Santiago Díaz, une voix du polar espagnol traduite au cherche midi
Il existe des auteurs qui arrivent en France par la petite porte et qui, en deux romans, imposent une manière de faire. Santiago Díaz est de ceux-là. Après Talion, publié au cherche midi en 2020, le romancier madrilène revient avec Le Bon Père, un livre qui prolonge son goût pour les affaires criminelles à tiroirs et pour les policiers cabossés. Son parcours de scénariste se devine à chaque virage du récit : découpage nerveux, sens du cliffhanger, art de couper une scène juste avant que le lecteur ne soit rassasié. Rien de mécanique pour autant. La technique reste au service de personnages qui existent avant tout comme des êtres contradictoires.
Le roman s’ouvre sous le patronage de Mario Puzo, dont une phrase du Parrain sert d’épigraphe : il y a des choses que l’on fait sans jamais pouvoir les justifier, puis que l’on oublie. Le choix n’a rien d’ornemental. Toute la matière du livre tient dans cette tension entre l’acte et sa légitimation, entre ce qu’un homme se croit autorisé à commettre et ce que la société accepte de lui pardonner. Díaz place ainsi son thriller sous le signe d’une interrogation morale plutôt que sous celui de la seule mécanique criminelle, et cette orientation irrigue les cinq cents pages qui suivent.
Ce qui frappe, chez lui, c’est le refus du confort. Un romancier plus prudent aurait choisi une enquêtrice charismatique et un coupable détestable. Díaz préfère une capitaine que ses collègues fuient et un ravisseur qui inspire, au fil des interrogatoires, une gêne croissante. La traduction française restitue avec justesse cette langue directe, parfois crue, où les policiers s’insultent, où les témoins mentent mal, où l’humour noir surgit sur les scènes de crime les plus répugnantes. On tient là un polar espagnol qui assume sa vulgarité de commissariat sans jamais perdre de vue son ambition : raconter une justice faillible à travers ceux qui la servent et ceux qui en souffrent.
Le Bon Père, un compte à rebours enclenché par un homme aux abois
Le point de départ tient en quelques lignes et pourtant il suffit à électriser tout le livre. Ramón Fonseca, un homme âgé qui sait ses années comptées, est convaincu que son fils unique a été condamné à tort pour le meurtre de sa femme. Faute d’avoir été entendu par les voies ordinaires, il enlève trois personnes liées au procès : un avocat de quarante ans, une juge de cinquante-neuf ans réputée incorruptible, et une étudiante de vingt-deux ans dont le témoignage a pesé lourd sur le verdict. Sa condition est nette. Que la police démontre l’innocence de son fils, ou les otages mourront l’un après l’autre, un chaque semaine.
Ce dispositif crée une pression narrative que Díaz exploite avec une belle discipline. Le lecteur suit simultanément les trois captifs dans leurs cellules improvisées, chacune munie de ses réserves d’eau et d’une note laconique qui les invite à gérer leurs vivres, et l’équipe policière contrainte de rejuger en quelques jours une affaire que les tribunaux ont mis des mois à trancher. Le compte à rebours n’est pas seulement un artifice de suspense : il devient un instrument d’analyse, puisqu’il oblige les enquêteurs à traiter comme suspecte une décision de justice déjà rendue, avec tout ce que cela implique d’inconfort institutionnel.
L’auteur ajoute une couche supplémentaire en laissant les médias s’emparer de l’affaire. Les plateaux de télévision s’affolent, un bandeau demande crûment qui sera le prochain, des experts autoproclamés commentent l’enquête sans en connaître le premier mot. Au commissariat, des paris circulent sur l’ordre dans lequel les otages disparaîtront. Ces détails, dispersés sans insistance, disent beaucoup de la manière dont un drame privé se transforme en divertissement collectif. Ils installent aussi une seconde intrigue policière classique, un cadavre retrouvé dans le parc du Retiro qui conduit l’équipe vers les milieux du narcotrafic, si bien que les enquêteurs travaillent en permanence sur deux fronts.
Indira Ramos, une capitaine que ses TOC isolent de tous
Capitaine à la Criminelle, trente-six ans, Indira Ramos inspecte son verre de jus d’orange avant d’y toucher, exige des gants en silicone deux fois plus épais que ceux du service et aligne les stylos de la salle de réunion à intervalles rigoureusement égaux. Ces manies pourraient tourner à la coquetterie de romancier. Díaz les traite autrement, en les rattachant à un épisode traumatique précis de son passé de policière, un événement survenu dans les égouts de Madrid qui a démultiplié des obsessions déjà présentes depuis l’enfance et détruit sa vie sentimentale. Le trouble n’est pas un accessoire pittoresque, il a une histoire, un coût et des conséquences que le récit ne cesse de mesurer.
