Un pâté de maisons entre Bath Avenue et Benson Avenue
Il existe, tout à l’ouest de Gravesend, une rue au nom énigmatique que les riverains eux-mêmes peinent à expliquer. Saint of the Narrows Street, coincée entre Bath Avenue et Benson Avenue, à dix minutes de marche de la promenade qui longe le détroit séparant Brooklyn de Staten Island. William Boyle place en exergue de son roman un faux document, l’extrait d’une visite à pied du sud de Brooklyn signée d’un certain Stephen Grisolia, où un jeune homme assis sur son perron, canette de bière bon marché à la main, répond à la question du saint qui donne son nom à la rue par un sourire et trois mots : n’importe lequel d’entre nous. Tout le livre tient déjà dans cette réplique.
Ce quartier italo-américain, l’écrivain le connaît par cœur et le restitue sans carte postale ni folklore. On y achète des gâteaux arc-en-ciel chez Villabate Alba, on marchande sur les étals de la 86e Rue, on boit au Crisscross Cocktail Lounge, on va voir des groupes de metal à L’Amour, on répare les voitures au garage de Sid et Eddie, on fait teindre ses cheveux chez Bensonhurst Dolls. Les enfants jouent près de la P.S. 101, les adultes prennent la Belt Parkway pour aller au supermarché. Rien de spectaculaire : une géographie de trottoirs, d’enseignes et d’habitudes, restituée avec une précision d’arpenteur.
Le résultat dépasse le simple décor. Cette rue prend corps, respire, écoute aux fenêtres. Elle fonctionne comme une chambre d’écho où chaque rumeur circule plus vite que la vérité, où l’on sait qui a quitté qui, qui doit de l’argent à qui, qui n’est pas revenu. Les maisons appartiennent aux beaux-parents, les voisins vivent en face depuis l’enfance, les commérages tiennent lieu d’archives municipales. Boyle a compris que dans un périmètre aussi restreint, la géographie devient une forme de destin : on n’échappe pas facilement à quelques centaines de mètres de béton quand ils contiennent l’intégralité de votre vie sociale, familiale et religieuse.
Août 1986, la nuit où tout bascule pour Risa
Samedi 16 août 1986. Risa Franzone a vingt-huit ans, un bébé de huit mois nommé Fab, un mari, Sav, qu’elle a épousé trop vite après une rencontre sur la plage de Coney Island, et une sœur cadette, Giulia, qui vient de débarquer avec une valise et nulle part où aller. Dans la cuisine, des escalopes de poulet réchauffent dans une poêle en fonte, le T-shirt violet est criblé de projections d’huile, et Risa pleure en s’essuyant les yeux avec un torchon taché. La scène est domestique jusqu’à l’os. Elle est aussi, on le comprend très vite, le point de rupture d’une vie entière.
Boyle installe son intrigue avec une économie remarquable. En quelques pages, il pose l’essentiel : trois ans de mariage qui ont tourné à la survie, un homme qui gifle et humilie, un silence menaçant devenu la météo permanente de l’appartement, et l’arrivée d’un pistolet acheté sous le manteau. Puis le premier chapitre s’achève et le deuxième reprend l’action depuis une autre paire d’yeux, plus tard dans la soirée. Entre les deux, quelque chose a eu lieu. Le romancier refuse le suspense artificiel : il ne cache pas l’événement, il en déplace le centre de gravité vers ses conséquences.
Ce choix structurel est la clé du livre. Là où un thriller conventionnel ferait durer l’incertitude, Boyle installe d’emblée un poids que trois personnes vont devoir porter ensemble, et il consacre les quatre cents pages suivantes à mesurer ce que ce poids fabrique. Comment on dort après. Comment on parle aux voisins. Comment on répond à un enfant qui grandit et finit par poser des questions. La première partie, titrée avec une insolence toute brooklynienne, se déroule sur deux jours à peine, samedi et dimanche, et fonctionne comme la déflagration initiale dont on entendra l’onde de choc pendant tout le reste du roman.
Quatre fenêtres de temps pour dix-huit ans de silence
L’architecture d’Une affaire de famille mérite qu’on s’y arrête. Quatre parties, quatre blocs de temps très resserrés, séparés par des années entières de vie que Boyle passe sous silence. Août 1986 pour la première, février 1991 pour la deuxième, novembre 1998 pour la troisième, juillet 2004 pour la dernière. Chaque partie couvre un ou deux jours, rarement davantage. Entre elles, cinq ans, sept ans, six ans s’évaporent, et le lecteur retrouve les mêmes êtres transformés par un temps qu’il n’a pas vu passer.
