Un wagon-bar entre Belgrade et Bar
Octobre 2009, un train qui descend vers l’Adriatique, un verre de vinjak posé sous le nez d’un voyageur qui prétendait avoir arrêté. Oto Oltvanji place l’amorce de son récit dans un wagon-bar, ce lieu de passage où les rencontres n’engagent à rien et engagent pourtant tout. Le narrateur y développe une théorie personnelle sur l’expression « au mauvais endroit, au mauvais moment », qu’il juge redondante : il suffit du mauvais endroit, ou du mauvais moment, pour que le malheur trouve son chemin. Cette petite mécanique logique, énoncée avec la désinvolture d’un homme qui range ses idées comme d’autres rangent leurs disques, donne le la du livre entier.
La femme qui s’assoit à sa table s’appelle Lana Manić. Elle a faussé compagnie à deux escorteurs mal lunés, elle tripote un briquet, un paquet de cigarettes, une clé ornée du serpent d’Alfa Romeo, et elle a embarqué sa voiture dans le wagon prévu à cet effet plutôt que d’affronter une fois de plus le canyon de la Morača. On trinque, on se raconte des bêtises sérieuses : les livres qui finissent mal sont les meilleurs, la purée de marrons se mange aussi l’été, le pacifisme reste la seule philosophie tenable. Oltvanji écrit ces échanges avec une justesse d’oreille remarquable, chaque réplique semblant improvisée alors que chacune dépose une pièce du puzzle.
Puis le récit franchit dix années d’un seul saut, et c’est là que la construction révèle son intelligence. Ce qui ressemblait à une scène d’exposition charmante devient un point d’ancrage, une date de référence à laquelle le lecteur reviendra sans cesse. Le romancier serbe travaille en séquences brèves, numérotées, qui découpent chaque chapitre en éclats de temps : l’automne 2019 avance pendant que 2009, 1991 et 1990 remontent par bouffées. Cette respiration syncopée n’a rien d’un artifice de mise en page. Elle épouse la manière dont un homme de cinquante ans se souvient, par associations et par embardées, et elle installe d’emblée une inquiétude discrète : quelque chose, dans ce wagon-bar, n’était pas seulement une rencontre.
Sceptique de profession, pacifiste par conviction
Le héros d’Oltvanji porte un surnom devenu enseigne : le Sceptique. Journaliste d’investigation reconverti, il fut successivement l’Homme qui avait fait tomber un ministre, l’Homme qui avait démantelé un trafic d’armes, l’Homme qui avait mis à nu la double vie d’une gloire sportive. Le titre a survécu à la marque médiatique dont il est issu, Koloseum, que son ex-beau-père lui a laissé emporter sans explication. Sa définition du métier tient en une phrase désabusée et parfaitement exacte : sceptique professionnel, c’est ainsi qu’on appelle les détectives aujourd’hui, et les gens ont surtout besoin qu’on leur confirme leurs pires soupçons.
Le roman le cueille en pleine descente. Les lecteurs refusent de payer pour des articles en ligne, les mois sans enquête se sont accumulés, et son ex-épouse, devenue modératrice du site, lui décroche un entretien d’embauche dans le siège climatisé d’une chaîne de distribution. La scène est un petit bijou d’ironie sociale : hippopotame gonflable rempli de bouteilles d’eau fraîche, fleurs artificielles, employés qui vous jaugent comme s’ils envisageaient de vous dénoncer, et une proposition polie de devenir flic d’entreprise chargé de traquer les informateurs. Il se lève et sort. Ce refus, presque réflexe, définit le personnage bien mieux qu’un monologue intérieur ne l’aurait fait.
Car ce détective-là est un pacifiste têtu, et Oltvanji en tire un ressort narratif inattendu. Son enquêteur ne cogne pas, ne menace pas, ne dégaine rien : il attend le coup qui ne vient pas et s’en trouve chaque fois vaguement déçu. Il collectionne les vinyles, change de boisson préférée tous les trois ans, rêve de vendre sa voiture pour marcher partout sans oser franchir le pas. Cette vulnérabilité assumée, loin d’affaiblir le récit, en devient le moteur : privé de force physique, il ne dispose que de son obstination, de son carnet d’adresses et d’une capacité rare à faire parler les gens en leur offrant une rakija contre une minute de leur temps.
