Impossible d’Erri De Luca : un duel de mots au bord du vide

Impossible d'Erri De Luca

La vire du Bandiarac, un sentier où l’on marche seul

Un homme en sandales de montagne quitte la Capanna Alpina à l’heure où les refuges dorment encore. Direction le col de Locia, puis la vire du Bandiarac, un ruban de cailloux accroché au pied du Piz Conturines, en Val Badia, autrefois fréquenté par les braconniers. Plus haut, une silhouette le précède, presse le pas, s’efface, réapparaît. Quelques heures plus tard, un éboulement coupe le sentier et, au fond du ravin, des vêtements gisent entre les rochers. Il compose le 112, attend l’hélicoptère, redescend. Erri De Luca pose cette matinée avec la sobriété d’un constat, et c’est précisément cette nudité qui serre la gorge : un homme est tombé, un autre a donné l’alerte, et ces deux-là se connaissaient quarante ans plus tôt.

L’écrivain napolitain, grimpeur depuis toujours, donne à la montagne une épaisseur rare. Elle prend corps à travers des sensations exactes : le poids du corps à confier au pied plutôt qu’à la paroi, le silence à respecter parce que le bruit signifie que les pierres glissent, la peur décrite comme une forme de révérence qui affûte les gestes au lieu de les paralyser. Le narrateur convoque Les conquérants de l’inutile de Lionel Terray et en fait une profession de foi : dans une économie bâtie sur le donner et l’avoir, l’escalade reste une dépense gratuite, et c’est ce qui la rend précieuse.

Cette quête de solitude n’a rien d’une coquetterie. L’homme monte pour tourner le dos au monde, pour contempler une terre qui se passait de nous et s’en passera encore. Les chamois qui courent en apesanteur, la biche dont la vigilance se mue en danse, les forêts couchées par le vent composent une géographie intime que le texte installe comme un socle. Lorsque l’enquête le claquemure entre quatre murs, c’est cette altitude qu’il garde en lui, intacte, comme une provision d’air pur qu’aucune perquisition ne saurait saisir. Le lecteur comprend vite que tout le roman respirera à cette hauteur-là.

Questions et réponses, un interrogatoire à deux voix

Q. R. Deux lettres, et rien d’autre. Pas de narrateur pour décrire la pièce, pas de didascalie pour indiquer un geste ou un regard : De Luca bâtit l’essentiel de son livre sur l’alternance sèche des questions du magistrat et des réponses du suspect. Le lecteur se retrouve assis à la place du greffier, témoin d’un procès-verbal qui respire. Le prévenu le dit lui-même, il raconte cette journée pour la troisième fois, et l’on sent la mécanique de la répétition à l’œuvre, cette technique patiente qui use la parole dans l’espoir qu’une fissure apparaisse.

Ce dispositif, d’une grande économie, produit une tension qu’aucune scène d’action n’aurait égalée. Chaque réplique ressemble à une prise sur une paroi : elle doit tenir, ou c’est la chute. Le magistrat avance ses hypothèses, cite Phèdre et sa vengeance qui n’existe que si la victime sait qui la frappe, invoque le fil de Thésée dans le labyrinthe. L’accusé esquive, recadre, rectifie un mot, renvoie la balle sur le terrain qu’il connaît. Il refuse l’avocat commis d’office, obtient même que celui-ci déplace sa chaise derrière lui, près de la porte, pour retrouver un face-à-face sans intermédiaire. Ce détail, presque comique, dit tout de l’homme et de sa manière d’habiter la contrainte.

Peu à peu, la mécanique judiciaire se dérègle avec élégance. Les questions débordent du cadre de l’enquête, les réponses s’élargissent en digressions sur l’histoire, la langue, la littérature. L’interrogatoire glisse vers le dialogue, et le roman gagne alors une profondeur inattendue, celle d’une conversation philosophique menée sous la menace d’une inculpation pour homicide. On pense à la maïeutique socratique, que le prévenu évoque avec ironie : le magistrat voudrait faire accoucher une vérité, il risque de découvrir que son interlocuteur n’est pas enceint. Cette forme dépouillée, servie par la traduction limpide de Danièle Valin, transforme le lecteur en juré silencieux, sommé de peser chaque syllabe sans jamais disposer du tableau complet.

« Ammoremio », des lettres écrites depuis l’isolement

Entre deux séances d’interrogatoire, la typographie bascule en italique et la voix change de température. L’accusé écrit à une femme qui vit loin, « au-delà des méridiens », qu’il appelle ammoremio ou ammoremì. Ces lettres, qu’il n’expédie pas, naissent dans une cellule d’isolement où il passe vingt-trois heures par jour. Le contraste saisit : là où l’interrogatoire cuirasse chaque phrase, la correspondance ouvre grand les fenêtres. L’homme réticent devant le juge devient bavard, presque prodigue, comme si le vide du lieu libérait des mots qu’il n’aurait jamais prononcés à voix haute.

