Nora Musante, trente et un ans, première affectation
Tout commence par un balcon de Palerme et un mensonge minuscule, de ceux qui coûtent peu à formuler et une fortune à entretenir. Nora laisse sa mère croire qu’elle est country manager pour une maison de mode milanaise, quand elle enchaîne en réalité les contrats précaires et surveille son compte en banque. Alberto Vignati installe son héroïne dans cette faille exacte, entre la fille dont on est fier et la femme qui n’y arrive pas, et il y plante toute son intrigue. Le remplacement au lycée classique Arioste tombe comme une farce : elle qui jurait ne jamais enseigner se retrouve devant des classes, avec l’ordinateur du secrétariat sous le bras et cinquante minutes à tenir.
Ce qui frappe, dans ces premiers chapitres, c’est le refus du romanesque facile. Nora n’a rien d’une justicière. Elle compte les euros du loyer, rêve de Copenhague comme d’une porte de sortie, scrolle Instagram jusqu’à l’écœurement et se déteste un peu de le faire. Vignati travaille au discours indirect libre, glissant sans prévenir de la narration à la pensée intime, si bien que le lecteur habite le crâne de cette femme sans jamais qu’elle s’explique. Un tatouage court sur son avant-bras, ἀδελφαὶ, sœurs, en grec ancien. Elle le frotte du bout du doigt quand quelque chose se dérègle. Le geste revient, discret, et il faudra du temps avant qu’il livre sa charge.
L’entretien avec le proviseur Mainolfi donne le ton de tout le reste. Costume gris, cravate en soie, condescendance polie, il détaille l’histoire prestigieuse de l’établissement, montre par la fenêtre l’escalier qui plonge sous la cour et répète sa devise comme une prière. Nora acquiesce, détourne le regard, encaisse. La scène est brève et pourtant elle contient l’essentiel du rapport de forces à venir : une remplaçante sans réseau face à une institution qui possède les siens. Corsico, la banlieue grise, le bus 325, l’appartement partagé avec une colocataire dont elle oublie parfois le prénom : la géographie sociale de Milan est posée avec une précision presque documentaire, sans une once de misérabilisme.
La première B, deux rangées séparées de trois pas
L’anomalie saute aux yeux avant même le premier cours. Cette classe a été déplacée à l’étage des laboratoires, le plus loin possible des autres, sur ordre du proviseur, et la gardienne bafouille quand on lui demande pourquoi. À l’intérieur, vingt élèves, deux blocs, et entre eux un vide d’au moins trois pas que personne ne franchit. Vignati donne à voir cette géométrie sans jamais la commenter, laissant le lecteur mesurer lui-même ce qu’un couloir de plancher nu peut dire d’une hiérarchie. Dix d’un côté, compacts, souverains, adossés à leur certitude. Dix de l’autre, tête baissée, qui se recroquevillent au moindre ricanement.
Le portrait de groupe est d’une justesse redoutable. Tamara, tresses noires et traits fins, règne sans jamais hausser le ton. Alex confond les chants et les chapitres mais dispose du seul capital qui compte à seize ans, celui du regard des autres. Autour d’eux gravitent Caterina, Rebecca, Amanda, Roberto, Gioele, une petite cour dont Vignati saisit les micro-mouvements avec un œil d’entomologiste : un coude donné à un voisin, un téléphone tendu, un rire lancé pile au moment où quelqu’un s’apprête à parler. De l’autre côté, Cloe Alberti fait tourner la bague de son majeur en priant pour ne pas être interrogée, et Camilla Vandelli, que tout le monde appelle Milla, se referme comme un hérisson dès qu’elle ouvre la bouche.
L’écrivain italien réussit ici quelque chose de rare : restituer l’adolescence sans la caricaturer ni la sanctifier. Nora, qui n’a rien oublié de ses propres seize ans, reconnaît la mécanique et s’en méfie. La haine gratuite pour certains, l’appartenance au groupe à n’importe quel prix, le poids démesuré de l’opinion d’autrui. Elle sait aussi qu’aucun élève ne se confiera jamais spontanément à une remplaçante, et cette lucidité l’empêche de jouer la carte usée de la prof copine. Quand la première fissure apparaît dans le mur, une élève absente, une phrase murmurée au fond de la salle, le lecteur a déjà compris que cette classe ne fonctionne plus selon les règles ordinaires de la vie scolaire.
