Par Mehdi Tahenni auteur
On me demande souvent si j’ai écrit le roman que je voulais lire. Si, lassé par mes lectures précédentes, je m’étais lancé pour combler un manque. La question est belle. Elle sent bon la dissertation du dimanche, le débat de salon littéraire, l’interview où l’auteur prend l’air inspiré en regardant par la fenêtre.
Il faudrait que je sois sacrément sûr de moi pour répondre oui.
Alors répondons en un mot : non. Je n’écris pas le roman que je voudrais lire. J’écris ce que j’ai envie d’écrire au moment où je l’écris. Nuance.
Voilà. Une enquête rondement menée, et une question vite répondue : en trois lignes. Passons maintenant au vrai sujet de cette tribune — beaucoup moins noble, beaucoup plus utile.
L’art de la réécriture de dernière minute
ou comment, à trois semaines du bouclage, j’ai entrepris de saboter mon propre roman
Il y a quelque temps, sur Threads, une écrivaine en devenir m’a posé une question toute simple :
« Selon toi, ce serait quoi la pire erreur que je puisse faire pendant la réécriture de mon roman ? »
Ma réponse a fusé. Sans l’ombre d’une hésitation, avec l’aplomb tranquille du type qui maîtrise son sujet :
« Réécrire massivement ton texte après avoir reçu les retours de ta correctrice. »
« Wahou, c’est précis ! », m’a-t-elle répondu.
Tu m’étonnes. C’était exactement ce que j’avais fait sur AnoNîmes.
Voilà toute l’ironie du conseilleur : on donne aux autres, avec une clairvoyance admirable, les leçons qu’on a été parfaitement incapable de s’appliquer à soi-même. Alors aujourd’hui, plutôt qu’un énième discours sur « comment bien réécrire », je vais vous raconter comment j’ai très mal réécrit. C’est plus honnête. Et entre auteurs de polar, on sait que les meilleures histoires partent toujours d’un cadavre.
Le cadeau empoisonné
Ma correctrice a fait un travail remarquable sur AnoNîmes. Et je ne parle pas seulement des virgules égarées, des participes passés récalcitrants ou de mes circonflexes posés au petit bonheur. Elle m’a offert bien plus : un retour de fond complet sur le roman. Points forts, points faibles, pistes à creuser. Une vraie lecture d’éditrice, généreuse, intelligente, exigeante.
Un cadeau précieux.
Trop précieux pour moi.
Parce qu’il faut comprendre ce que produit ce genre de retour sur un auteur. Ce n’est pas une liste de réparations. C’est une porte qui s’ouvre. Soudain, vous voyez le livre que vous auriez pu écrire. Vous voyez les chapitres manquants, les fils que vous n’avez pas tirés, les personnages que vous avez laissés au bord de la route. Le retour de fond ne corrige pas le roman : il vous montre un roman plus grand, juste derrière celui que vous tenez entre les mains.
Le problème, c’est le moment où cette porte s’ouvre.
Trois semaines
Nous étions à trois semaines du bouclage.
Trois semaines. En jargon de Scrum Master — mon vrai métier — on appelle ça « hors sprint ». En jargon d’auteur, on appelle ça « la zone rouge ». Celle où l’on ne touche plus à rien, où l’on se contente de relire, de polir, de respirer.
J’ai fait l’inverse.
Challengé par les remarques de ma correctrice, galvanisé par cette vision du livre plus grand, je me suis lancé. En jargon médical, j’avais chopé la jeréécrivite. J’ai écrit quatre nouveaux chapitres entiers. J’ai remanié la moitié du manuscrit. Un manuscrit déjà corrigé, pour intégrer ces nouveaux chapitres. J’ai défait, recousu, déplacé, réinventé.
L’inspiration à fond.
La lucidité en berne.
Car voilà le piège, et il est diabolique : la réécriture de dernière minute ne ressemble jamais à une erreur pendant qu’on la commet. Elle ressemble à de l’audace. À du courage. À un sursaut d’exigence. On se dit qu’on se donne à fond, qu’on refuse la facilité, qu’on va chercher le meilleur du livre au moment où d’autres auraient baissé les bras. On se sent héroïque. On est juste épuisé et grisé. Exactement comme un coureur de fond après le trentième kilomètre. Tout marathonien connaît ce mur quasi infranchissable. Ce moment où les jambes sont vides, où le corps réclame l’arrêt, mais où une dernière giclée d’endorphines vous souffle à l’oreille que non, au contraire, c’est maintenant qu’il faut accélérer.