La main tendue du dernier Slovène de la JNA
L’homme chauve et barbu resté silencieux pendant l’entretien d’embauche s’appelle Aleš Brodnik, et le narrateur met un temps considérable à le reconnaître. Trente ans plus tôt, ils portaient l’uniforme bleu de l’armée de l’air à la caserne de Sombor, cinq mille âmes entassées dans ce que le narrateur décrit comme la maquette d’une petite ville. Avec Dime, un Macédonien de Skopje qui écrivait dans des fanzines punks, ils avaient trouvé leur angle mort sous un lampadaire hors service, entre trois pavillons dont aucun n’était le leur. Un Macédonien, un Slovène et un Voïvodinien qui se rencontrent : le narrateur note qu’il ignorait la suite de la blague, et qu’il lui tardait de la découvrir.
Ces pages militaires comptent parmi les plus belles du livre. Un pot d’ajvar maison sorti d’une blouse, du pain volé au réfectoire, trois garçons qui saucent la croûte en gémissant de plaisir, chevaliers à la bouche rouge : rarement bonheur aura été si précisément situé. Puis vient la question qu’Aleš pose dans la digestion, ce qui vous fait le plus peur, et les trois réponses tombent comme des prophéties dont chacun ignore encore la portée. L’été 1991 arrive, la Slovénie entre en guerre, deux appelés écoutent un transistor après l’extinction des feux en étouffant leurs sanglots, et un major à la mâchoire de fer pose son pistolet sur un pupitre pour annoncer que c’est le début de la fin.
Le départ du dernier Slovène de la JNA, accompagné jusqu’à la barrière par son camarade, avec l’échange d’un pantalon déchiré contre un pantalon intact et un taxi Lada jaune qui s’enfonce dans la forêt, fournit au roman son image matricielle. Trente ans plus tard, quand Aleš tend la main devant un immeuble de bureaux belgradois, c’est ce portail-là que le narrateur revoit. Oltvanji fait ainsi de l’amitié le véritable contrat de son intrigue : ce qui va être demandé ne pourra pas être refusé, et le lecteur le comprend avant même que la demande soit formulée.
Une promesse faite à une adolescente de quinze ans
Dans un bistrot obscur, autour d’une bouteille de bourbon qu’ils videront entièrement, Aleš expose son problème avec la maladresse de ceux qui ont trop longtemps répété leur texte. Sa femme, Marijana, est partie un 13 novembre pour livrer un colis à Belgrade et n’est jamais revenue. Cela fera bientôt dix ans. Il en a déduit ce qu’il pouvait en déduire, il a cessé de chercher, il a répondu aux amies qui appelaient qu’elle avait déménagé, ce qui n’était pas un mensonge. Le portrait couleur qu’il sort de sa poche intérieure est trop grand pour s’être trouvé là par hasard : il s’était préparé à cette rencontre.
Ce qui donne au dossier son urgence, c’est Ivana. Cinq ans au moment de la disparition, quinze aujourd’hui, elle veut voir sa mère et lui demander pourquoi. Elle le veut au point d’avoir été ramassée ivre, au point d’avoir lancé des pierres dans les fenêtres d’une professeure. Père et fille ont donc conclu un marché : elle cesse, il cherche. Oltvanji formule alors l’axiome qui plane sur tout le livre, ne fais pas de promesses si tu n’es pas sûr de pouvoir les tenir, et le romancier a la finesse de le laisser énoncer par celui qui vient précisément d’en faire une intenable.
Ivana n’est pas la figure passive que ce dispositif laisserait attendre. Adolescente à moitié slovène, à moitié serbe, photographe compulsive, capable de filer un détective sans qu’il s’en aperçoive et de l’appeler avant l’aube pour ne pas être entendue de son père, elle s’invite dans l’enquête avec un aplomb qui déstabilise autant qu’il attendrit. Le duo qu’elle forme avec le narrateur produit certains des dialogues les plus vifs du roman, tout en biais et en fausses insolences. Autour d’eux gravitent une inspectrice décorée aux méthodes personnelles, un ancien manager de rock aussi massif qu’énigmatique, un archiviste obligeant : une galerie secondaire dessinée d’un trait sûr, sans un comparse de trop.
Belgrade des Bloks, Rovinj des rochers
Belgrade prend corps dans ce livre avec une précision d’arpenteur amoureux. La place Slavija et son kiosque à journaux, la rue Kralja-Milana dont on voit presque le bout, le parc de Manjež sous le crachin, l’enfilade d’immeubles des années trente, soixante-dix et d’hier dont l’emboîtement biscornu interdit de les distinguer, les rues pentues où l’on se sent observé sans raison. Le narrateur se souvient d’avoir décidé de s’y installer depuis le neuvième étage d’un hôtel, dans l’illusion d’embrasser l’ensemble du regard. Belgrade voulait de lui quand d’autres villes n’en voulaient pas : la ville est moins un décor qu’une dette contractée.