Sa solitude professionnelle vient d’ailleurs. Ramos a dénoncé un collègue qui avait fabriqué une preuve, et depuis, le commissariat entier lui fait payer cette intégrité. Les regards se détournent, les insultes fusent à voix basse, les demandes de coopération se heurtent à une mauvaise volonté organisée. Il y a quelque chose de très juste dans la façon dont l’auteur relie ces deux formes de mise à l’écart : la maniaquerie qui répugne et la droiture qui dérange finissent par produire le même effet, une femme seule au milieu d’une institution qui devrait la soutenir.
Les séances chez son psychologue offrent au livre ses respirations les plus fines. C’est le seul lieu où Indira relâche la garde, le seul interlocuteur qui lui parle sans calcul, et Díaz y glisse une ironie douce en faisant du praticien un homme négligé dont le pull pelucheux et les lacets effilochés constituent une épreuve permanente pour sa patiente. Ces scènes évitent le piège du bilan psychologique explicatif. Elles montrent plutôt une femme qui négocie pied à pied avec elle-même, capable de traverser une scène de crime nauséabonde et incapable de laisser un cadre de travers sur le mur d’un juge d’instruction. Cette dissonance la rend attachante sans jamais la rendre confortable.
Iván Moreno et une brigade minée par la défiance
Face à elle, le lieutenant Iván Moreno incarne exactement ce qu’elle ne supporte pas. Cheveux en bataille, barbe de trois jours, jeans troués dont l’irrégularité des accrocs lui inflige une souffrance quasi physique, il traîne derrière lui une collection de procédures disciplinaires qui bloquent son avancement. Il a été affecté sous ses ordres comme on purge une sanction, et il ne le lui pardonne pas, d’autant que le policier qu’elle a dénoncé était son mentor et son meilleur ami. Leur cohabitation commence donc dans une hostilité franche, faite de piques sarcastiques et de petites provocations calculées, comme déplacer volontairement les stylos alignés sur la table de réunion.
Díaz évite pourtant le duo antagoniste de série télévisée. L’évolution de leur relation ne repose sur aucune révélation spectaculaire mais sur une accumulation de situations partagées, de gestes rendus, de silences qui changent lentement de nature. Ramos elle-même s’étonne de voir son adversaire s’interposer pour lui éviter des ennuis, et cette surprise, décrite sans lyrisme, sonne plus juste que bien des réconciliations soigneusement orchestrées. Le romancier sait qu’un rapprochement crédible se construit par soustraction, en retirant progressivement des raisons de se détester plutôt qu’en fabriquant des raisons de s’aimer.
Le reste de l’équipe bénéficie du même soin. María Ortega, rousse assumée qui refuse de se teindre malgré les inconvénients du métier, partage avec sa supérieure un passé d’école de police et un respect prudent. Lucía Navarro mange en permanence sans que cela se voie jamais, ce qui suscite chez sa cheffe un mélange d’angoisse pour les miettes et d’envie franche. Óscar Jimeno cumule les diplômes d’avocat, de psychologue et de criminologue, compense un manque évident de bravoure par une intelligence redoutable, et fouille interminablement dans ses papiers avant de délivrer l’information décisive. Ces caractérisations rapides, réparties par petites touches, donnent au groupe une consistance qui dépasse largement le rôle fonctionnel.
Une construction en cinq parties et en chapitres courts
L’architecture du roman mérite qu’on s’y attarde, car elle conditionne le plaisir de lecture. Díaz découpe son récit en cinq parties et en une centaine de chapitres brefs, souvent deux ou trois pages, parfois moins. Chacun avance d’un cran sur un fil narratif distinct avant de céder la place au suivant. Le lecteur passe ainsi d’une salle d’interrogatoire à une cellule murée, d’un cabinet de psychologue à une cour de prison, d’un bureau vitré du Paseo de la Castellana à un pavillon de banlieue. Le procédé est classique dans le thriller contemporain, mais son exécution ici est particulièrement soignée : les coupes tombent toujours au moment où l’on aurait voulu rester.
Le romancier s’autorise également des variations temporelles substantielles. Certaines sections quittent le présent de l’enquête pour reconstituer, au passé simple, des séquences antérieures aux faits, notamment tout un pan consacré aux mois qui ont précédé le drame fondateur. Ce basculement, loin de ralentir la machine, réorganise en profondeur la perception que l’on a des événements initiaux. Il permet aussi à Díaz d’élargir son sujet vers des territoires que le seul thriller policier n’aurait pas atteints, en abordant les milieux du bâtiment, les tables de poker clandestines des hôtels madrilènes ou le quotidien carcéral d’un homme qui clame son innocence.
