Émilie Genay, une commandante de l’Évêché en terrain familial
Quarante-deux ans, cheveux blonds mi-longs, un regard bleu lagon qui jauge avant de parler : la commandante Émilie Genay dirige un groupe de la Crim’ marseillaise, à l’Évêché, et son flair lui tient lieu de signature professionnelle. Jean-Michel Bourgeois et Dominique Viala la montrent d’abord au travail, tassée au fond d’une Focus, deux heures de planque dans le froid de janvier, l’œil rivé sur une bijouterie du quartier du Vieux-Port. Le portrait se construit par petites touches comportementales : elle parle bas, elle ne cille pas, elle traîne une rancune personnelle qu’une balle dans le ventre a laissée derrière elle. Aucune fiche signalétique, aucun paragraphe explicatif : la femme se devine dans sa manière d’attendre.
Le récit déplace ensuite la focale vers l’intime, et c’est là que le duo d’auteurs trouve sa vraie matière. Orpheline à neuf ans après un accident de la route dont les circonstances n’ont jamais été tirées au clair, Émilie a été élevée par un oncle et une tante qui la considéraient comme la fille qu’ils n’avaient pas eue. Bernard lui a appris la taille, l’épamprage, l’art de décrire une robe et de commenter un premier nez. Autant dire que le deuil, ici, ne relève pas du décor : il attaque les fondations. Son ex-mari Martin, urgentiste à Nice, formule le diagnostic avec une justesse clinique en évoquant une carapace qui se fissure et des émotions longtemps refoulées prêtes à ressurgir en rangs serrés. La suite du roman s’emploie à vérifier ce pronostic.
Autour d’elle gravite une équipe soudée et savoureuse : Sartorelli, dit Sarto ou le Manouche, vieux briscard bougon au comique parfaitement dosé ; Zimmermann, un mètre quatre-vingt-dix de jeunesse consciencieuse ; Marianne Bent, la confidente au caractère bien trempé. À cette bande s’ajoutent Jules, fils de vingt ans branché saxophone et jazz mélancolique, et Charlotte, amie solaire dont la spontanéité fait contrepoids au sérieux de la commandante. De cette configuration naît la tension centrale du livre : comment enquêter quand la victime supposée est celui qui vous a élevée, sans réquisition, sans mandat, et sans le confort de la distance professionnelle.
Les Vignes d’Or, marnes bleues et convoitises
Nichées entre les roches blanches des Alpilles et le village des Baux-de-Provence, les Vignes d’Or appartiennent à la famille depuis deux siècles. Le mas, l’oliveraie, les rangs qui descendent vers un rocher plat où l’adolescente venait se réfugier : le lieu porte une mémoire, et les auteurs prennent le temps de l’installer avant d’en faire l’épicentre du récit. La garrigue, les pins du midi, les oliviers centenaires, un aigle de Bonelli qui s’envole d’un coup d’aile, la pierre calcaire qui affleure sous la semelle. Ce paysage n’est pas un fond de scène : il pèse sur les décisions, il complique les déplacements, il abrite les regards.
Le déclic vient d’une visite en apparence anodine, celle d’un géologue venu analyser le terroir. Sa conclusion change la donne : le sol recèle des marnes bleues, ces argiles gonflantes qui forment une réserve d’eau naturelle et épargnent à la vigne tout stress hydrique, une rareté que l’on rencontre dans quelques lieux d’exception. Trois cépages, Grenache, Mourvèdre et Syrah, des ceps dont les plus vieux frôlent le siècle et dont les racines plongent à travers les strates. Autrement dit, un potentiel considérable, et par conséquent un mobile. Les auteurs opèrent là un basculement élégant : une parcelle héritée devient soudain un enjeu que plusieurs hommes ont intérêt à convoiter.
La suite déroule une galerie d’appétits contrastés. Édouard, l’ami de toujours, vigneron voisin qui presse Émilie de lui vendre le domaine avec une insistance de plus en plus rugueuse. André D’Anella, agent immobilier de Saint-Rémy au bagout railleur, habitué à obtenir ce qu’il veut. Pierre-Emmanuel Rimbault, magnat du Château Montador, propriétaire d’un cru médocain et d’une maison de champagne, collectionneur de toiles de maîtres qu’il exhibe entre deux amabilités condescendantes. Chacun avance ses arguments, chacun a sa version, et le lecteur voit se dessiner un cercle de prétendants dont aucun ne paraît tout à fait limpide. Le suspense naît moins d’une menace frontale que de cette pression continue exercée sur une femme qui n’a encore rien décidé.
