Larysa, Nicole et les noms qu’on efface
Une phrase revient comme un mantra dans la tête d’une jeune femme qui va mourir : elle a cessé de s’appeler Larysa Vlasenko le jour où elle est montée dans cette voiture. Sandrine Lucchini place cette formule au seuil de son roman et lui confie une charge considérable, celle de dire en quelques mots ce que la traite fabrique. Pas seulement de la souffrance, mais une dépossession d’identité. Larysa a été enlevée sur les routes de l’exil ukrainien, et ce que le récit installe d’emblée, avec une justesse qui évite l’effet de manche, c’est que le crime a commencé bien avant le crime.
L’écriture procède alors par soustraction. Le corps de Larysa se réduit, dans le regard de ses bourreaux, à une bouche, des seins, un sexe. Ses souvenirs, eux, résistent : les callosités dans les paumes de son père, ses mains tachées de graisse, l’odeur des deruny que préparait sa mère, la douceur terreuse de la pomme de terre mêlée au piquant de l’ail. Cette bulle intime est le seul territoire que personne ne peut lui confisquer, et le roman a l’intelligence d’y installer sa caméra plutôt que de s’attarder sur la mécanique du supplice. La sensorialité y devient un acte de résistance narrative.
Nicole apparaît dans la même phrase que la mort de Larysa, désignée comme sa petite sœur d’infortune. Deux prénoms, deux trajectoires abîmées par le même système, et déjà l’idée que ces femmes existent d’abord les unes pour les autres, avant d’exister pour la police ou pour la société. Les surnoms qu’on leur colle en disent long : Lucy, Lolita, étiquettes commerciales collées sur des existences confisquées. Nicole a détesté la sienne dès qu’elle a compris à quoi elle renvoyait. La citation de Malraux placée en exergue, sur la prostitution comme souffrance infligée à ceux qui n’ont pas le choix, annonce clairement l’endroit d’où parle ce roman. Il ne s’agit pas d’une toile de fond exotique mais d’une matière traitée avec sérieux, documentée jusque dans les adresses associatives que Sandrine Lucchini prend soin de mentionner en fin de volume.
Élodie, le prénom donné aux cadavres sous X
Hippolyte Lebon a un rituel. Chaque fois qu’une victime arrive sans papiers, sans téléphone, sans nom, il lui en attribue un et l’inscrit au tableau blanc du groupe, à côté de la photographie fraîchement punaisée. Élodie, pour celle du sixième étage de la rue Fénelon. Il n’a pas d’explication rationnelle à donner sur ce choix, sinon celle-ci, qu’il répète à son équipe : incarner une victime, c’est la faire exister, et la faire exister, c’est la placer au centre des priorités. Le geste tient en trois lignes dans le roman et concentre pourtant toute son éthique.
Ce détail dit aussi ce contre quoi le capitaine se bat. Sandrine Lucchini n’esquive pas la hiérarchie tacite des morts. Deux témoins requis pour la perquisition, une riveraine pressée d’en finir et une gardienne d’immeuble davantage intriguée par les revenus locatifs du propriétaire que par le meurtre commis à l’étage : le désintérêt est presque plus glaçant que la scène de crime elle-même. Lebon le constate sans discours, avec la lassitude de celui qui l’a déjà vu ailleurs. L’assassinat d’une prostituée émeut rarement, et le roman s’attache à défaire cette indifférence sans jamais monter sur une estrade.
Le contraste s’installe donc entre l’humanisation obstinée pratiquée par le groupe et la déshumanisation méthodique subie par les victimes. D’un côté, un prénom écrit au marqueur. De l’autre, une flétrissure cicatrisée sur l’entrejambe, un estampage en forme de fil barbelé que le légiste examine avec la retenue des gens qui en ont trop vu. Ce motif, discrètement posé lors des premières constatations, irrigue ensuite le récit comme une signature en creux. Sandrine Lucchini construit là un objet romanesque redoutablement efficace : une marque sur la peau qui vaut phrase, sentence et propriété. Le lecteur comprend très vite qu’elle ouvre sur bien plus qu’un fait divers parisien, et cette promesse tient sur toute la longueur du livre.
Villerupt, la Lorraine ouvrière et ses maisons blotties
Il suffit d’un sac plastique à l’enseigne d’une pharmacie pour que la géographie du roman bascule. Villerupt, prononcé « Villeru » comme le rappelle sèchement Lebon à ses adjoints, entre dans l’enquête par la petite porte et n’en ressortira plus. Sandrine Lucchini connaît son terrain et le fait sentir. Rue Jules-Vallès, les pavillons ouvriers se pelotonnent pour résister au froid lorrain, façades autrefois colorées et désormais délavées, comme des personnes blotties dont la chaleur de l’une assure la survie de l’autre. L’image est belle et fonctionne à deux niveaux, décor et sociologie.