Hedonia, un H rouge sur fond blanc
Une grosse enveloppe orange scotchée à la porte d’un casier, dans une salle des professeurs déserte. À l’intérieur, un vieux smartphone fatigué et un post-it barré de feutre noir : QUELQU’UN DOIT NOUS ARRÊTER. S’IL VOUS PLAÎT. L’appareil met de longues secondes à démarrer, l’écran vire au bleu, puis au blanc, et trois mots s’affichent en rouge. Bienvenue à Hedonia. Vignati orchestre cette apparition avec un sens du tempo qui doit beaucoup au thriller anglo-saxon, mais il en détourne aussitôt les codes : l’objet trouvé ne délivre pas ses secrets, il en fabrique de nouveaux.
L’application elle-même relève de l’invention romanesque la plus glaçante parce qu’elle n’invente presque rien. On ne la télécharge pas, on la reçoit d’un membre, par bluetooth, sur cooptation. Sa première règle interdit d’en parler, même entre initiés. Trois icônes, pas une de plus : un fil d’images, un classement mouvant où les noms montent et descendent en changeant de couleur, une messagerie. Les votes vont de un à dix, le silence coûte des points, l’absence est sanctionnée. Vignati a compris que l’horreur contemporaine n’a pas besoin d’être exotique : il suffit de retirer à un réseau social ordinaire les quelques garde-fous qui le rendent supportable, et de laisser tourner.
Ce qui rend l’ensemble crédible, c’est la manière dont l’auteur documente le rapport physique des adolescents à leur téléphone. Le geste du pouce, le contrôle compulsif toutes les cinq minutes, l’angoisse du décrochage, la barre de chargement qui se colore lentement avant l’envoi. Une élève tend son appareil à Nora avec la crispation de quelqu’un qui confie un organe vital. Le roman ne fait pas la leçon, il montre, et cette retenue vaut mille réquisitoires. Quand Nora, plus tard, se retrouve à manipuler l’interface pour comprendre, elle éprouve à son tour la petite décharge du chiffre qui s’agrandit puis se brise en mille morceaux à l’écran, et elle en a honte. L’application ne juge personne. C’est précisément là que réside son pouvoir.
L’Enfer de Dante récité par des gamins de seize ans
Le hasard veut que la première B ait commencé L’Enfer avant l’arrivée de Nora, et que son mémoire universitaire ait porté sur les figures féminines du poème. De cette coïncidence, Vignati tire l’armature intellectuelle du livre. Les cours deviennent des scènes de tension pure : Nora explique la descente vers le lieu le plus éloigné de la Grâce, l’impossibilité de faire appel, l’éternité de la peine, et dix visages qu’elle croyait indifférents se figent soudain. Charon, Minos, les âmes comparées aux feuilles d’automne qui se détachent une à une. La classe écoute. Elle écoute même trop bien.
La superposition entre le texte médiéval et le présent des élèves fonctionne parce qu’elle n’est jamais soulignée. L’auteur laisse le lecteur faire le raccord, cueillir une phrase de Dante réapparue en légende sur un profil public, entendre un vocabulaire théologique glisser vers l’argot d’adolescents. Cercles, épreuves, rachat, culpabilité admise, damnés que plus personne ne regarde : le lexique de la Divine Comédie colonise progressivement le roman jusqu’à ce qu’on ne sache plus lequel commente lequel. Rarement un romancier aura si bien exploité une lecture scolaire obligatoire pour en faire l’organe vital de son récit.
La construction en italiques ajoute une strate. Vignati intercale, entre les chapitres suivis par Nora, de courtes séquences au présent qui déplacent le point de vue et resserrent l’étau. Ces fragments avancent au ralenti, comptent les pas, mesurent le noir, évaluent le temps qui passe avec les moyens dérisoires dont on dispose quand on n’a plus de montre. Le contraste entre la narration au passé, adulte, enquêtrice, et ces éclats au présent, immédiats, sensoriels, produit un vertige de lecture très maîtrisé. On lit vite parce qu’on veut savoir. On ralentit parce qu’on redoute. C’est la définition même d’un livre qui tient, et Vignati la remplit sans jamais recourir à l’effet gratuit ni à la surenchère.
L’omerta d’un lycée du centre de Milan
« L’Arioste ne s’arrête jamais. » Mainolfi le répète comme un mantra, et chaque répétition sonne un peu plus faux. Le proviseur ne ment pas exactement, il déforme, minimise, réoriente : une fugue banale, une plaisanterie d’adolescents, des parents inquiets qu’il faut rassurer. Derrière la colère, Nora perçoit très vite autre chose, une peur qui affleure dans le regard avant d’être ravalée. Vignati compose là un portrait d’homme d’institution remarquable de justesse, ni monstre ni imbécile, simplement convaincu que son établissement vaut davantage que les élèves qui le fréquentent.