Une voix en italique, depuis le fond d’une cellule
Le dispositif le plus astucieux du livre tient en quelques lignes glissées avant plusieurs chapitres. Une voix parle, en italique, depuis une cellule dont la porte métallique grince à chaque ouverture. Elle rumine, elle raille les policiers qui l’interrogent, elle savoure ses réparties, elle s’agace de sa scoumoune. Elle avoue avoir buté un type pour sauver ce qui pouvait l’être, et affirme qu’un plan parfait a dérapé. Impossible de lui mettre un visage, impossible de dater précisément ce qu’elle raconte : le lecteur avance avec une pièce du puzzle en poche, sans savoir où l’emboîter.
Ce contrepoint produit trois effets, et les auteurs les exploitent avec méthode. Il installe d’abord une promesse, puisque l’on sait dès l’ouverture que quelqu’un finira sur la sellette, ce qui transforme chaque interrogatoire du récit principal en confrontation potentielle. Il crée ensuite une tonalité franchement roborative : l’argot gouailleur, les fouines autour d’un macchabée, les poulets qui posent toujours les mêmes questions, tout cela tranche avec la langue plus mesurée du reste du roman et offre une respiration presque comique. Il apporte enfin une information distillée au compte-gouttes, chaque encart en révélant un peu plus sur l’état d’esprit du prisonnier sans jamais livrer l’essentiel.
Cette voix fonctionne aussi comme un métronome. Placée en tête de chapitre, elle marque une reprise de rythme, resserre l’attention, puis s’efface aussitôt devant la scène en cours. L’effet est celui d’un compte à rebours dont on ignore le terme. Les amateurs du procédé reconnaîtront une mécanique éprouvée du roman policier contemporain, mais la réussite tient ici à la retenue : jamais l’encart ne bavarde, jamais il ne surligne, jamais il ne trahit ce que le récit met plusieurs centaines de pages à construire. Le duo tient sa ligne jusqu’au bout, et cette discipline vaut mieux qu’un coup d’éclat.
Juin 1411, Alix des Baux et le fil du passé
Un tiroir fermé à clé, une enveloppe kraft, une grille de lettres accompagnée d’une phrase énigmatique laissée par un oncle méticuleux : voilà comment le roman ouvre sa seconde galerie. Émilie s’attelle au déchiffrement, hésite entre chiffre de César et chiffre de Vigenère, teste des décalages, remplit des tableaux, échoue, recommence. Les auteurs jouent franc jeu avec le lecteur en reproduisant les grilles obtenues, ce qui transforme ces passages en épreuve partagée. L’énigme cryptographique s’articule à une quête plus vaste, celle du trésor d’Alix des Baux, dernière dame de l’illustre baronnie provençale, morte sans descendance en 1426.
Bourgeois et Viala insèrent alors de brefs tableaux médiévaux. Juin 1411, la grande salle du château, une robe de soie rouge carmin, un trumeau aux armoiries des seigneurs des Baux, une étoile à seize rais entre deux branches d’olivier. Alix s’impatiente pendant que son fidèle Guilhèn charge deux coffres dans une carriole, sous des ballots de paille, escortés par quatre hommes sûrs. Ces vignettes sont courtes, écrites dans une langue volontairement archaïsante, et surtout parfaitement calibrées : elles éclairent le présent sans jamais l’interrompre trop longtemps. Le procédé du récit gigogne, souvent lourd, passe ici avec une réelle fluidité.
Le liant est assuré par une trouvaille de personnage : Jaume Descalis-Sabran, ancien professeur d’histoire au collège Glanum, barbe blanche et velours côtelé, bibliothèque croulant sous les ouvrages régionaux, fondateur d’une confrérie des Amis d’Alix qui se réunit en habit d’époque. Sa manière de proposer la version longue ou la version courte de son récit, puis de bouder discrètement quand on choisit la seconde, vaut son pesant de savoureux. Par lui passent le phylloxéra qui ruina les anciens propriétaires du mas, la légende de Balthazar aux origines des Baux, les six millénaires d’occupation humaine du massif. L’érudition circule sans jamais prendre la forme d’un cours magistral, et le passé finit par peser sur le présent avec une logique implacable.