De Luca y glisse une tendresse faite de minuscules choses, et c’est là que réside sa justesse. Les deux œufs durs du petit déjeuner en montagne, les parties de scopa où elle boude quand elle perd, la blague du poing frappé contre la portière lors des marches arrière, la tête qui dit non pendant les exercices du cou alors que la bouche répond oui. Elle lui coupe les poils des oreilles, le conseille en épices et en chaussures ; il la protège des moustiques et lui réchauffe les pieds l’hiver. L’amour y est défini comme une affaire de prévenances. Une page lumineuse distingue ti voglio et ti voglio bene : ce petit mot ajouté, bene, suffit à congédier la jalousie.

La prison elle-même se métamorphose sous cette plume. L’ouïe s’aiguise au point d’entendre les cafards galoper comme des buffles et la cuillère tourner dans la tasse du gardien de nuit. La cellule devient cabine de voilier, le plafond se couvre de cartes marines, le crépi se change en vallées. Pour tromper les heures, il invente des palindromes, « non à ce canon », et des anagrammes qui le concernent : séparés, espéras. Ces lettres forment le contrepoint indispensable du roman, sa part de chaleur, et révèlent l’homme que les procès-verbaux laissent dans l’ombre. Aucune cellule, écrit-il, ne peut lui retirer la liberté de garder ensemble les mots destinés à cette femme.

Un vieil homme face à un magistrat qui n’a pas connu son époque

Le rapport de force se renverse avec malice. L’accusé approche de soixante-dix ans, le magistrat en a la moitié. Le premier se décrit comme un vieil élève redoublant, le second comme un jeune remplaçant qui en sait moins que lui sur la matière. Ce décalage générationnel irrigue tout le livre : celui qui détient le pouvoir de garder l’autre sous les verrous n’a vécu ni les années de lutte ni la moindre ascension, tandis que le prisonnier possède un capital que personne ne peut lui confisquer, le temps. Il en a à revendre, dit-il, et l’utilise pour devancer son adversaire.

De Luca se garde bien de caricaturer le représentant de l’État. Vu par les yeux du détenu, c’est un grand échalas brun du Sud, aux sourcils épais comme une paire de moustaches, au regard triste des photographies de grands-parents. Il retire souvent ses lunettes, écoute avec un plaisir visible, reconnaît ne rien comprendre à ceux qui vont en montagne et le dit sans fausse honte. Il se définit comme un idéaliste des institutions, croit à la justice avec une ferveur presque religieuse. Son interlocuteur, lui, se veut laïque face à l’État et refuse d’en partager les liturgies. L’accusé finit même par lui conseiller d’aller voir la vire avec un guide, Diego Z., non pour l’enquête, précise-t-il, mais pour lui-même.

Une réflexion sur le latin éclaire cette joute d’une lumière singulière. Il existe deux verbes pour demander, rappelle le prisonnier dans une lettre : l’un pour savoir, l’autre pour obtenir. Le magistrat prétend chercher la vérité, il veut surtout une confirmation de ce qu’il croit déjà. Cette nuance grammaticale devient une clé de lecture pour tout l’échange. L’auteur accorde à chacun des deux hommes des arguments solides, une culture, une cohérence, et le lecteur oscille de l’un à l’autre sans jamais pouvoir s’installer confortablement dans un camp. Le face-à-face y gagne une dignité réciproque, celle de deux adversaires qui se mesurent sans se mépriser.

Les années révolutionnaires racontées sans abjuration

De dix-neuf à trente ans, l’accusé a été militant à plein temps, entretenu par une organisation révolutionnaire. Il appartient, selon sa formule, à la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie. Devant le magistrat, il refuse tous les mots qu’on veut lui faire endosser : « collaborateur de justice » quand il s’agit pour lui de trahison, « repentance » quand il n’y voit qu’un reniement récompensé, « irréductible » quand il estime avoir purgé sa peine sans un jour de remise. L’autocritique, explique-t-il, a eu lieu entre ceux de cette époque, dans des livres et des documents ; devant un juge, elle ne serait qu’une demande de circonstances atténuantes.

