Comment transformer l’eau en moteur d’un thriller psychologique ?

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Comment transformer l’eau en moteur d’un thriller psychologique ?

Tribune d’auteur par Norbert Gal

Quand j’ai commencé à travailler sur Brouillard, premier tome de la série AQUA, je me suis posé une question assez simple : est-ce qu’on peut construire un thriller autour de quelque chose d’aussi banal que l’eau ?

L’eau est partout. On ouvre un robinet, on remplit un verre, on passe devant une rivière sans vraiment y penser. Elle fait tellement partie du quotidien qu’on ne la remarque presque plus. Et justement, c’est ce qui m’intéressait.

Je ne voulais pas commencer par un meurtre ou une disparition. Je voulais partir d’une situation normale, presque confortable, et introduire un élément qui, au départ, n’a rien de menaçant.

Dans Brouillard, Lucien Martin arrive à un moment de sa vie où il pense pouvoir ralentir un peu. Il a passé des années à développer VALMONT, l’entreprise familiale liée à l’eau. Ses enfants, Marius et Julienne, sont là. Avec sa femme Violette, il commence à penser davantage aux voyages, au temps qui reste, à ce qu’ils vont faire lorsque le travail ne décidera plus de tout.

Et puis Marius lui annonce qu’ils ont reçu une offre pour VALMONT.

Huit millions d’euros.

À première vue, c’est plutôt une bonne nouvelle.

C’est même ce qui me plaisait dans cette situation. Si j’avais fait arriver une menace anonyme ou un homme armé, Lucien aurait immédiatement compris qu’il avait un problème. Avec huit millions d’euros, c’est beaucoup moins évident.

Son premier réflexe pourrait être de se demander s’il doit vendre.

Mais assez rapidement, une autre question apparaît : pourquoi quelqu’un veut-il payer autant ?

C’est là que, pour moi, le thriller commence.

Pas avec un crime. Avec un doute.

Quand la valeur d’une chose change soudainement

Je trouve qu’il y a quelque chose de très déstabilisant lorsqu’un inconnu attribue une valeur inattendue à quelque chose qui vous appartient.

Imaginons que vous possédiez une vieille maison depuis trente ans. Vous connaissez chaque pièce, chaque fissure, chaque réparation. Un jour, quelqu’un arrive et vous propose une somme absurde pour l’acheter.

Vous êtes probablement content pendant quelques minutes.

Ensuite, si vous êtes un peu méfiant, vous commencez à vous demander pourquoi.

Qu’est-ce qu’il sait ?

Qu’est-ce qu’il a vu que vous n’avez pas vu ?

C’est exactement le sentiment que je voulais installer autour de VALMONT.

Lucien connaît son entreprise. Il ne la découvre pas au début du roman. Il y a travaillé pendant des années. Elle fait partie de sa vie et de celle de sa famille.

Mais l’offre oblige tout le monde à la regarder autrement.

Et c’est souvent comme ça que naît le doute : rien n’a changé matériellement, mais notre regard, lui, a changé.

Un document que personne n’avait de raison de relire devient soudain intéressant. Une formulation dans un contrat attire l’attention. Une question posée par quelqu’un semble plus précise qu’elle ne devrait l’être. On commence à se demander pourquoi certains détails intéressent autant des gens extérieurs à la famille.

Je voulais avancer de cette manière, lentement.

Je préfère généralement que mes personnages découvrent qu’ils sont en danger plutôt que de leur annoncer dès la première page qu’ils le sont.

Pourquoi l’eau ?

J’aurais pu imaginer VALMONT autour d’un autre secteur économique. Mais l’eau offrait beaucoup plus de possibilités.

Parce que l’eau est à la fois extrêmement banale et extrêmement précieuse.

On la boit sans y penser, mais dès qu’on parle de sources, de terrains, de droits, d’exploitation ou de contrôle d’une ressource, elle prend une autre dimension.

Elle devient économique.

Elle devient stratégique.

Et elle peut devenir une source de conflit.

Il y avait aussi quelque chose d’autre qui me plaisait : nous parlons facilement de « posséder » une source, un terrain ou une entreprise, alors que l’eau existait bien avant ceux qui figurent aujourd’hui sur les actes de propriété et continuera probablement d’exister après eux.

Cela correspondait bien à ce que je voulais raconter dans AQUA, parce que l’histoire ne concerne pas uniquement une entreprise. Elle concerne aussi ce qu’une génération reçoit de la précédente sans forcément savoir exactement ce qu’elle reçoit.