Le procédé produit un effet saisissant. Fab est un nourrisson qui bave sur la chemise de sa tante, puis un petit garçon qui grimpe à genoux sur les chaises et engloutit des gâteaux, puis un gamin de douze ans qui fume sa première cigarette et taggue avec un copain, puis un adolescent au seuil de l’âge adulte. Giulia dort sur le canapé à vingt-huit ans, apprend l’italien dans un manuel acheté à Bay Ridge en rêvant de Naples, puis se retrouve à contempler ses rides dans un miroir de salle de bains. Chooch classe des dossiers dans le même cabinet d’urologie de Dyker Heights, année après année, avec une constance qui finit par serrer le cœur.
Cette construction en accordéon impose une lecture particulière : il faut reconstituer soi-même l’entre-deux, deviner ce qui s’est joué dans les intervalles, mesurer les écarts. Boyle sème des indices dans les dialogues, un objet déplacé, une tasse qui a changé de propriétaire, une pièce repeinte, un nom qu’on ne prononce plus. Les titres des quatre parties, empruntés à des répliques ou à des états d’âme, forment presque un poème à eux seuls et signalent chaque fois un régime émotionnel différent. On avance de palier en palier, et chaque palier redistribue les cartes sans jamais donner l’impression d’un procédé mécanique.
Risa, Giulia, Chooch : le roman passe de voix en voix
Chaque chapitre s’ouvre sur un prénom en capitales et adopte le point de vue de celui ou celle qui le porte. Risa, Giulia, Chooch d’abord, puis d’autres consciences viennent s’agréger au dispositif au fil des parties. Boyle ne pratique pas la narration polyphonique comme un exercice de style : il l’utilise pour montrer qu’un même événement n’a pas la même texture selon la place qu’on occupe. Ce qui est libération pour l’une est terreur pour l’autre, ce qui ressemble à une loyauté vue de l’intérieur passe pour une complicité vue du dehors.
Risa est la conscience morale du livre, croyante sincère, mère méticuleuse, femme élevée dans l’idée qu’on attend certaines choses d’elle et qui a fini par en faire une prison. Giulia boit, fume, rit trop fort, tient le rôle de la sœur qui a vu clair trop tôt et n’a pas su empêcher quoi que ce soit. Chooch, lui, est la trouvaille la plus émouvante du roman : voisin d’en face, secrétaire médical depuis treize ans dans le même cabinet, garçon doux resté à l’ombre d’un ami toxique, il révèle sous la pression une détermination que personne, à commencer par lui, ne soupçonnait.
Autour de ce trio gravite une galerie que Boyle croque avec un sens du surnom typiquement local : Double Stevie, Switchyard Mike, Widow Marie, Jane the Stain, Religious Pete. Le retour de Roberto, frère aîné disparu depuis des années après avoir braqué la boutique de trophées de Jimmy Tomasullo et filé à Miami avec sa femme, introduit une pression nouvelle avec sa devise en forme de menace : le sang, c’est le sang. Un prêtre en chute libre, le père Tim, apporte plus tard sa propre fêlure. Chacun arrive avec ses appétits, ses lâchetés et ses tendresses, aucun ne se réduit à sa fonction narrative.
Le sang, la paroisse et les loyautés du quartier
La religion irrigue le livre de bout en bout, non comme un décor pittoresque mais comme une langue intérieure. Risa s’agenouille chaque soir avec son fils, l’emmène à la messe du samedi cinq heures, garde sa foi intacte quand sa sœur a renoncé depuis longtemps à ce qu’elle appelle des conneries. Un médaillon de saint Christophe fixé au tableau de bord d’une Chevrolet Citation met un conducteur mal à l’aise. Des statues de la Vierge veillent dans les potales des jardins. Le confessionnal, avec sa grille et son tarif en Notre Père et Je vous salue Marie, devient une machine à comptabiliser une faute qui n’entre dans aucune case.
Boyle travaille magnifiquement cette tension entre le vocabulaire du péché et la réalité de ce que vivent ses protagonistes. Le catholicisme leur fournit les mots pour nommer la culpabilité, mais aucun outil pour s’en défaire. Les prières récitées mécaniquement n’apportent pas de réconfort, la contrition n’efface rien, et l’institution elle-même apparaît sous les traits d’hommes faillibles : un monsignor à la compassion feinte, un prêtre qui passe ses journées au pub à jouer aux cartes. Le roman ne règle pas de comptes avec l’Église, il observe simplement ce qu’il reste de la foi quand on la confronte à l’irréparable.