À l’autre bout du spectre urbain s’étendent les Bloks de la rive gauche, ces barres de Nouveau Belgrade où les habitants ont appris à distinguer un pétard d’un coup de feu, et l’arme de poing tirée en l’air de quelque chose de plus sérieux. Oltvanji y installe une séquence nocturne d’une tension redoutable, tout entière construite sur un rideau tiré, une vitre qui cède et un bocal de pièces de monnaie. La démonstration est éclatante : on peut écrire une scène d’action haletante avec un héros qui, jusqu’au bout, ne cesse pas d’être un pacifiste embarrassé par sa propre trouille.
Puis le roman bascule vers l’ouest et l’Istrie. Rovinj hors saison, la vieille ville et ses ruelles étroites, une île boisée en face qui semble accessible à la nage, une mer d’octobre décrite comme de la glace pure dans laquelle les mains cessent d’obéir. C’est là que l’enquête ajoute une strate : derrière la piste vieille de dix ans s’en dessine une autre, vieille de trente, du côté des campings et des plages de la fin des années soixante-dix, quand une bande d’amis croyait mener une révolution en guise de style de vie. Un vieillard hilare en peignoir, installé sur un banc devant une maison de retraite, se charge d’en raviver le souvenir avec une gouaille irrésistible.
Vinyles, vinjak et masques de soudeur
La musique irrigue ce roman jusque dans sa mesure du temps. La Maison de la musique de Dikan, cette bâtisse pittoresque dont chaque pièce abrite un genre, retient le narrateur dans la Chambre de la soul et lui fait rater un rendez-vous parce qu’il ne peut décemment pas laisser What’s Going On sur l’étagère. Ailleurs, une vieille compilation yougoslave à la pochette héroïco-industrielle, un mineur torse nu brandissant une guitare électrique par le manche, sert de porte d’entrée vers un pan entier de l’intrigue. Ailleurs encore, un correspondant rappelle au bout de quatre minutes et trente-quatre secondes, exactement la durée du morceau qui tournait : Oltvanji chronomètre son récit à la platine.
Ce goût du détail sonore n’est jamais gratuit. Le groupe Stega et son fondateur Branislav Stegić, voix tour à tour hystérique, grave et suave, incarnent une trajectoire artistique et une mythologie locale que le romancier reconstitue avec une crédibilité totale, jusqu’aux querelles de fans sur la supériorité des premiers albums ou de la période des ballades. Les fanzines punks reçus par la poste à la caserne, les rakijas industrielles alignées sur l’étagère du bas, le vinjak qui fait hurler la nuit, les bourbons commandés en doubles : chaque boisson, chaque disque situe une époque et un état d’âme.
En contrepoint, une menace d’une tout autre nature traverse le livre. Trois hommes en combinaison noire ont braqué une banque et se sont volatilisés, et les tabloïds ont fini par se procurer les images d’une caméra de surveillance. Un masque de soudeur mat et sombre, sa visière teintée relevée, des yeux vides derrière la fente : la même photographie répétée à l’infini sur toutes les unes d’un kiosque, comme une installation artistique. Cette iconographie glaçante s’installe à la lisière de l’enquête, à la manière d’un orage qu’on entend sans le voir. Le roman entrelace ainsi deux temporalités criminelles sans jamais forcer leur voisinage.
Le champ des méduses, de la piqûre à la cicatrice effacée
Le titre vient d’un souvenir d’enfance raconté au détour d’une conversation téléphonique. Un été à Rovinj, une invasion sans précédent, et depuis les rochers, une étendue de méduses à perte de vue sur laquelle la côte adriatique tout entière avait fermé les yeux le temps d’une saison ruinée. Six jours d’état de siège, puis une baignade de trop, une brûlure à la cuisse comparée au tranchant d’un couteau électrique, un frère qui rame vers le rivage comme s’il transportait un blessé, un citron pressé sur la plaie. Restent trois lignes rouges devenues brunes, dont l’enfant était persuadée qu’elle les garderait toute sa vie, et qui se sont effacées d’elles-mêmes à la première baignade de l’année suivante.
Toute l’intelligence du livre tient dans ce transfert d’image. Oltvanji ne cherche pas la métaphore décorative : il propose une hypothèse sur la façon dont le passé opère. Certaines blessures s’annoncent en masse et à découvert, visibles depuis les rochers, et l’on croit pouvoir les contourner. D’autres frappent le jour où l’on pensait la mer redevenue sûre. Quant aux traces, elles ne cèdent jamais quand on les frotte, seulement quand on retourne à l’eau. Un pays disparu, une amitié interrompue à une barrière de caserne, un mariage défait, une mère absente : chaque strate du roman se laisse relire à travers ce prisme sans que l’auteur ait besoin d’appuyer.
