Un interrogateur en habit de romancier débutant
Une voiture arrêtée dans une rue de Tel-Aviv, une chanson de George Harrison qu’on écoute jusqu’à la dernière mesure, une vieille photographie que l’on scrute encore un instant pour ne pas être surpris par le visage réel. Yishaï Sarid installe son narrateur dans ce court sursis avant l’entrée en scène, et tout le roman tient déjà dans ce geste professionnel devenu réflexe. L’homme monte trois étages, sonne, et se présente comme un ancien cadre d’une société d’investissements qui rêverait d’écrire un roman historique. Rien de tout cela n’est vrai. Il travaille pour les services de sécurité intérieure, il déjoue des attentats suicide, et sa mission consiste à se faire accepter par Dafna, romancière israélienne dont la carrière s’est arrêtée après deux livres publiés à la fin des années 1970.
Ce narrateur n’a pas de nom. Sarid le prive de patronyme et lui donne en échange une voix, une première personne au présent du remords, capable de détailler la marque du réfrigérateur d’un appartement comme elle détaille la posture d’un homme menotté à une chaise. Le procédé n’a rien d’un artifice. Un agent formé à lire les visages, à repérer la faille, à mémoriser les objets d’une pièce, possède exactement l’outillage du romancier, et le livre exploite cette parenté gênante avec une régularité de métronome. Observer pour écrire ou observer pour retourner quelqu’un relèvent du même savoir-faire.
La couverture qu’il s’invente n’est d’ailleurs pas choisie au hasard par ses supérieurs. Haïm, son chef, boiteux depuis une opération ratée au Liban et revenu depuis peu à la kippa noire, lui rappelle qu’il écrit bien, que ses procès-verbaux échappent aux formules toutes faites, qu’il avait même mentionné un atelier d’écriture lors de son entretien d’embauche. Le compliment sonne comme un piège. Sarid, avocat de formation devenu procureur avant de publier, sait ce qu’une institution fait des sensibilités qu’elle recrute. Elle les emploie. Le lecteur comprend très tôt qu’il suit un homme envoyé chez une écrivaine parce qu’il est le seul du service à pouvoir tenir le rôle sans le jouer complètement faux.
La cuisine de Tel-Aviv où l’on apprend à écrire
L’appartement de Dafna occupe une place centrale dans le dispositif du roman. Immeuble mal entretenu, enduit qui s’écaille, boîtes aux lettres couvertes d’autocollants laissés par des locataires successifs, cage d’escalier aux fenêtres opacifiées par le sel et la poussière. À l’intérieur, la lumière surprend l’agent, qui s’attendait à de l’ombre. Une table ronde recouverte d’une nappe artisanale, une pile de feuillets, un plat de pêches en train de mûrir, une radio qui diffuse peut-être du Chopin. Un réfrigérateur Amcor des années 1960 et une gazinière hors d’âge complètent le décor. Ces détails ne sont pas décoratifs, ils installent une économie précaire que la suite du livre viendra éclairer.
Les séances se déroulent autour de cette table, cent shekels payés à la fin, et Sarid en tire des scènes d’une drôlerie inattendue. Dafna démonte méthodiquement le projet de son élève, un marchand juif parti chercher des cédrats sur une île grecque après la destruction du Temple. Elle refuse la facilité, elle prévient qu’elle n’écrira pas à la place des autres, elle lance en riant que le manque de talent a poussé davantage de gens au suicide que les chagrins d’amour. La conversation dérive vers la natation, terrain commun inespéré, et l’agent découvre qu’il partage avec sa cible une discipline solitaire, des longueurs répétées, un goût pour l’isolement dans l’eau.
Ce qui se joue là dépasse la manipulation. Dafna interroge, elle aussi, avec une justesse qui déstabilise son visiteur. Elle veut savoir de quoi vit cet homme, d’où il tient son sujet, ce que mange son marchand au petit déjeuner. Elle lui fait remarquer qu’il n’a pas l’allure d’un banquier, que quelque chose lui échappe chez lui. Deux techniques d’extraction se font face autour d’un café turc sans lait, et le lecteur assiste à un duel dont aucun des deux ne mesure entièrement l’enjeu. Sarid tient cette tension sans jamais forcer le trait, en laissant simplement les répliques faire leur travail.
Dessiner un cheval avant de peindre les combats d’Hannibal
Parmi les conseils que Dafna donne à son élève, l’un revient comme une clé du livre entier. Avant de se lancer dans la peinture des batailles d’Hannibal, mieux vaut savoir dessiner un cheval. Autrement dit, oublier la grande fresque, travailler le détail, s’exercer sur des riens jusqu’à ce que la main obéisse. Elle lui donne des devoirs, de petits exercices où il devra faire dans la dentelle. L’ironie est parfaite, puisque cet homme passe ses nuits à démonter des êtres humains pièce par pièce et n’a jamais eu besoin qu’on lui apprenne à observer.