L’alternance des temps verbaux constitue un choix formel discret mais efficace. Le présent de l’indicatif porte l’enquête en cours et lui donne son urgence haletante, le passé prend en charge les récits rétrospectifs et leur confère la gravité de ce qui est déjà accompli. Le lecteur s’oriente instinctivement dans cette double temporalité sans avoir besoin d’indications explicites. Cette économie de moyens, jointe à des chapitres qui refusent le remplissage, explique en grande partie pourquoi un roman de cette ampleur se lit à un rythme aussi soutenu, y compris dans ses sections les plus techniques ou les plus sombres.
Madrid, du bassin du Retiro aux friches industrielles de Getafe
La capitale espagnole se déploie ici dans toute son épaisseur sociale. Un dimanche matin au parc du Retiro, la foule des promeneurs s’agglutine autour des rubans de police pendant que le médecin légiste s’affaire près du grand bassin. Ailleurs, un ascenseur vitré grimpe le long du Paseo de la Castellana et découvre le Palais des Congrès, le complexe d’affaires AZCA, les fenêtres monotones du ministère de la Défense. Plus au nord, les dix mille mètres carrés d’une propriété de La Moraleja témoignent d’une réussite dont personne n’ose interroger l’origine. Díaz cartographie sa ville avec la précision d’un homme qui la connaît par ses adresses autant que par ses rumeurs.
L’envers du décor tient une place au moins égale. La zone industrielle de Los Ángeles, à Getafe, occupe un million et demi de mètres carrés à demi abandonnés depuis la crise de 2008. L’auteur rappelle au passage que l’usine Uralita y employait mille huit cents personnes et qu’une bonne moitié d’entre elles sont mortes après avoir manipulé l’amiante sans protection. Toxicomanes, ferrailleurs, graffeurs et voleurs de cuivre s’y croisent désormais parmi les entreprises encore actives. Ce genre de notation, glissée entre deux virages de l’intrigue, ancre le roman dans une réalité économique concrète et lui donne une densité documentaire appréciable.
Ces contrastes ne relèvent jamais de la carte postale inversée. Le Madrid de Le Bon Père fonctionne comme un révélateur des rapports de force que le livre met en scène, entre ceux qui achètent des entreprises pour les démembrer et les revendre en morceaux, et ceux qui survivent dans les décombres de ces opérations. La géographie urbaine y devient un langage. Chaque déplacement des enquêteurs, du commissariat au tribunal, du parc au parking d’une piscine municipale de Majadahonda, dessine une carte de la ville où l’argent et l’impunité circulent sur des voies parallèles à celles de la justice ordinaire.
Ce que Le Bon Père laisse derrière lui une fois refermé
Reste, la dernière page tournée, une question qui refuse de se dissoudre. Jusqu’où irait-on pour un enfant que l’on croit victime d’une erreur judiciaire ? Díaz a la sagesse de ne pas y répondre à la place de son lecteur. Il construit patiemment un dilemme, place des arguments crédibles de chaque côté, puis se retire. Ramón Fonseca ne bénéficie d’aucune indulgence particulière de la part du récit, et ses trois otages ne sont jamais réduits à des enjeux abstraits : chacun reçoit une biographie, des faiblesses, des secrets, un passé que le roman explore avec une curiosité authentique. Cette répartition équitable de l’attention constitue peut-être la réussite la plus solide du livre.
Le roman ouvre par ailleurs un dossier plus large que son intrigue. La première scène rappelle qu’une femme assassinée par son conjoint devient un chiffre dans un décompte annuel publié par la presse, et cette information brute plane ensuite sur toute la lecture. Díaz interroge la présomption d’innocence, la fabrication des preuves, la vulnérabilité des juges à leurs propres démons, la façon dont un témoignage sincère peut néanmoins conduire à l’erreur. Il le fait sans discours, en laissant les situations produire elles-mêmes leur charge critique, ce qui vaut mieux que n’importe quelle démonstration.
Enfin, il y a Indira Ramos, dont on quitte la compagnie avec le sentiment très net que l’on n’en a pas fini avec elle. Sa combinaison de rigueur morale, de fragilité intime et d’humour involontaire installe une figure d’enquêtrice suffisamment singulière pour justifier des retrouvailles. Le Bon Père fonctionne pleinement comme roman autonome, avec sa résolution et ses comptes réglés, tout en laissant plusieurs fils personnels vibrer doucement dans les dernières pages. C’est un thriller espagnol généreux, bien charpenté, attentif à ses figures secondaires, qui donne envie de suivre Santiago Díaz sur la durée plutôt que le temps d’un seul livre.