La ville se raconte par ses strates. La sidérurgie d’abord, ces portraits d’ouvriers en noir et blanc accrochés aux murs de brique d’un bistrot, visages noircis de suie qui contemplent aujourd’hui des habitués aux traits tirés par l’alcool et aux mains usées à force de gratter des tickets perdants. La migration italienne ensuite, celle des arrière-grands-parents venus d’un village où il n’y avait que de la pierre et de la terre sèche. Le commissariat enfin, en sous-effectif chronique, rattaché à la circonscription voisine, où un major au parler chantant vous offre un café clatch pour s’excuser d’avoir été rugueux. Chaque élément est vérifié, jamais plaqué.
Reste la donnée décisive, celle qui justifie que le roman quitte Paris. Villerupt se tient à la jonction de la Belgique et du Luxembourg, l’un des rares tripoints français, et Lebon énonce la conséquence sans détour : qui dit ville frontalière dit terrain de jeu pour les trafics. Le récit gagne alors une profondeur de champ inattendue, articulant l’intime et le transfrontalier, la nostalgie d’un gamin du pays et les routes de l’Est. Sandrine Lucchini transforme un bassin industriel en déclin en poste d’observation privilégié sur des circulations criminelles contemporaines, et cette conjonction constitue sans doute l’un des paris les mieux tenus du livre. La Lorraine prend corps ici, avec ses lumières hésitantes, sa bise et ses stores en toile rouge claquant contre des façades fissurées.
Hippolyte Lebon, un capitaine rattrapé par ses dix-huit ans
On le découvre au rayon épicerie d’une supérette, à saisir des boîtes de maquereaux avec cette ironie de fin de service qui lui tient lieu d’armure. Hippolyte Lebon enchaîne les semaines de plus de soixante heures, cite Baudelaire et Balzac pour s’étourdir, refuse de méditer à la Sartre, et surnomme cynisme ce qui ressemble surtout à une stratégie de survie. Sa relation compliquée avec Audrey, cheffe de la Crim’ et ancienne maîtresse, lui vaut un surnom moqueur, Joli Cœur, et quelques répliques cinglantes qui font mouche. Le portrait échappe au cliché du flic cabossé grâce à cette autodérision constante.
La fêlure se situe ailleurs, dans un nom prononcé par erreur au milieu d’une réunion. Villerupt. Lebon a quitté cette ville il y a dix-huit ans et n’y était jamais revenu. Le roman avance alors sur deux fronts simultanés, l’enquête criminelle et l’archéologie personnelle, sans que l’un serve de prétexte à l’autre. Devant une porte bleue, le capitaine redevient l’adolescent qu’il était. Sandrine Lucchini écrit très bien cette sensation d’avoir un élastique invisible dans le dos, qui fait avancer à reculons, et cette dissociation protectrice que le cerveau déclenche quand l’émotion menace de déborder.
La culpabilité qu’il traîne est décrite d’une formule qui reste en mémoire, celle d’un manteau de laine mouillée dont on croit s’alléger avec les années alors que c’est tout l’inverse. Son psy est en vacances, sa hiérarchie s’agite, un magistrat au visage de chérubin et à l’ambition démesurée rôde autour du dossier. Lebon compose, encaisse, repart. Ce qui séduit dans cette construction, c’est la manière dont l’intime ne ralentit jamais la mécanique de l’enquête mais lui donne son poids spécifique. Le capitaine ne cherche pas seulement un coupable, il cherche à savoir ce qu’il a laissé derrière lui et si cela s’est remis en marche. Rarement l’expression « affaire personnelle » aura été aussi littéralement justifiée.
Idéfix, Malabar et Titi, l’humour qui tient debout
Un groupe de la Crim’ se juge à sa capacité à tenir ensemble une nuit blanche après une scène de crime insoutenable. Celui de Lebon y parvient par la vanne, systématiquement, presque médicalement. Alice Lecœur, vingt-neuf ans, perfecto bleu marine zippé jusqu’au menton, répond « niet » à tout et se voit affublée du surnom d’Idéfix pour son entêtement. Ludo, dit Malabar, gabarit imposant, tempérament fougueux et chemises à carreaux jaune canari qui déclenchent les moqueries de toute l’équipe. Camille, dite Titi, silhouette androgyne, coupe à la garçonne, parole si colorée qu’une de ses saillies suffit à faire tomber les masques de malaise autour d’un cadavre.