À cette morale verticale s’oppose une morale horizontale, celle du quartier, faite de loyautés qui ne s’écrivent nulle part et ne se discutent jamais. On protège les siens, on ne parle pas aux flics, on encaisse. Le titre français désigne exactement cela : une affaire de famille, c’est-à-dire quelque chose qui ne sort pas de la maison. Boyle montre avec finesse comment ce code offre un abri réel et impose en même temps un enfermement, comment il sauve certains et étouffe les autres, et comment un enfant élevé dans ce système en hérite avant même de comprendre ce dont il hérite.
Le présent de l’indicatif, les marques d’époque et les odeurs de cuisine
L’écriture de Boyle avance au présent de l’indicatif, sans exception, du premier chapitre au dernier. Ce choix, servi par une traduction française qui en préserve la nervosité, produit une immédiateté constante : rien n’est raconté après coup, tout se déroule sous nos yeux, y compris les souvenirs qui remontent au fil des pensées. Les phrases sont courtes, souvent nominales, parfois réduites à trois mots posés comme des coups. Une barbe de trois jours. Le corps affamé, les yeux désespérés. La prose ne cherche jamais l’effet, elle cherche la justesse du détail.
Ce détail, Boyle le puise dans une culture matérielle d’une richesse impressionnante. Un pull rose en lurex Joyce Leslie, une tasse blanche souvenir de Belmont Park avec un cheval au galop, une autre proclamant meilleure maman du monde et offerte par un enfant qui ne l’a pas choisie, un lit d’enfant en forme de bolide, des tickets à gratter en cadeau d’anniversaire, un manuel de conversation italienne coécrit par un type du quartier, des collages recouverts de Scotch pour imiter le verre. Chaque objet date une époque et raconte une vie sans qu’un seul mot d’explication soit nécessaire.
La cuisine occupe une place à part dans ce système. Les escalopes panées qui grésillent, les spaghettis aux boulettes nappés d’une sauce à l’ail et au basilic, le carrot cake sorti du four, le bretzel trempé dans le café au petit matin, la boîte en fer remplie de fiches où dorment les recettes de la mère et des grands-mères, les assiettes roses de l’enfance. Chez Boyle, nourrir est le verbe le plus tendre de la langue, celui par lequel des femmes disent ce qu’elles ne peuvent pas formuler autrement. Que les odeurs de friture accompagnent aussi les pires moments du livre n’est évidemment pas un hasard : la vie continue de sentir bon même quand elle se fissure.
Les collages que Chooch ne montre à personne
Dans sa chambre, penché sur un carré de carton, Chooch découpe au cutter des images dans de vieux magazines et les assemble sans logique apparente. Un visage à côté d’un champ de maïs, une publicité pour une statuette de Marilyn Monroe, des immeubles incendiés arrachés à un numéro de Life, des paysages dévastés trouvés dans une revue de guerre oubliée dans une salle d’attente. Il recouvre l’ensemble de ruban adhésif, comme sous une vitre, puis il range. Il ne les montre jamais à personne et les regarde à peine lui-même une fois terminés.
Difficile de rêver meilleur emblème pour ce roman. Une affaire de famille est exactement cela : un assemblage de fragments hétérogènes, quatre morceaux de temps découpés dans dix-huit ans, des consciences juxtaposées, des morceaux de Brooklyn collés les uns aux autres, le tout scellé sous une couche transparente qui laisse voir sans laisser toucher. Boyle compose une œuvre où la violence côtoie les gâteaux arc-en-ciel, où la tendresse pousse dans le même pot que la peur, et où la beauté surgit toujours du plus ordinaire, une tasse ébréchée, un puzzle sur une table, une frontale dans les bois.
William Boyle poursuit ici le travail entamé avec Tout est brisé, Le Témoin solitaire, La Cité des marges et Éteindre la Lune, en élargissant considérablement son ambition romanesque. Le noir chez lui n’est pas un genre à énigmes mais une manière de regarder les vies minuscules avec un sérieux absolu, de prendre au tragique des existences que la littérature dédaigne souvent. Ses lecteurs y retrouveront le sud de Brooklyn qu’ils connaissent déjà, en plus vaste et en plus ample. Les autres découvriront un romancier capable de faire tenir une saga familiale entière dans quatre journées et un pâté de maisons, et de transformer une rue au nom bizarre en territoire inoubliable.
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Mots-clés : roman noir américain, William Boyle, Brooklyn, secret de famille, violence conjugale, Gallmeister, littérature noire
Extrait Première Page du livre
« PREMIÈRE PARTIE
ON EMMERDE LES SACREMENTS
Samedi 16 août et dimanche 17 août 1986
1
RISA est dans la cuisine, en train d’éponger ses larmes avec un torchon taché de jus de viande tout en réchauffant des escalopes de poulet dans sa poêle en fonte. Ses mains sont moites. De la sueur perle sur son front. Son T-shirt violet est criblé de projections d’huile.