On hérite d’un bien, mais on peut aussi hériter d’un problème.

On hérite de documents, mais certains peuvent manquer.

On hérite d’une version de l’histoire familiale, mais cette version n’est pas toujours complète.

Et parfois il faut l’arrivée d’un étranger pour que quelqu’un commence enfin à poser des questions.

Une entreprise familiale n’est jamais seulement une entreprise

Je tenais aussi à ce que VALMONT soit une entreprise familiale.

Si Lucien était simplement un dirigeant salarié, la situation serait différente. Il pourrait étudier l’offre, consulter les chiffres et prendre une décision professionnelle.

Mais lorsque vos enfants sont impliqués et que votre femme a vécu à vos côtés pendant la construction de cette entreprise, la décision ne concerne plus uniquement l’argent.

Que vaut réellement ce qu’on a construit pendant des années ?

Est-ce que huit millions suffisent ?

Est-ce qu’on vend quelque chose qui nous appartient ou quelque chose qu’on devait transmettre ?

Et les enfants veulent-ils réellement recevoir cet héritage ?

Ce sont des questions assez ordinaires. Beaucoup de familles qui possèdent une entreprise doivent probablement se les poser un jour ou l’autre.

Je voulais simplement ajouter une autre question : et si la famille ne connaissait pas toute l’histoire de ce qu’elle s’apprête à vendre ?

À partir de là, les relations familiales deviennent importantes.

Tout le monde n’a pas nécessairement les mêmes intérêts. Tout le monde ne réagit pas de la même façon à l’argent. Et surtout, dans une famille, on suppose souvent que les autres savent ce que nous savons.

Ce n’est pas toujours vrai.

On découvre parfois très tard que quelque chose que l’on considérait comme un souvenir commun n’était connu que de deux personnes.

C’est un terrain formidable pour un thriller psychologique.

Le brouillard n’efface rien

Le titre Brouillard est venu assez naturellement.

Ce que j’aime dans le brouillard, c’est qu’il ne supprime pas ce qui se trouve devant nous.

La route est toujours là.

La maison est toujours là.

Le pont aussi.

On ne les voit simplement pas assez bien.

C’est assez proche de la situation des personnages.

Je ne voulais pas construire l’histoire uniquement sur des mensonges. Ce serait trop simple. Je préfère lorsque plusieurs personnages possèdent chacun une partie correcte de l’histoire, mais que personne n’a l’ensemble.

Quelqu’un peut donc dire la vérité et induire malgré tout une autre personne en erreur.

Un document peut être authentique et ne raconter qu’une partie de ce qui s’est passé.

Un souvenir peut être sincère et pourtant incomplet.

Même une offre commerciale peut être parfaitement réelle alors que la raison pour laquelle elle existe reste cachée.

C’est là que le lecteur commence, je l’espère, à travailler avec les personnages.

Il voit les mêmes éléments qu’eux et essaie de comprendre comment ils s’emboîtent.

Personnellement, c’est ce que j’aime lorsque je lis un thriller : ne pas rester uniquement spectateur.

J’aime avoir la possibilité de soupçonner quelqu’un, de changer d’avis, de revenir sur un détail que j’avais considéré comme sans importance cinquante pages plus tôt.

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L’information peut être plus inquiétante que la violence

Une scène qui m’intéresse beaucoup dans un thriller peut être simplement celle d’un homme assis devant un contrat.

Il lit une clause.

Puis il revient dessus.

Pourquoi cette phrase est-elle là ?

Il n’y a aucune poursuite. Personne n’est en danger immédiat. Pourtant, si cette petite phrase suggère que l’autre partie possède une information que le personnage n’a pas, la tension existe déjà.

C’est ce type de suspense que j’ai cherché dans Brouillard.

Il y a évidemment une intrigue et des événements, mais à la base de tout se trouve une différence d’information.

Quelqu’un semble savoir quelque chose sur VALMONT.

Lucien doit découvrir quoi.

Le problème est qu’il ne sait même pas exactement ce qu’il cherche.

Je trouve cette situation plus intéressante que celle d’un personnage qui reçoit dès le départ une mission claire.

Quand on sait qu’un dossier a été volé, on cherche le voleur.

Quand on sait qu’une personne a disparu, on cherche cette personne.

Mais que cherche-t-on lorsqu’on sait seulement que quelqu’un est prêt à payer huit millions d’euros ?