Sandrine Lucchini calibre parfaitement cet humour de service. Il n’allège jamais les faits, il permet seulement de continuer à les regarder. Quand Alice s’appuie nonchalamment contre un mur, ses cernes racontent la vérité que son attitude tente de masquer. Quand elle mord dans une barre chocolatée, Lebon évalue son niveau de stress à neuf sur dix, parce qu’il a appris à lire ses tics. L’auteure travaille ces micro-signaux avec une attention de fine observatrice, et le lecteur finit par connaître ces gens comme on connaît des collègues, par leurs manies plutôt que par leurs états d’âme déclarés.
Les liens entre eux ont l’épaisseur du temps partagé. Ludo joue le grand frère de Camille, elle en profite, ils se chamaillent en permanence sans jamais se lâcher. Alice porte le deuil ancien d’un père tué en service, ce qui donne à ses réactions devant un adolescent endeuillé une résonance particulière, décrite sans pathos. Lebon, lui, découvre que la gestion humaine d’un groupe ressemble parfois à une cour de maternelle où il faut distribuer bons et mauvais points. Cette équipe forme le socle affectif du roman, et l’on comprend en refermant le livre que l’auteure a construit là quelque chose de durable, une famille professionnelle dont on souhaite retrouver les membres.
Une langue d’odeurs, de couleurs et de procédures exactes
Le style de Sandrine Lucchini se reconnaît à sa manière d’attaquer par les sens. Une mare de sang aussi sombre et épaisse qu’une coulée de lave. Une odeur de terreur et de souffrance qui mêle urine et sang, et à laquelle l’odorat finit toujours par s’adapter. Un projecteur de la police technique dont les 5 300 lumens écrasent la lueur anémiée d’une ampoule de chambre de bonne. Des bandelettes de papier millimétré collées aux murs, certaines allongées aux bords flous évoquant des peintures rupestres, d’autres dispersées en éventail. Cette précision documentaire produit une émotion plus forte que n’importe quelle description frontale du corps.
Le présent de narration donne au récit sa nervosité. L’auteure alterne les points de vue avec méthode, celui du capitaine, celui de ses adjoints, celui des femmes traquées, et celui du meurtrier posté derrière un rideau d’hôtel, à contempler les gyrophares comme un stroboscope de rave party qui fracture le temps. Ce dernier registre est délicat à manier et se trouve traité avec retenue, davantage par la panique et la démangeaison que par la complaisance dans l’acte. On sent l’auteure attentive à ne pas offrir de tribune à son prédateur.
La documentation, enfin, ne s’exhibe pas mais affleure partout. Réquisitions aux plateformes de location, géolocalisation, prélèvements ADN sur une poignée de réfrigérateur, distinction juridique entre meurtre et assassinat expliquée par une légiste sans un gramme de pédagogie appuyée. Les remerciements confirment ce que le texte laissait deviner : une cheffe de la brigade de répression du proxénétisme, une médecin légiste expert, une magistrate, un ancien patron de la Crim’. Le lexique professionnel circule naturellement, TDS, PTS, IJ, constates, et le lecteur l’assimile sans effort. Voilà un thriller qui sait ce qu’il raconte, et qui préfère la justesse technique aux effets spectaculaires.
Une consonne, trois territoires
Victimes, Villerupt, Violence. Les trois parties du roman portent la même initiale et dessinent une progression qui n’a rien d’arbitraire. On commence par des femmes réduites à des marchandises, on remonte vers une ville frontalière où tout converge, on aboutit à ce que la mécanique produit quand plus rien ne la retient. Le titre lui-même, avec ses points de suspension, fonctionne comme une case laissée volontairement vide, un abécédaire dont le lecteur cherche le mot manquant pendant six cents pages. Rarement un procédé aussi simple aura été aussi bien exploité.
Ce que Sandrine Lucchini réussit ici tient à un équilibre difficile. Le livre traite de l’exploitation sexuelle sans jamais l’esthétiser, de la Lorraine sans folklore, du passé de son capitaine sans que le flash-back ne vienne parasiter l’enquête. Les trois lignes se resserrent progressivement, à la manière de ces pavillons ouvriers qui se serrent les uns contre les autres pour tenir le froid. Le lecteur avance ainsi entre une chambre de bonne parisienne aux murs jaunis, un bistrot lorrain resté dans son jus où l’on chaparde un œuf dur sur le zinc, et des routes départementales balayées par la pluie à huit heures du matin.