Assise à la table de la salle à manger, sa sœur Giulia tient dans ses bras le petit Fab, huit mois.
À vingt-huit ans, mère pour la première fois, Risa se sent déjà vieille et usée. Giulia n’a que quatre ans de moins, mais elle semble encore si pleine de vie ; on imagine volontiers que si le monde la mettait à terre, elle n’aurait aucun mal à rebondir. Elle est mince et bronzée, chic avec son jean délavé et sa chemise oxford bleue. Fab se tortille dans tous les sens, tripote les boutons de la chemise, lui bave sur la manche. Giulia a débarqué avec ses propres problèmes de cœur : elle vient de rompre avec son dernier petit ami en date, Richie, elle a quitté leur appartement et s’est pointée ici avec une valise et nulle part ailleurs où aller, mais elle n’a pas encore remarqué que c’est Risa qui est en larmes. Le moment est mal choisi.
De toute façon, tant que Sav traînera dans les parages, le moment sera toujours mal choisi. Heureusement, il est sorti, ce soir. Sans doute dans ce club de metal qu’il a l’habitude de fréquenter, L’Amour.
— Fab a drôlement grandi. (Giulia n’a d’yeux que pour le petit et ses gazouillis.) Je ne crois pas avoir déjà vu un bébé aussi mignon. Ces joues en forme de pomme, on a juste envie de les croquer.
— Le temps passe si vite, dit Risa. J’ai l’impression de l’avoir ramené de l’hôpital pas plus tard qu’hier.
— Tu ne devrais pas t’embêter à réchauffer ces escalopes. Je n’ai pas très faim.
— Il faut que tu manges.
— Je ne me rappelle même plus la dernière fois que j’ai mangé un vrai repas fait maison.
— Je suis contente que tu sois là. Fab aussi.
La voix de Risa se brise et laisse entendre ses larmes.
— Qu’est-ce qui se passe, ma chérie ? demande Giulia.
Elle se lève et s’approche de la cuisinière. D’un bras, elle serre Fab contre sa poitrine ; de l’autre, elle enlace les épaules de Risa.
— Tu es venue ici parce que tu as besoin d’aide, dit Risa, pas pour m’aider.
— Ne t’inquiète pas. Rien de grave de mon côté, il était juste temps de tourner la page. Raconte-moi plutôt ce qui t’arrive.
Risa s’essuie les yeux avec le torchon et tente de se ressaisir.
— Assieds-toi et mange, dit-elle. S’il te plaît. Je te prépare une assiette.
Giulia hoche la tête et retourne à table avec Fab. »
- Titre : Une affaire de famille
- Titre original : Saint of the narrows street
- Auteur : William Boyle
- Éditeur : Éditions Gallmeister
- ISBN : 9782351783573
- Format : Broché
- Nationalité : États-Unis
- Langue : Français
- Traduction : Juliane Nivelt et Simon Baril
- Date de publication : 01/07/2026
- Nombre de pages : 416 pages
- Genre : Roman noir
- Sujets traités : Violence conjugale, Culpabilité, Secret de famille, Brooklyn italo-américain, Solidarité fraternelle, Catholicisme, Transmission familiale, Loyautés de quartier
Page officielle : williammichaelboyle.com
Résumé
Tout à l’ouest de Gravesend, dans le sud de Brooklyn, Saint of the Narrows Street est un pâté de maisons coincé entre Bath Avenue et Benson Avenue, dont personne ne sait vraiment expliquer le nom. Par une soirée d’août 1986, Risa Franzone y réchauffe des escalopes dans sa cuisine. Elle a vingt-huit ans, un bébé de huit mois nommé Fab, un mariage qui a viré au cauchemar et une sœur cadette, Giulia, qui vient de débarquer avec une valise et nulle part où aller. Ce soir-là, la vie de Risa bascule, et avec la sienne celles de Giulia et de Chooch, le voisin d’en face amoureux discret et fidèle jusqu’à l’os.
Le roman suit ensuite ce trio à travers trois autres moments de leur existence, en 1991, 1998 et 2004, en laissant les années s’écouler entre les parties. Le retour d’un frère disparu, l’irruption d’un prêtre en perdition et la curiosité grandissante d’un enfant qui pose des questions sur son père viennent tour à tour fragiliser un équilibre patiemment construit. Dans ce quartier italo-américain où les loyautés ne s’écrivent nulle part et où l’on ne sort rien de la maison, William Boyle compose une saga familiale d’une intensité rare sur la culpabilité, la solidarité et ce que l’on transmet sans le vouloir.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.