Le Champ des méduses est le premier roman d’Oto Oltvanji traduit du serbe, dans une version française de Slavica Pantić-Lew qui restitue avec finesse l’oralité, l’ironie et les silences de cette voix à la première personne. Né en 1971, l’auteur écrit depuis Belgrade un polar qui ne ressemble à aucun autre : enquête patiente sur une disparition, chronique d’une génération formée sous l’uniforme d’un État qui allait cesser d’exister, et déclaration d’amour à une ville, aux disques et aux amis qu’on n’a pas su garder. On le referme avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose, et l’envie immédiate de remettre l’aiguille au début du sillon.
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Mots-clés : polar serbe, Oto Oltvanji, Le Champ des méduses, Agullo Éditions, disparition non élucidée, ex-Yougoslavie, détective privé Belgrade
Extrait Première Page du livre
« 1.
Comment je l’ai rencontrée
1
J’ai toujours pensé que l’expression « au mauvais endroit, au mauvais moment » était une exagération inutile. Il suffit de se retrouver au mauvais endroit à n’importe quel moment ou d’être au mauvais moment n’importe où pour qu’il vous arrive malheur. Si, en plus d’être au mauvais endroit, vous y êtes au mauvais moment ? Peut-être que vous vous en sortirez. Peut-être que tout finira par s’arranger juste comme il faut.
2
Le moment était le dernier jeudi d’octobre 2009, l’endroit le wagon-bar du train Belgrade–Bar, et pour moi l’un des deux était mauvais. À l’époque je n’étais pas encore le Sceptique, j’étais juste un sceptique : je portais encore un appareil photo numérique avec moi, n’étais sur aucun réseau social, planifiais ma vie plus d’un mois à l’avance.
Si je n’avais pas cherché à sauver ma carrière de journaliste en me rendant au Monténégro en personne pour parler avec ma source, je ne l’aurais pas rencontrée. Si je n’en avais pas eu marre de parcourir ce trajet en voiture, je ne l’aurais pas rencontrée. Or là, elle m’a mis sous le nez un verre de quelque chose de rouge-marron, translucide. Une seule boisson a cet aspect et cette odeur.
— Du vinjak1 ? ai-je demandé. J’en bois plus depuis que je me suis rendu compte qu’il me faisait hurler au beau milieu de la nuit en me réveillant et moi et les autres.
Elle m’a porté un toast.
— Puisses-tu réveiller tout le train cette nuit.
3
Elle a dit qu’elle s’appelait Lana Manić. Elle n’avait pas de remarque drôle à faire sur mon nom de famille, et moi je n’ai pas montré que le sien m’était familier. »
- Titre : Le Champ des méduses
- Titre original : Polje meduza
- Auteur : Oto Oltvanji
- Éditeur : Agullo Éditions
- ISBN : 9782382461433
- Format : Broché
- Nationalité : Serbie
- Langue : Français
- Traduction : Slavica Pantić-Lew
- Date de publication : 15/01/2026
- Nombre de pages : 417 pages
- Genre : Roman noir / polar (enquête privée)
- Sujets traités : Disparition non élucidée, enquête privée, amitié masculine, éclatement de la Yougoslavie, service militaire dans la JNA, Belgrade contemporaine, scène rock et collection de vinyles, secrets de famille
Page officielle : www.otooltvanji.com
Résumé
Belgrade, automne 2019. Ancien journaliste d’investigation devenu détective privé sous le surnom du Sceptique, le narrateur enchaîne les mois sans affaire et les entretiens d’embauche humiliants. Au sortir de l’un d’eux, un homme le rattrape dans la rue : Aleš Brodnik, le camarade slovène avec qui il a partagé une caserne de l’armée yougoslave en 1990, avant d’être séparé de lui par le début de la guerre.
Aleš a une requête. Sa femme, Marijana, est partie de Ljubljana un 13 novembre pour une livraison à Belgrade et n’est jamais rentrée. Dix ans ont passé. Leur fille Ivana, aujourd’hui adolescente, exige des réponses, et son père lui a promis de retrouver sa mère. Le Sceptique accepte de reprendre une piste refroidie qui va le conduire des barres de Nouveau Belgrade aux rochers de Rovinj, et de dix années de silence à trente ans de mémoire yougoslave.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