Autour de lui gravite tout un système de silences dont le roman dresse l’inventaire méthodique. Une gardienne qui baisse les yeux et parle d’une classe « particulière ». Des collègues qui se taisent dès qu’on prononce le nom de l’enseignante remplacée. Un professeur de philosophie qui préfère garder ses distances et compte les jours avant de partir. Une psychologue scolaire au collier de perles, adepte du groupe WhatsApp et de l’intelligence émotionnelle, dont les formules bienveillantes servent surtout à désamorcer les questions. Chacun a d’excellentes raisons de ne pas voir, et c’est l’addition de ces raisons excellentes qui compose le désastre.
Les incidents s’accumulent pendant ce temps, sans que personne accepte d’y lire une série : une voiture qui brûle dans la cour, des mots peints en rouge sur les murs verts du gymnase, une chapelle vandalisée un matin de janvier. Vignati distille ces événements avec une patience de romancier chevronné, refusant de livrer trop tôt le fil qui les relie. Nora, elle, commence à tenir un compte. Sa position d’extérieure devient son seul atout : elle n’a ni carrière à protéger, ni ancienneté à défendre, ni réseau à ménager. Le livre pose alors sa question la plus dérangeante, celle qui déborde largement le cadre d’un lycée privé milanais : combien d’adultes faut-il pour qu’un silence devienne un mur ?
Palerme, une boîte en fer-blanc qu’on n’ouvre pas
Sa mère la lui a rendue en rangeant sa chambre, une boîte en fer-blanc décorée d’images Pokémon, retrouvée au fond d’un placard. Nora sait parfaitement ce qu’elle contient et la laisse fermée sur son bureau, puis la cache sous une pile de vêtements. Elle occupe l’espace, cette boîte, avec l’insistance des objets qu’on refuse de regarder. Vignati bâtit toute la ligne intime du roman sur cet écart entre ce que son héroïne fait et ce qu’elle s’interdit de penser, et il tient sa promesse sans jamais céder à l’explication psychologique.
Les souvenirs de Palerme remontent par flashs, glissés entre deux cours, deux trajets de métro, deux nuits blanches. Une plage de Mondello, un maillot de bain rouge encore mouillé, une photo de groupe déchirée bien des années plus tôt. Deux prénoms surtout, Valeria et Monica, dont le lecteur devine progressivement le poids sans qu’on lui livre l’ensemble. La construction en spirale, où chaque retour en arrière ajoute un degré de précision, est d’une redoutable efficacité : on avance à tâtons, exactement comme Nora avance dans l’affaire présente, et les deux enquêtes progressent d’un même pas.
C’est le geste le plus audacieux du livre. Vignati aurait pu opposer une génération saine à une génération perdue, faire de son enseignante le regard sain posé sur des adolescents corrompus par leurs écrans. Il choisit l’inverse. Nora suit Monica sur Instagram depuis des années, connaît par cœur sa vie parfaite, ses fiançailles, son bureau avec vue, et a même volé cette existence-là pour mentir à sa mère. Elle a scrollé jusqu’à l’ivresse en souhaitant le pire à quelqu’un. Elle a connu, avant les smartphones, ses propres zones d’ombre sur les messageries d’une autre époque. La comparaison, l’envie, l’humiliation à distance : le roman démontre que rien de tout cela n’est neuf, et que seuls les outils ont changé d’échelle.
« N’espérez pas voir jamais le ciel »
Ce vers de Charon, lancé aux damnés qui montent dans sa barque, traverse le livre comme un fil rouge. Nora le lit en classe, il réapparaît ailleurs, détourné, revendiqué, transformé en slogan par ceux qui en ont fait leur devise. Là se loge la puissance du roman d’Alberto Vignati : dans cette circulation d’un texte vieux de sept siècles jusqu’aux écrans de vingt gamins d’un lycée huppé de Milan, où il retrouve, intacte, sa capacité à nommer ce qui arrive. Le livre progresse ainsi, en resserrant lentement ses cercles, jusqu’à un dernier tiers d’une tension quasi insoutenable que l’on traverse d’une traite.
La note finale de l’écrivain italien éclaire l’édifice sans le réduire : le désir mimétique, la violence collective, le bouc émissaire, ces concepts forgés par René Girard, dont les théories ont fasciné la Silicon Valley et continuent d’expliquer pourquoi les réseaux sociaux fonctionnent si bien. Vignati ne se contente pas d’illustrer une thèse, il la met à l’épreuve du récit, la fait passer par des corps, des voix, des nuits sans sommeil, des salles de classe où l’on s’ennuie. La théorie devient chair, et c’est précisément à cela que sert la littérature quand elle vise juste.