Sarid utilise cette leçon comme principe de construction. Le roman avance par vignettes brèves, chacune ramassée autour d’un objet ou d’un geste. Un abat-jour orné de cadavres d’insectes, un climatiseur trop bruyant qu’il faut parfois éteindre pour entendre ce que dit un suspect, un poster délavé représentant les animaux sauvages d’Eretz-Israël que personne n’a eu le courage d’arracher. Une lithographie de Tomarkin accrochée chez Dafna, une femme debout au milieu du cercle de pierres d’une tombe de cheikh. Ces éléments minuscules portent le sens que le narrateur refuse d’énoncer directement, et ils reviennent, hantent, se répondent d’un chapitre à l’autre.
L’histoire du marchand de cédrats fonctionne selon la même logique. Ce faux roman dans le vrai roman occupe quelques pages seulement, mais Sarid s’en sert comme d’une chambre d’écho. L’homme qui traverse la mer Égée, séjourne dans un village grec où la vie paraît paisible et se demande s’il doit vraiment rentrer dans un pays en ruines, ressemble de plus en plus à celui qui l’invente. Les rares moments où le narrateur écrit pour de bon, tard le soir, sont ceux où il s’approche le plus près de lui-même. La fable prend chair à mesure que la couverture se fissure, et le procédé produit un vertige discret que le livre ne surligne jamais.
Le deuxième sous-sol, l’odeur et le règlement
Le roman ne détourne pas les yeux. Les scènes d’interrogatoire, réparties tout au long du récit, occupent l’autre versant de cette existence dédoublée, et Sarid les écrit avec une froideur clinique qui interdit toute complaisance. Bâtiment construit par les Britanniques, murs de béton épais, vastes sous-sols, désinfectant déversé par tonnes qui ne parvient jamais à couvrir l’odeur. Les cellules du deuxième niveau, que les détenus ont baptisées l’enfer. Des soldats du contingent qui attendent devant les salles, désœuvrés. Un verre d’eau proposé systématiquement en début de séance, parce que celui qui a soif ne pense pas encore à ce qui suivra.
Le narrateur commente sa propre pratique avec la lucidité d’un professionnel qui se sait en train de se dégrader. Il explique qu’autrefois on prenait le temps, qu’on offrait une cigarette, qu’on écoutait un homme raconter son grand-père enfui sur un âne en 1948, avant d’arriver doucement au frère qui a décidé de se faire sauter. Il constate que l’élégance est morte, que la cadence des arrestations ne laisse plus place à la subtilité, que lui aussi devient un boucher. Son arabe, appris au lycée puis rodé par quatre ans de renseignement militaire, se réduit à un vocabulaire de barrages et de questions simples qu’il qualifie lui-même de grognements.
Ce que Sarid réussit ici tient à la place du lecteur. Nous sommes installés du côté de celui qui frappe, sans échappatoire morale, et nous entendons ses justifications, ses accès de honte, sa fatigue, sa fierté professionnelle intacte. Haïm le met en garde, lui conseille de se reposer, de dîner avec sa femme, d’éviter l’usage de la force parce que cela le détruira. Siggie, l’épouse, pose une question plus directe encore lors d’un dîner au restaurant. Le roman ne fournit aucune réponse rassurante, il se contente d’enregistrer ce qui se passe quand un homme rentre chez lui avec cette odeur dans les vêtements.
Une prose sèche, tenue, traduite de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
La phrase de Sarid ne cherche jamais l’effet. Elle avance par constats, elle enregistre, elle passe d’une notation sensorielle à un fait brutal sans changer de registre, et cette égalité de ton produit un malaise plus efficace que n’importe quelle emphase. Un renard traverse la route en pleine nuit dans le désert de Judée, le narrateur freine pour ne pas l’écraser, et trois lignes plus loin il franchit le portail d’un centre d’interrogatoire. Le passage se fait sans transition, sans commentaire. Cette absence de hiérarchie entre les registres constitue la signature stylistique du livre.
Laurence Sendrowicz, qui a fait passer en français une part importante de la littérature hébraïque contemporaine, restitue cette tenue avec une justesse remarquable. Le texte français conserve la brièveté des répliques, la crudité de certains mots laissés bruts, le glissement permanent entre l’ironie et la douleur. Les dialogues sonnent, les expressions arabes et hébraïques affleurent sans être surexpliquées, et le lecteur francophone entend une voix, ce qui reste la seule vraie preuve d’une traduction réussie. Le roman a d’ailleurs reçu le Grand Prix de littérature policière en 2011, distinction qui a fait connaître Sarid en France avant les livres suivants.
L’architecture du récit sert la même intention. Pas de chapitres numérotés, pas d’effets de suspense fabriqués, une succession de séquences séparées par des blancs qui laissent au lecteur le soin de mesurer ce qui a changé entre deux scènes. Les écoutes téléphoniques, apportées dans un sac plastique par une employée à longue tresse blanche qui recommande de ménager cette femme, introduisent une seconde couche de narration. Le narrateur écoute des conversations privées, il les rapporte, il les commente, et son propre regard se déplace à mesure. Le dispositif est simple et son rendement, considérable.