Grenache, Mourvèdre et Syrah, le vin comme matière du récit
Rares sont les polars où la vigne occupe une place aussi documentée sans virer au traité d’œnologie. Ici, le vocabulaire du métier irrigue le récit avec naturel : la taille qu’il faut achever avant février, les vendanges qui arrivent de plus en plus tôt, l’enherbement et le seigle semé entre les rangs, le mulching recommandé par un spécialiste, les racines de vieilles vignes traversant les strates géologiques. Les deux auteurs savent de quoi ils parlent, et surtout ils savent quand s’arrêter. L’information arrive toujours par la bouche d’un professionnel, dans une conversation qui sert par ailleurs l’enquête.
La dégustation, elle, fournit quelques-unes des plus belles pages sensorielles du livre. Un IGP Alpilles blanc partagé en mémoire d’un défunt donne lieu à une explication limpide sur les œufs béton, ces cuves ovoïdes héritées des amphores romaines dont le vortex maintient les lies en mouvement et rend les vins plus onctueux. Ailleurs, un rhum colombien vieilli en solera, aux arômes de cacao, de prune, de banane et de menthe, sert de trophée sinistre à un homme qui célèbre une mort. Le vin dit tour à tour la transmission, la mémoire familiale et la jubilation mauvaise : un même objet, trois usages narratifs.
La table joue enfin un rôle social redoutable. Un déjeuner dans un trois-étoiles blotti au creux du Val d’Enfer, parking saturé de voitures de luxe, salles voûtées aux pierres claires, bougeoirs en forme de branche d’olivier, chef sommelier en costume noir : la scène met face à face une commandante qui roule en DS3 et un homme qui se déplace en Bentley avec chauffeur. Tout se joue dans le décalage, dans les silences polis, dans la façon dont une invitation flatteuse peut devenir un instrument de pression. Le luxe provençal, filmé avec précision, devient un terrain d’enquête à part entière.
Un roman à quatre mains où le dialogue tient la première ligne
Écrire à deux expose à un risque évident, celui de la couture visible. Bourgeois et Viala l’évitent par un parti pris net : le dialogue porte l’essentiel. Les échanges sont vifs, souvent drôles, rythmés par les vannes du Manouche qui promet une colonie de pingouins sur la Canebière au prochain hiver. Les répliques font avancer l’information, caractérisent les intervenants et allègent l’exposition. Quand la narration reprend la main, elle privilégie les phrases brèves, parfois réduites à un verbe et son complément, qui accélèrent les séquences d’action jusqu’à l’essoufflement voulu.
La construction alterne les foyers avec régularité. Un astérisque triple, et l’on quitte le mas pour un chemin de terre où deux hommes s’inquiètent au téléphone ; un autre, et l’on retrouve un salon de coiffure de Saint-Rémy où deux amies parlent à demi-mot d’un compagnon violent. Ce montage parallèle entretient une inquiétude diffuse : le lecteur en sait toujours un peu plus que l’enquêtrice, jamais assez pour anticiper. Les pensées intérieures, signalées en italique, complètent le dispositif et donnent accès aux doutes d’Émilie sans passer par de longues introspections.
La dimension procédurale, enfin, est traitée avec sérieux et sans jargon décoratif. Le talkie surnommé l’Acropole, les scellés en pochettes plastique pour préserver d’éventuelles empreintes, la difficulté d’obtenir une réquisition quand aucune enquête n’est ouverte, les délais du laboratoire, l’expertise en écritures qui décèle des habitudes scripturales trop disparates pour un seul rédacteur, les prélèvements confiés à l’identité judiciaire. Chaque étape a son coût et sa lenteur, et cette exactitude renforce la crédibilité de l’ensemble. On sent des auteurs soucieux de ne pas prendre leur lecteur pour un naïf, ce qui reste la meilleure marque de respect en matière de polar.
Le sixième rang, là où la taille s’est arrêtée
Il y a, au détour d’une promenade dans le vignoble, un détail que l’on n’oublie pas : à partir du sixième rang, la vigne n’est plus taillée. Bernard s’était arrêté là. Cette ligne interrompue en plein travail concentre à elle seule ce que le roman raconte, une transmission suspendue, un geste laissé en suspens, une héritière sommée de décider si elle reprend le sécateur ou si elle laisse la parcelle à d’autres. Le polar régional trouve rarement une image aussi simple pour dire son sujet.
Vigne rouge réussit à faire tenir ensemble plusieurs traditions sans les diluer : l’enquête de police menée par une équipe attachante, le roman de terroir nourri d’un savoir viticole authentique, la chasse au trésor patrimoniale adossée à l’histoire réelle des seigneurs des Baux, et le récit intime d’une femme confrontée à un deuil qui rouvre d’anciennes blessures. Le tout se lit d’une traite, porté par des chapitres courts, des dialogues nerveux et une géographie que l’on parcourt les yeux fermés, de la Canebière aux ruelles pavées du village perché, du Val d’Enfer aux rangs de Grenache exposés au mistral.