L’écriture aussi a son mur. Le mur de la trentième version du manuscrit. Ou la douzième, je ne comptais plus.
À ce stade, on ne lit plus son texte : on le récite. L’œil glisse sur des phrases qu’il connaît par cœur, ne voit plus les coquilles, ni les œufs ni le nid. Il ne voit plus rien. Le recul a fichu le camp depuis longtemps, il a abandonné au quinzième kilomètre. Et c’est précisément là, vidé, anesthésié, à moitié halluciné, qu’on se sent pousser des ailes. Qu’on se persuade qu’un chapitre de plus va tout sauver. Le coureur au bout du rouleau croit qu’accélérer va le libérer ; l’auteur épuisé croit qu’en rajouter va le sublimer. Tous les deux confondent une poussée d’adrénaline avec une bonne décision.
Spoiler : on ne gagne pas un marathon en sprintant au quarantième kilomètre. On le finit en restant lucide jusqu’à la ligne.
La mécanique d’un thriller ne se rebricole pas la veille
S’il y a un genre où cette erreur se paie cash, c’est bien le nôtre.
Un polar, c’est une horlogerie fine, une Rolex pour l’esprit. Chaque indice est posé à un endroit précis, ni trop tôt ni trop tard. Chaque fausse piste tient parce que la vraie est dissimulée au bon moment. Le rythme d’un chapitre court qui claque ne fonctionne que par rapport à celui, plus lent, qui le précède. Dans AnoNîmes, mon tueur sème des anagrammes sur les monuments de Nîmes ; croyez-moi, on ne déplace pas une anagramme comme on déplace un meuble. Tirez sur un fil, et c’est tout le mécanisme qui se dérègle.
Quand vous injectez du texte neuf, à chaud, dans une machine déjà réglée, vous ne risquez pas seulement d’ajouter une coquille. Vous risquez de désaccorder l’ensemble. Un indice qui arrive désormais trop tôt. Une révélation qui perd son effet. Une respiration qui tombe au mauvais moment. Le lecteur ne saura pas mettre le doigt dessus, mais il sentira que quelque chose grince.
Le pire, c’est l’asymétrie de finition. Le manuscrit avait été poncé, relu, repris dix fois, passé entre les mains expertes de ma correctrice. Mes chapitres de dernière minute, eux, sont sortis tout chauds du four, sans bénéficier de ce traitement. Du texte frais à côté de texte mûri, c’est pire qu’une pizza à l’ananas.
Et aujourd’hui, je vis avec de petits morceaux de fruits acidulés sur ma calzone. Des micro-imperfections que je suis sans doute le seul à repérer — mais que je ne peux plus ignorer.
Ce que le livre décide à notre place
On dit souvent qu’à un moment, le livre nous échappe, qu’il décide à notre place. C’est vrai. Mais il y a une nuance que cette mésaventure m’a apprise.
Le retour de fond qui vous rend meilleur arrive presque toujours trop tard pour que vous puissiez en faire bon usage. C’est une cruauté du calendrier : la lucidité sur votre roman atteint son sommet exactement au moment où il ne vous reste plus assez de temps pour agir avec cette lucidité. Vous comprenez enfin le livre que vous vouliez écrire. Pile à l’instant où il faut rendre celui que vous avez écrit.
Alors deux options. Soit vous acceptez l’écart entre les deux, vous bouclez, et vous gardez la vision élargie pour le prochain. Soit vous essayez de combler l’écart en trois semaines, à la sueur et à la caféine, et vous découvrez que la précipitation est une bien mauvaise complice.
J’ai choisi la seconde. Je ne le referai pas.
Comment savoir si l’on est atteint de la « jeréécrivite » : une notice à l’usage des auteurs
Définition : trouble survenant en fin de cycle d’écriture, caractérisé par l’impulsion irrépressible de tout reprendre alors que tout était fini.
Diagnostic différentiel : attention, on peut parfois confondre la jeréécrivite avec la correctionnite bénigne (nettoyer, resserrer, polir), qui se soigne très bien et n’a jamais tué personne. La jeréécrivite, elle, s’attaque aux structures porteuses du texte.
Le patient se croit en pleine forme et en possession de toute sa lucidité jusqu’à la livraison. Il est souvent difficile à identifier. Voici une liste non exhaustive des symptômes :
- Ouvrir le fichier pour corriger une virgule et le refermer trois heures plus tard avec un chapitre en plus.
- Prononcer à voix haute, seul, la formule « tant qu’à faire ».
