constituent l’une des trouvailles les plus attachantes. Ils sonnent glorieux et cachent presque toujours une plaisanterie de promotion. Baride est devenu Just à cause d’un jeu de mots conjugal, un commandant de base traîne un surnom né de dérives successives autour de son patronyme, et l’origine de celui de la générale alimente les hypothèses de toute l’équipe. Ce goût du détail savoureux, greffé sur une matière hautement stratégique, donne au style sa signature. La langue reste sobre, sans effets appuyés, et gagne sa densité par accumulation de choses vues.

Le tricorne, le vélo électrique et la raison d’État

Deux objets résument l’esprit de ce livre. D’un côté un tricorne posé avec soin sur des cheveux auburn coupés à hauteur d’épaules, symbole d’une autorité qu’une femme a dû conquérir centimètre par centimètre. De l’autre un vélo électrique acheté par dépit après le scandale des dépenses du palais, avec un casque offert par une épouse et que son propriétaire arrache au feu rouge avant la place de la Concorde. Entre ces deux images tient toute la proposition d’Ivan Sand : la raison d’État se fabrique par des gens qui transpirent, qui comptent leurs kilos, qui redoutent une calvitie naissante et qui décident, entre deux réunions, du sort de mille cinq cents militaires.

Le roman s’installe dans un espace assez peu occupé par les lettres françaises, à la croisée du thriller politique, du récit d’institution et de la comédie de mœurs professionnelle. Il ne juge personne. Le président y est tour à tour brillant et impatient, l’officier nigérien sincère et manipulateur, le conseiller britannique cynique et remarquablement intelligent, les militaires loyaux et parfois trop pressés d’en découdre. Cette absence de manichéisme, alliée à une documentation qui affleure sans jamais peser, donne au livre une autorité tranquille. Ceux qui suivent les affaires africaines de la France y retrouveront des échos très nets, ceux qui les découvrent y trouveront une porte d’entrée passionnante.

Reste la question que le titre pose en douce. L’état-major particulier existe, il conseille, il propose, il alerte, et il ne décide de rien. Sa particularité tient peut-être là, dans cette position d’expert lucide condamné à voir venir les choses sans pouvoir les arrêter. Ivan Sand transforme cette contrainte institutionnelle en moteur romanesque, et signe un livre qui donne furieusement envie de savoir ce qui se passe, chaque matin à 5 h 07, dans un immeuble du quai Branly.

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Mots-clés : thriller politique, Ivan Sand, Élysée, coup d’État Niger, état-major particulier, relations franco-africaines, guerre de l’information


Extrait Première Page du livre

« 1.

Le coup

Hélène Coli ouvre les yeux. Elle sait qu’elle vient de faire un cauchemar mais impossible de se souvenir du moindre détail. Elle bouge lentement le dos en essayant de se décoller du drap imbibé de sueur. Immobile, elle tente de mobiliser ses facultés intellectuelles pour retrou-ver le fil de son rêve.

Y avait-il une aiguille ? Quelque chose qu’on lui enfon-çait dans le dos. Une seringue ? Peut-être quelqu’un qui tentait de l’empoisonner. Elle sait que cela ne lui reviendra pas et finalement elle n’y attache pas beau-coup d’importance. Hélène s’est toujours dit qu’elle n’avait pas le temps de s’interroger sur le sens de tout ça. L’interprétation des rêves, c’est utile pour les gens dont la vie n’est pas assez trépidante.

Les premières lueurs du jour s’infiltrent à travers le rideau couleur crème. Sans lâcher du regard le plafond, elle étend le bras pour attraper l’un de ses deux téléphones sur sa table de nuit. 5 h 07. Elle a huit minutes d’avance sur le réveil. Elle n’ouvre pas encore les messages arrivés cette nuit mais voit que les différents groupes Telegram de l’Élysée ont été actifs.

Hélène tourne légèrement la tête sur sa gauche. La res-piration lourde de son mari la dégoûte un peu depuis quelque temps. Faisait-il autant de bruit lors de leur ren-contre trente ans plus tôt ? Sûrement pas. Dans l’obscu-rité, elle distingue au mur une photo de l’avion de chasse de leur jeunesse. Hélène fixe ce magnifique Mirage F1 à bord duquel ils ont tous les deux effectué leurs pre-mières missions. Le cliché est criblé de mots écrits par les copains de l’escadron. À cette époque-là, leurs parcours dans l’armée de l’air étaient encore similaires.

Cela fait un an quasiment jour pour jour qu’Hélène Coli est devenue la première femme générale 5 étoiles. Le grade le plus élevé des armées françaises. C’est une fierté, mais comme toute sa vie a été jalonnée par le titre de « première femme à faire quelque chose », elle ne sup-porte plus cette expression.

Son mari a quitté l’armée de l’air six ans plus tôt. Après avoir échoué deux fois au concours de l’École de guerre, il n’a jamais dépassé le grade de lieutenant-colonel. Cinq crans en dessous de celui de son épouse. Il semble bien vivre sa situation. Une belle preuve de son féminisme d’après leurs amis. Pourtant, quand il parle de son par-cours, Hélène est agacée sans vraiment savoir pourquoi. C’est elle la femme exceptionnelle, mais on dirait que c’est lui qui en tire les bénéfices.

Sans prendre le temps de chercher une meilleure réponse, la 5 étoiles se lève d’un bond et traverse l’ap-partement vers la salle de bains. »


  • Titre : Un état major particulier
  • Auteur : Ivan Sand
  • Éditeur : Novice
  • ISBN : 9782492301841
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 07/05/2026
  • Nombre de pages : 400 pages
  • Genre : Thriller politique
  • Sujets traités (about) : Coup d’État au Niger, Élysée, état-major particulier, relations franco-africaines, guerre de l’information, mémoire coloniale, mercenariat et renseignement, cohabitation politique

Résumé

Été 2023. À l’Élysée, la générale Hélène Coli dirige l’état-major particulier du président, cette poignée d’officiers chargés de conseiller le chef des armées. Son quotidien tient dans des réunions, des notes et des rapports de force feutrés avec Matignon, jusqu’au matin où un coup d’État renverse le pouvoir à Niamey. Le président Nizar Allouche veut réagir vite. Ses conseillers militaires disposent de cinquante minutes pour dire ce qu’il est possible de faire avec mille cinq cents hommes stationnés sur place, des avions immobilisés et des alliés qui se dérobent.
À Niamey, le général Mohamed Kanori mène sa révolution avec une arme que Paris n’avait pas anticipée : la parole. Conseillé par un cabinet de communication britannique, il transforme l’histoire coloniale en offensive politique et prend l’ascendant sur les écrans avant même que le premier avion ne décolle. Entre l’avenue de Marigny et la base aérienne 101, Ivan Sand déroule un thriller politique tendu, documenté et traversé d’un humour de couloir qui en fait tout le sel.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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