Reste une image, celle du fil barbelé cicatrisé sur une peau. Marque de propriété, sentence sans appel, elle résume à elle seule le projet du roman : montrer comment un corps devient propriété, et comment quelques policiers épuisés s’obstinent à rendre un prénom à celles qu’on avait décidé d’appeler autrement. Sandrine Lucchini signe un livre solidement charpenté, ancré dans un territoire qu’elle connaît, porté par une équipe qu’on quitte à regret. Ceux qui avaient découvert son univers avec les enquêtes précédentes retrouveront ici la même exigence documentaire et une ampleur supplémentaire. Les autres commenceront par celui-ci, ce qui reste une excellente entrée en matière.
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Mots-clés : Sandrine Lucchini, V comme.., thriller français, traite des êtres humains, Brigade criminelle, Villerupt, Hachette Fictions
Extrait Première Page du livre
« 1
Si elle se résigne à mourir aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’existe plus depuis trois ans.
J’ai cessé de m’appeler Larysa Vlasenko, le jour où je suis montée dans cette voiture… J’ai cessé de m’appeler Larysa Vlasenko, le jour où je suis montée dans cette voiture…
Cette phrase tourne dans sa tête comme un mantra. Elle s’y accroche pour se donner du courage. Celui de passer de l’autre côté de la vie. Les poumons vidés d’air, elle entrevoit un voile noir. Noir comme la mort prête à la faucher. Elle est terrorisée. Elle a beau souhaiter quitter ce monde depuis longtemps, elle n’y trouve plus aucune grâce. Ce vœu impatient, elle le rejette, intensément. Pourtant elle a prié pour ça. Elle a imploré tous les dieux de la terre, la sienne en particulier – l’Ukraine –, où elle a été enlevée sur les routes de l’exil. C’est là-bas que son cœur a arrêté de vibrer. Quand son être a été réduit à sa bouche, ses seins, son sexe. Quand elle est devenue un objet, une marchandise, avariée à force d’être souillée, piétinée par le vice et la cupidité.
Elle pleure, en silence. Brusquement, elle ravale son désespoir. Son corps se rappelle à elle.
Ce corps, si longtemps maltraité, exposé aux sévices, elle s’en était détachée. Pour ne pas sombrer dans la folie, elle avait réussi à ne plus rien éprouver jusqu’à cet instant où elle se sent terriblement vivante sous la douleur des entailles du couteau qui pénètre sa peau. En se rendant compte qu’elle est encore capable de frémir au plus profond de sa chair, elle sourit intérieurement, tandis que son meurtrier ne lui laisse aucun répit. Elle halète mais la respiration rauque qu’elle entend est celle de son bourreau. Son souffle abominable sur son visage la brûle. D’un coup sec, gonflé de cette rage vorace, il la redresse. Maintenue debout, elle fixe la porte. Elle imagine se laisser glisser pour tenter de s’échapper. Mais à quoi bon se rebeller ? Il n’aura de repos que lorsqu’il aura étanché sa soif de tuer. Pendant un instant, ses yeux, coulés dans ceux de son meurtrier, cherchent une étincelle d’humanité qui pourrait le décider à l’épargner. Tout ce qu’elle y sonde est une cruauté abyssale. Elle résiste en se faufilant dans ses pensées, son sanctuaire. Un lieu refuge où personne ne peut l’atteindre.
Les odeurs et les couleurs s’invitent dans son esprit. Elle y a toujours été sensible. Tout du moins, elle les a souvent associées à ses proches. Ceux qu’elle aime. Celles du tabac froid et de la vodka pour son père. Âcres, cendrées, volatiles. »
- Titre : V comme..
- Auteure : Sandrine Lucchini
- Éditeur : Hachette Fictions
- ISBN : 9782017307587
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 14/01/2026
- Nombre de pages : 304 pages
- Genre : Thriller, polar, roman noir
- Sujets traités : Traite des êtres humains, exploitation sexuelle, criminalité organisée, féminicide, enquête criminelle, mémoire et culpabilité, territoires frontaliers, Lorraine sidérurgique
Résumé
Une jeune femme est retrouvée assassinée dans une chambre de bonne du dixième arrondissement parisien, sans papiers ni téléphone, le corps portant une cicatrice ancienne en forme de fil barbelé. Le capitaine Hippolyte Lebon et son groupe de la Brigade criminelle héritent du dossier. Fidèle à son rituel, il attribue un prénom à cette inconnue pour la faire exister aux yeux de tous.
L’inventaire de la perquisition livre un indice minuscule, un sac plastique d’une pharmacie de Villerupt, en Meurthe-et-Moselle. Pour Lebon, le nom de cette ville frontalière est un coup de poing : il l’a quittée dix-huit ans plus tôt en y laissant des blessures qu’il croyait refermées. L’enquête l’oblige à y revenir, entre pavillons ouvriers, mémoire italienne et trafics de tripoint.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