Le lecteur y trouvera ce qu’il vient chercher dans un bon polar provençal, à savoir un mystère solidement charpenté, des suspects dont les intérêts se recoupent de manière troublante et une enquêtrice à laquelle on s’attache sans effort. Il y gagnera en prime une leçon d’œnologie glissée sans pédanterie, une plongée dans le Moyen Âge provençal et quelques répliques dont on se souviendra. Jean-Michel Bourgeois et Dominique Viala signent un roman généreux, maîtrisé dans sa mécanique, chaleureux dans son regard sur les hommes et les paysages, et qui donne furieusement envie de remonter jusqu’aux Baux-de-Provence pour vérifier si la lumière y est bien telle qu’ils la décrivent.
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Mots-clés : polar provençal, Baux-de-Provence, vignoble, enquête policière, héritage familial, trésor médiéval, Alpilles
Extrait Première Page du livre
« Chapitre 1
Vendredi 3 janvier, 16 h 30, rue de la République, quartier du Vieux-Port à Marseille.
Depuis près de deux heures, la Focus était dissimulée parmi des voitures en stationnement.
— Tu es sûre de ton tuyau ? demanda Sarto, la voix grave.
Émilie ne quittait pas la rue des yeux.
— Mon indic ne m’a jamais plantée.
Sarto esquissa une moue sceptique.
— Oui… mais ça, c’était avant Varrazzi. Il t’a vraiment assuré qu’il serait dans ce coup-là ?
Calée au fond de son siège, elle hocha la tête.
— Oui… En tout cas, je l’espère…
Son regard se durcit.
— À cause de ce salopard, j’ai failli y rester. Une balle dans le ventre, un mois d’hôpital. Ça laisse des traces… et une sacrée rancune.
Émilie esquissa un sourire froid et reprit :
— Cette fois, s’il bouge ne serait-ce que le petit doigt, je le descends.
Plus sombre, elle ajouta :
— Il faudra jouer serré. Depuis qu’il a flingué l’autre bijoutier, il n’a plus rien à perdre.
Sarto écrasa sa cigarette dans le cendrier déjà plein et jeta un coup d’œil vers la bijouterie Dumont, à une centaine de mètres.
— On doit absolument les prendre en flagrant délit. J’espère que Dumont ne va pas merder.
— Un flag, c’est toujours risqué, admit Émilie. Mais il a été bien briefé. Après ce qui est arrivé à son collègue, il ne jouera pas les héros. Cinq fois que ces salopards nous glissent entre les doigts… il n’y en aura pas une sixième.
— Que la Bonne Mère t’entende, grogna Sarto.
Il jeta un œil vers le tableau de bord. 2°. Il augmenta légèrement le chauffage et enfouit ses mains dans les poches de son blouson. »
- Titre : Vigne rouge
- Auteurs : Jean Michel Bourgeois et Dominique Viala
- Éditeur : Éditions 7
- ISBN : 9782959396007
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 04/09/2025
- Nombre de pages : 486 pages
- Genre : Roman policier, polar régional
- Sujets traités : Héritage familial, viticulture, deuil, Baux-de-Provence et Alpilles, trésor médiéval, lettres anonymes, convoitise foncière, secrets de famille
Page officielle : duo-d-auteurs-roussillonnais.com
Résumé
Commandante à la Crim’ marseillaise, Émilie Genay perd brutalement l’oncle qui l’a élevée après la mort de ses parents. Bernard Genay, vigneron aux Baux-de-Provence, s’est éteint dans son sommeil, sans antécédent, sans signe avant-coureur. En triant ses affaires au domaine des Vignes d’Or, propriété familiale depuis deux siècles, Émilie force un tiroir verrouillé et découvre trois lettres anonymes qui exigeaient la vente du domaine, la dernière tenant de la menace de mort explicite.
Dans les semaines qui suivent, les prétendants au vignoble se pressent avec une insistance inhabituelle, un jardinier s’affaire là où il n’a rien à faire, et une grille de lettres codée laissée par le défunt promet de mener quelque part. Entre les rangs de Grenache, les ruelles du village perché et les archives d’un historien passionné par le trésor d’Alix des Baux, la commandante mène une enquête officieuse où le deuil et le métier avancent du même pas.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