On commence par chercher une explication.

Et une explication peut conduire très loin.

Le passé laisse rarement des dossiers bien classés

Lorsque nous regardons l’histoire de notre propre famille, nous n’avons généralement pas accès à une archive parfaite.

Il reste des papiers.

Quelques photographies.

Des souvenirs.

Des anecdotes répétées tellement souvent qu’on ne sait plus très bien qui était réellement présent lorsque les faits se sont produits.

Certaines choses sont documentées. D’autres ont simplement été racontées.

Et puis il y a tout ce que personne n’a jugé utile de transmettre.

Cette idée est importante dans AQUA.

Une entreprise qui traverse les années accumule forcément une histoire. Les personnes changent, les contrats changent, les propriétaires peuvent changer, mais certaines décisions continuent d’avoir des conséquences longtemps après ceux qui les ont prises.

C’est aussi pour cette raison que l’eau fonctionnait bien pour moi.

Elle traverse tout cela avec une indifférence totale.

Les familles vieillissent. Les entreprises changent de direction. Les documents jaunissent. L’eau continue de couler.

J’aimais ce contraste.

Les personnages pensent en années, en héritages, en générations.

La ressource autour de laquelle ils se battent appartient à une échelle beaucoup plus longue.

Laisser une place au doute

En écrivant Brouillard, j’ai essayé de ne pas expliquer trop rapidement au lecteur ce qu’il devait penser.

C’est tentant, surtout lorsqu’on connaît soi-même toutes les réponses.

Mais si j’annonce trop tôt que l’offre est suspecte, le lecteur n’a plus à décider.

Je voulais qu’il puisse, au moins pendant un moment, penser que Lucien se fait peut-être des idées.

Après tout, une entreprise peut recevoir une offre importante sans qu’il existe un complot derrière.

Un investisseur peut voir un potentiel que le propriétaire ne voit plus.

Une clause étrange peut être une formulation juridique standard.

Un document absent peut simplement avoir été perdu.

Tout peut avoir une explication raisonnable.

Le problème commence lorsque les explications raisonnables s’accumulent un peu trop.

À quel moment cesse-t-on de croire aux coïncidences ?

Je n’ai pas de formule pour répondre à cette question. Et heureusement, parce que si une formule existait, écrire des thrillers deviendrait beaucoup moins amusant.

Je fonctionne davantage par accumulation.

Un détail.

Puis un autre.

Quelque chose qui ne colle pas tout à fait.

Une réaction un peu étrange.

Une information qui arrive trop tard.

Je préfère que le lecteur ressente progressivement que quelque chose ne va pas avant de pouvoir expliquer exactement quoi.

Revenir à quelque chose de très simple

Au fond, malgré l’eau, l’entreprise, l’argent et les questions d’héritage, le point de départ de Brouillard reste extrêmement simple.

Un homme pense connaître ce qu’il possède.

Quelqu’un arrive et lui fait comprendre, sans même le dire directement, que ce n’est peut-être pas le cas.

C’est cette situation qui m’a donné envie d’écrire l’histoire.

Nous passons tous une grande partie de notre vie entourés de choses que nous ne questionnons plus.

Notre maison.

Notre travail.

Notre famille.

Les histoires que nos parents nous ont racontées.

Les décisions prises avant nous.

Nous avons besoin de ces certitudes pour vivre normalement.

Mais il suffit parfois d’une seule question pour obliger quelqu’un à tout regarder une seconde fois.

Pour Lucien Martin, cette question prend la forme d’une offre de huit millions d’euros.

Et derrière elle, il y en a une autre, beaucoup plus importante :

pourquoi ?

C’est à partir de là que l’eau cesse d’être seulement de l’eau.

Et que commence, pour moi, le thriller.

Norbert Gal
Auteur de thrillers psychologiques

Norbert Gal explore les zones troubles de l’esprit humain à travers des thrillers psychologiques où la tension naît autant des silences que des actes. Avec Brouillard, il ouvre AQUA, une série qui promet de plonger le lecteur dans des eaux aussi sombres que profondes. Son écriture s’attache aux failles intimes, aux non-dits et à ce qui se dérobe sous la surface. Un premier tome qui pose les bases d’un univers inquiétant, dont on devine déjà qu’il ne lâchera pas facilement ses lecteurs.

Instagram : @norbertgalwriter

Lien d’achat du livre : https://www.amazon.fr/dp/B0HKK16496

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