Le roman s’autorise alors une longue digression sur Leonardo Sciascia, membre de la commission parlementaire sur l’enlèvement d’Aldo Moro. Le prisonnier lui donne raison sur le plan humain et littéraire, la responsabilité reste individuelle, Crime et Châtiment l’a établi pour toujours. Il lui donne tort sur le plan politique, puisque la loi condamnait en bloc tout membre d’une bande armée, y compris pour des actions auxquelles il n’avait pas participé. Il s’en prend aussi à l’expression « années de plomb », empruntée au titre d’un film allemand, qui a recouvert d’une même chape des militants ne s’étant jamais enrôlés dans la lutte armée. Ces pages exigent de l’attention, et elles la récompensent largement.

Derrière l’argumentation surgit une vie quotidienne précise, presque ethnographique. L’argent mis en commun, les logements partagés, l’égalité jusque dans les corvées de ménage. Les films vus ensemble, Il était une fois la révolution, Z, La classe ouvrière va au paradis, et les salles de quartier qui servaient de lieux de rendez-vous sans téléphone. L’absence de photographies privées, la méfiance tenace envers les appareils qui signalent en permanence où l’on se trouve. Erri De Luca, ancien de Lotta Continua, connaît ce monde de l’intérieur, et cela s’entend dans la précision des détails plus que dans la rhétorique. Le livre ne réclame aucune adhésion ; il restitue une cohérence, celle d’un homme qui protège la langue comme on protège une monnaie contre les faussaires.

L’ami d’autrefois, le délateur et la mémoire qui ne tranche pas

L’homme tombé de la vire n’était pas un simple nom sur une liste de dénonciateurs. À mesure que l’interrogatoire fouille le passé, un portrait affleure, plein de relief et de contradictions. Camarade d’école, membre de la même association étudiante, il venait d’un milieu bourgeois quand l’accusé était fils d’un conducteur de tramway et d’une femme de ménage. Il lisait Jack London plutôt que les brochures militantes, chérissait Le vagabond des étoiles et préférait appeler les étoiles des « terres ». Il écoutait les Pink Floyd, aimait Kurosawa. Au tournoi de tennis de Rome, pendant que son ami s’extasiait devant les doubles, il subtilisait des portefeuilles pour la caisse commune, se proclamant non pas voleur mais percepteur.

Deux anecdotes condensent cette figure avec une force singulière. Lors d’un braquage, un enfant pleure dans la banque ; l’un des hommes s’approche, lui montre son pistolet vidé et presse la détente pour un clic inoffensif, l’enfant sourit. Une autre fois, poursuivi par la police, il brandit une grenade qui n’est qu’un ananas peint en gris. La bombe était fausse, dit l’accusé, mais lui ne l’était pas. Quand on a partagé de telles journées pendant des années, les sentiments ne changent pas comme une chemise à chaque saison : ils restent enkystés. Une lettre révèle encore un surnom né d’une audace de séducteur et un pacte de sang que l’un a proposé et que l’autre a décliné pour ne pas exclure les camarades.

Cette ambivalence forme le cœur battant du roman. Des décennies plus tard, le narrateur avoue ne pas parvenir à séparer le traître de l’ami, et ressentir la délation comme un tort fait à lui plus qu’aux autres, sans comprendre pourquoi. Il raconte aussi sa rencontre, lors d’une présentation de livre, avec un ancien policier infiltré venu le saluer loyalement : une main sur l’épaule, un adieu, rien de plus. De Luca ne résout pas ces tiraillements, il les expose avec une honnêteté désarmante. La mémoire, chez lui, ressemble à ce passé que le prisonnier décrit comme rongé par le temps, tombant par petits morceaux, sans jamais livrer un verdict définitif.

Ce que l’impossible dit de la vérité

L’épigraphe empruntée à Isaac Bashevis Singer donne le la : ce que l’on jugeait impossible finit, un an ou deux plus tard, par devenir vrai. Le titre se charge de ce paradoxe. Pour le magistrat, la présence des deux hommes sur ce sentier désert, le même jour, à la même heure, relève d’une probabilité si mince qu’elle bascule dans l’impossible, donc dans le soupçon. Pour l’accusé, l’impossible n’est que la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. Entre ces deux lectures du hasard se loge toute la question du livre : qu’est-ce qu’une preuve, et que vaut une vérité qu’on ne peut pas établir ?

Sciascia revient, cette fois par la littérature, avec une image que le prisonnier se remémore : la vérité est au fond du puits, et qui se penche n’y voit que le reflet du soleil ou de la lune. Pour la trouver, il faut descendre, ou tomber dedans. Ce roman bref se construit comme une descente progressive, alternant la sécheresse des procès-verbaux et la chaleur des lettres, la tension policière et la méditation sur l’engagement, la justice, la fidélité, la liberté intérieure. De Luca y conjugue ses obsessions familières, la montagne, la langue, l’histoire italienne du XXe siècle, dans une forme resserrée où chaque mot paraît pesé au trébuchet.