Reste un roman d’une noirceur assumée, mais qui ne cède rien au nihilisme. Vignati laisse subsister quelque chose d’obstiné dans son héroïne, une conviction gagnée à la dure et formulée presque à voix basse : protéger des adolescents est impossible, ils ne parlent pas aux adultes, alors la seule chose à faire est de se tenir là, parmi eux, en vraie personne au milieu des profils. Hedonia mérite d’être lu bien au-delà du cercle des amateurs de thrillers. Il faudrait le glisser entre les mains des parents, des enseignants, et de tous ceux qui ouvrent une application vingt fois par jour sans se demander ce qu’elle attend d’eux en retour.
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Mots-clés : thriller italien, harcèlement scolaire, réseaux sociaux, adolescence, roman noir social, bouc émissaire, Alberto Vignati
Extrait Première Page du livre
« Quand elle entre dans le parc elle se dit qu’elle ne supporte pas Milan. Elle aimerait vivre ailleurs, un jour. Peut-être au bord de la mer, pour entendre le bruit des vagues et courir sur la plage.
En s’asseyant sur le banc, elle se demande si la ville n’est pas habitée par des robots, qui sortent de chez eux pour aller au travail et saluer leurs connaissances parce qu’ils ont été programmés pour se comporter exactement comme les humains autrefois. Peut-être que, quelque part, on construit des robots pour remplacer les femmes et les hommes restants. Cela expliquerait notamment pourquoi elle a l’impression d’avoir des conversations inutiles avec la plupart des gens et pourquoi elle ne se sent jamais comprise. Même quand quelqu’un lui dit : « Bien sûr, je comprends ce que tu ressens », elle sait que cette personne fait semblant de s’intéresser à elle.
« Tu es une gamine », lui a dit cette connasse au lycée. « Tu as seize ans et tu te la racontes. »
Elle n’a même pas daigné lui répondre : elle a haussé les épaules et elle s’est demandé si cette prof était une vraie personne ou si elle avait déjà été remplacée par un robot.
Elle sort son téléphone portable et ouvre Hedonia. Elle ne remarque quasiment aucun changement depuis la dernière fois qu’elle a vérifié – il y a cinq minutes. Elle fait défiler les photos, les classes, puis remet son téléphone dans sa poche.
« Reste immobile sur le banc », disaient les instructions. Alors elle reste immobile. Elle a traversé un nombre incalculable de fois ce parc proche de son lycée. Pourtant, le regard fixe, droit devant elle, elle frissonne. Il fait noir et le silence la trouble.
Elle regarde sa montre. « Quand la grande aiguille atteint le dix, ferme les yeux », disaient les instructions. Elle prend une grande inspiration, le battement de son cœur résonne dans ses oreilles.
Ensuite, tout se passe très vite : les pas derrière elle, le sac sur sa tête. Une main presse contre son dos, elle comprend qu’elle doit se lever. »
- Titre : Hedonia
- Titre original : Hedonia
- Auteur : Alberto Vignati
- Éditeur : Éditions du Seuil
- ISBN : 9782021599480
- Format : Broché
- Nationalité : Italie
- Langue : Français
- Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza
- Date de publication : 15/05/2026
- Nombre de pages : 304 pages
- Genre : Thriller psychologique, roman noir social
- Sujets traités : Réseaux sociaux, harcèlement scolaire, adolescence, désir mimétique, bouc émissaire, culpabilité, silence institutionnel, emprise numérique
Résumé
Nora Musante a trente et un ans, un diplôme de lettres et une vie qu’elle maquille auprès de sa mère restée à Palerme. Faute de mieux, elle accepte un remplacement de six mois au lycée classique Arioste, l’établissement le plus prestigieux de Milan, fréquenté par les enfants de la bonne société. Dès son premier jour, une anomalie la frappe : sa classe la plus difficile a été déplacée à l’étage des laboratoires, loin de toutes les autres, et les vingt élèves qui la composent s’assoient en deux blocs séparés par un vide que personne ne traverse.
Quand une élève ne rentre pas chez elle un soir, l’établissement referme aussitôt ses portes sur l’affaire. Le proviseur minimise, les collègues se taisent, une psychologue distille des formules apaisantes. Seule Nora refuse de détourner le regard, d’autant qu’une enveloppe déposée dans son casier lui met entre les mains un objet qu’elle ne comprend pas encore. Ce qu’elle va découvrir dans cette classe la ramènera vers son propre passé sicilien, et vers une boîte en fer-blanc qu’elle n’a jamais osé rouvrir.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.