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Mots-clés : polar espagnol, Indira Ramos, Santiago Díaz, erreur judiciaire, prise d’otages, Madrid, thriller
Extrait Première Page du livre
« 1
La rue principale du quartier résidentiel clignota soudain sous la lumière bleue des gyrophares. L’une des deux voitures de patrouille freina dans la pente qui menait au garage d’une grande maison et l’autre dérapa dans le jardin devant l’entrée, emportant avec elle un rosier et un petit palmier. Quatre agents, trois hommes et une femme, se ruèrent hors des voitures. Le premier arrivé à la porte tambourina dessus.
— Police ! Ouvrez !
Face à l’absence de réponse, le plus expérimenté recula de deux pas.
— Dégagez de là !
— On devrait pas demander une autorisation ? objecta son collègue.
— Pas le temps ! répondit la policière, déterminée.
Après plusieurs coups de pied, la serrure céda et la porte s’ouvrit. La poignée resta encastrée dans le mur en plâtre. La lumière intermittente qui arrivait de l’extérieur inonda le vestibule.
— Police ! Y a quelqu’un ?
Ils sortirent leurs armes et entrèrent en éclairant l’intérieur de la maison avec leurs lampes. À peine arrivés dans le salon, ils se figèrent en découvrant une tache de sang au plafond. Ils l’observèrent en silence pendant de longues secondes, pressentant que ce serait une nuit difficile.
— C’est au-dessus, dit l’un d’entre eux, comme si ce n’était pas une évidence pour les autres.
— Il faudrait avertir le Groupe spécial d’opérations, non ?
— La victime est peut-être encore vivante, objecta celui qui avait défoncé la porte.
Ils grimpèrent l’escalier quatre à quatre. En entrant dans la chambre, ils trouvèrent l’explication aux appels à l’aide que leur avait rapportés une voisine : au sol, sur le ventre, au milieu d’une mare de sang, gisait le corps sans vie d’Andrea Montero. Il s’en dégageait une légère odeur métallique qui suffit à retourner les tripes du plus jeune des agents.
— Je vais informer le central, réussit-il à marmonner, avant de sortir trouver un endroit où vomir son dîner sans souiller la scène de crime.
Sa collègue retourna le cadavre et découvrit une image qu’elle mettrait beaucoup de temps à effacer de sa mémoire : le visage était un caillot de sang dont on ne distinguait pas les traits ; cela pouvait être celui d’une jeune femme de vingt ans ou d’une femme de cinquante. »
- Titre : Le Bon Père
- Titre original : El buen padre
- Auteur : Santiago Díaz
- Éditeur : Le cherche midi
- ISBN : 9782749172361
- Format : Broché
- Nationalité : Espagne
- Langue : Français
- Traduction : Thomas Dangoumau
- Date de publication : 19/05/2022
- Nombre de pages : 432 pages
- Genre : Thriller, Roman policier
- Sujets traités : Erreur judiciaire, Prise d’otages, Enquête criminelle, Féminicide, Corruption, Narcotrafic, Amour paternel, Madrid
Résumé
Ramón Fonseca n’a plus grand-chose à perdre. Malade, veuf, il reste persuadé que son fils unique, Gonzalo, purge une peine pour un crime qu’il n’a pas commis : le meurtre de sa propre femme. Les recours ordinaires ayant tous échoué, il choisit une méthode radicale. Il enlève trois personnes qui ont joué un rôle dans le procès, un avocat, une juge et une jeune étudiante, puis se livre lui-même à la police avec un ultimatum sans appel : que l’innocence de son fils soit démontrée, ou les otages mourront l’un après l’autre, un chaque semaine.
L’affaire échoit à la capitaine Indira Ramos, policière d’une intégrité absolue dont les troubles obsessionnels compliquent le quotidien et que ses collègues fuient depuis qu’elle a dénoncé l’un des leurs. Avec son adjoint Iván Moreno, qui ne lui pardonne rien, et une équipe aux profils contrastés, elle doit rouvrir en quelques jours un dossier que la justice a mis des mois à instruire, tout en menant de front une autre enquête qui la conduit vers les milieux du narcotrafic madrilène. Le temps joue contre eux et chaque piste écartée rapproche un peu plus l’échéance.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