Impossible conviendra aux amateurs de huis clos où la parole tient lieu d’action, comme à ceux qu’intéressent les zones grises de l’histoire et de la conscience. On n’y trouvera ni courses-poursuites ni rebondissements tapageurs, mais un affrontement verbal d’une intensité constante, porté par deux hommes que tout sépare et qui finissent par s’écouter. Le livre pose sur la table une balance et la laisse osciller, sans prétendre fixer définitivement l’aiguille. À l’image de la vire du Bandiarac, il demande d’avancer pas à pas, le regard sur le sol, attentif au moindre caillou qui roule. Et c’est dans cette marche patiente, au bord du vide, que se dévoile la véritable altitude du texte.

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Mots-clés : Erri De Luca, Impossible, huis clos judiciaire, Dolomites, années de plomb, trahison, littérature italienne


Extrait Première Page du livre

« Question. Reprenons du début de votre journée. Vous ne reconnaissez pas la personne de la photo que je vous ai montrée.

Réponse. Je ne la reconnais pas, j’oublie les visages, à plus forte raison des années plus tard. Je ne pourrai que répéter ce que j’ai déjà dit.

Q. Ce n’est pas sûr, vous pouvez ajouter quelque chose que vous n’avez pas dit avant.

R. Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une conversation entre deux voyageurs dans un train. Je suis interrogé par un magistrat. Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir.

Q. Je comprends. Je vous demande tout de même de revenir sur votre journée.

R. Je me réveille tôt, vers 5 heures. J’attends 7 heures pour descendre dans la salle à manger et prendre mon petit déjeuner. Je remonte dans ma chambre, je me lave les dents, je sors, je prends ma voiture et je me dirige vers la montagne que j’ai décidé d’escalader. Je cherche des endroits difficiles, en dehors des sentiers battus, pour me sentir à l’écart du monde. Ce jour-là, j’ai choisi la vire du Bandiarac, en Val Badia. C’est un endroit escarpé et dangereux.

J’ai laissé ma voiture et j’ai emprunté le sentier obligatoire qui monte de la Capanna Alpina au col de Locia. À 7 h 30, il n’y a encore personne. J’ai été étonné de voir quelqu’un plus haut qui me précédait.

Q. Un homme ?

R. Oui, un homme. On peut avoir un curieux comportement en montagne. Si l’on sent quelqu’un derrière soi qui grimpe plus vite, on accélère pour ne pas se faire dépasser. C’est enfantin, mais fréquent. Il est évident que si l’autre est plus rapide, on sera rattrapé. Celui qui est devant force le rythme et devra bientôt ralentir ou s’arrêter pour reprendre son souffle. Il y a ceux qui font semblant de lacer leur chaussure, de regarder le panorama, de prendre une photo. S’il s’agit d’un couple, alors j’entends l’homme qui invite la femme à monter plus vite. Il le dit à haute voix, il tient à me faire savoir que, lui, grimperait beaucoup plus rapidement.

Quand c’est moi qui tombe sur quelqu’un de plus rapide, je ralentis et je lui cède le passage. Je n’aime pas avoir quelqu’un dans mon dos. »


  • Titre : Impossible
  • Titre original : Impossibile
  • Auteur : Erri De Luca
  • Éditeur : Gallimard
  • ISBN : 9782072860829
  • Format : Broché
  • Nationalité : Italie
  • Langue : Français
  • Traduction : Danièle Valin
  • Date de publication : 20/08/2020
  • Nombre de pages : 176 pages
  • Genre : Roman, huis clos judiciaire
  • Sujets traités : Montagne, interrogatoire, années de plomb, engagement politique, trahison, amitié, justice, vérité

Résumé

Sur la vire du Bandiarac, un sentier escarpé des Dolomites, un homme fait une chute mortelle. Celui qui marchait derrière lui et a donné l’alerte n’est pas un inconnu : quarante ans plus tôt, les deux hommes appartenaient au même groupe révolutionnaire, et le premier avait livré le second à la police. Pour le jeune magistrat chargé de l’affaire, cette rencontre en plein désert minéral est une coïncidence impossible.
Placé en isolement, le vieil homme affronte une série d’interrogatoires où il refuse tout compromis et toute aide de l’avocat commis d’office. Entre deux séances, il écrit à la femme qu’il aime des lettres qu’il n’envoie pas. Peu à peu, le face-à-face se transforme en dialogue sur l’engagement, la justice, l’amitié et la trahison.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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