- Confondre « améliorer » et « tout recommencer ».
- Le patient se confine lui-même, quoique…
- Ressentir une bouffée d’euphorie devant une idée que personne n’a demandée.
- Et, dans les formes les plus sévères, une envie soudaine et inexpliquée d’ananas.
- Penser qu’une IA écrira le roman à notre place.
La vie de votre manuscrit étant en jeu, en cas d’exposition prolongée, consulter une correctrice de toute urgence.
Si je suis malgré tout parvenu à remettre un semblant d’ordre dans ce chantier, c’est notamment grâce à un outil que beaucoup d’auteurs regardent encore avec méfiance : l’IA.
Quand on remanie la moitié d’un manuscrit à trois semaines du bouclage, on déclenche un joyeux carnage : un prénom changé en cours de route qui réapparaît à l’ancienne page 112, l’âge d’un personnage qui ne colle plus, un indice qu’on a déplacé et qu’on cherche désespérément. Retrouver ces fils dans son propre texte, à l’œil nu, vidé, à la trentième version : bon courage. Là, oui, la machine peut ramener un manuscrit à la vie. Mais comme tout bon Dr Frankenstein, mieux vaut garder un œil sur la créature — on veut un roman, pas un puzzle.
Personnellement, j’utilise l’IA, abondamment, et je l’assume.
Est-ce qu’on reproche au menuisier son rabot ? À l’architecte ses logiciels ? L’outil est là, autant le mettre au service d’un travail de qualité. Écrire reste un acte profondément humain : c’est moi qui choisis l’histoire, les personnages, le rythme, les émotions. L’IA m’aide à corriger les fautes les plus évidentes, sans jamais se substituer à ma correctrice. Elle m’aide à maintenir la cohérence sans y passer des heures. Et parfois, quand j’hésite entre deux synonymes, on creuse ensemble les subtilités de chacun. L’IA ne remplace pas l’écrivain, elle l’accompagne.
La véritable question n’est pas « as-tu utilisé l’IA ? », mais plutôt « qu’en as-tu fait ? »
Et c’est exactement la question que je devrais me poser sur ma réécriture de dernière minute. Parce que, soyons honnêtes, je n’en ai pas tiré que du mauvais.
Je ne regrette pas tout
Soyons justes, car ce serait trop simple de tout condamner.
Sur les quatre chapitres écrits dans l’urgence, j’en ai gardé deux. Et ces deux-là, je crois sincèrement qu’ils ont gagné leur place. J’ai supprimé le reste, recollé les morceaux, remis la machine d’aplomb tant bien que mal. Le roman existe, il est entre les mains des lecteurs, et il tient debout.
La leçon n’est donc pas « n’écoutez jamais les retours de votre correctrice ». Surtout pas. Le retour de fond est l’un des plus beaux cadeaux qu’on puisse faire à un auteur, et ma correctrice a eu mille fois raison sur le fond.
La leçon à retenir : c’est une affaire de distinction et de timing.
Il y a la correction — nettoyer, resserrer, polir — qui peut se faire tard, sereinement, jusqu’au dernier jour. Et il y a la réécriture — rebâtir, ajouter, déplacer des structures porteuses — qui exige du recul, du repos, et surtout du temps devant soi. Confondre les deux à trois semaines du bouclage, c’est entreprendre des travaux de gros œuvre alors que les déménageurs sonnent à la porte.
Morale (avec des ani-mots)
Alors voici le conseil que je donnais si fièrement à cette écrivaine sur Threads, et que j’aurais dû, le premier, m’appliquer à moi-même :
Les corrections de dernière minute ne se font pas à la dernière minute.
Morale de la chute de l’histoire : rien ne sert de courir, il faut réécrire à point, et ne pas corriger deux lièvres à la fois… Enfin, vous voyez l’idée.
Et puis, entre nous, c’est valable bien au-delà de l’écriture. L’inspiration est une complice formidable. Mais en garde à vue, à trois semaines du bouclage, c’est une piètre conseillère.
Gardez la tête froide. C’est ce qu’on demande à nos enquêteurs. Le moins qu’on puisse faire, c’est de l’exiger de nous-mêmes. Et l’ananas, c’est dans les gâteaux.
Mehdi Tahenni est l’auteur d’AnoNîmes, un thriller dont l’intrigue se déroule pendant la féria de Nîmes, où un tueur en série met en scène des meurtres rituels au pied des monuments antiques de la cité romaine.
Instagram : @mehditahenni
