La même mer, le même soleil, des barrages au milieu
Autour d’une table à Jaffa, face à l’eau, le poète venu de Gaza formule ce que tout le livre travaille en silence. La mer est la même, le soleil est le même, il y a seulement beaucoup de barrages au milieu. Hani, traducteur pour les Nations unies, auteur de nouvelles et de poèmes publiés dans des revues du monde arabe, garde le souvenir d’un Tel-Aviv des années 1970 où il fréquentait des artistes israéliens, lisait ses textes au théâtre Tzavta et voyait certains de ses poèmes traduits en hébreu pour un supplément littéraire. Sa famille venait de Jaffa, ville dont il n’a aucun souvenir personnel, ayant quelques mois seulement quand la guerre a éclaté.
Sarid glisse dans le dossier consulté par son narrateur un document dont l’ironie glace. Un universitaire spécialiste de littérature arabe a rédigé une analyse des textes de Hani, concluant que ces poèmes ne prônent certes pas la violence, que leur lyrisme reste mesuré, mais qu’un sentiment d’injustice y palpite et pourrait démoraliser le public israélien. Un État qui fait expertiser des poèmes par des professeurs, voilà une trouvaille de romancier que la réalité a hélas rendue plausible. Le narrateur lit ensuite le recueil lui-même, un livre mince peuplé de pêcheurs rentrant avec quelques mérous, d’un marché aux légumes, de sable dans les ruelles, d’enfants aux yeux rougis.
Le roman tire de ces rencontres ses moments les plus délicats. Une soirée sur un toit de Névé-Tzédek, où un cercle d’intellectuels s’enthousiasme de recevoir un Arabe authentique et lui prodigue de petites caresses bienveillantes. Un déjeuner face au rocher d’Andromède, un chauffeur de taxi dont le regard dans le rétroviseur suffit à réveiller la fureur du narrateur. Sarid observe la gauche israélienne cultivée avec la même acuité qu’il observe les sous-sols, sans caricature, en laissant chacun se peindre par ses gestes. Le livre appartient à cette lignée de romans qui préfèrent la scène concrète au réquisitoire.
Le romarin sur le rebord de la fenêtre
Des pots d’herbes aromatiques poussent derrière une fenêtre à barreaux, dans cette cuisine où l’on parle de cédrats et de personnages inventés. Le narrateur les remarque à sa première visite, il en respire l’odeur, il y revient. Ce détail minuscule traverse le roman comme un fil tendu entre deux mondes qui ne devraient pas se toucher, celui d’une femme qui écrit et celui d’un homme dont le métier consiste à faire parler. Le romarin ne symbolise rien de particulier, il pousse, simplement, dans un appartement fissuré par des années de pluie et d’embruns, et le fait que quelqu’un le remarque en dit long sur ce que ce quelqu’un est en train de devenir.
Yishaï Sarid a construit un livre bref, tendu, dont la mécanique romanesque ne se laisse jamais oublier au profit de la démonstration. Le thriller fonctionne, l’opération avance, les enjeux de sécurité sont réels et le lecteur veut savoir. Mais la véritable enquête porte ailleurs, sur ce qu’un homme accepte de faire au nom de la protection des siens et sur le moment précis où il cesse de pouvoir se raconter une histoire acceptable à ce sujet. La littérature elle-même se retrouve au cœur du dispositif, envisagée comme arme de renseignement, comme refuge, comme aveu déguisé, parfois comme les trois à la fois.
Publié en Israël en 2008, traduit et distingué en France en 2011, ce roman n’a rien perdu de sa charge. Il se lit vite et travaille longtemps après, parce qu’il refuse de fournir les certitudes qu’un sujet pareil semblait promettre. Sarid ne juge pas son narrateur, il l’installe devant nous avec ses réflexes, ses tendresses maladroites, sa lucidité intermittente, et laisse le lecteur faire le tri. Ceux qui découvrent cet auteur avec ce titre y trouveront la matrice d’une œuvre entière. Ceux qui le connaissent déjà y reconnaîtront la source, avec cette voix nue qui interroge sans relâche le prix d’une survie.
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Mots-clés : roman noir israélien, Yishaï Sarid, Le Poète de Gaza, services de renseignement, thriller psychologique, littérature israélienne, Actes Sud
Extrait Première Page du livre
« Je suis resté encore un instant dans la voiture. Non seulement pour bien m’imprégner de sa photo, mais aussi pour écouter jusqu’au bout Here Comes the Sun. George Harrison ne passe pas souvent à la radio et en plus on entend rarement d’aussi bonnes chansons le matin. Me familiariser avec le visage de la personne avant de la rencontrer pour la première fois m’a toujours semblé important. Ne pas être surpris. Elle était très bxelle sur ce vieux cliché : cheveux attachés, front intelligent, elle me souriait au milieu d’un groupe d’intellectuels dont la notoriété n’était plus à faire.
Une matinée de fin juillet. La rue baignait dans ce calme qui gagne les villes pendant les grandes vacances, les chats escaladaient les bennes à ordures pour en tirer leur pitance, deux jeunes garçons marchaient sur l’avenue bordée de tamaris en direction de la plage avec aux lèvres des rires légers et sous le bras des planches de surf.
Au téléphone, elle m’avait dit qu’elle habitait au troisième étage. Certaines boîtes aux lettres disparaissaient sous plusieurs couches d’autocollants, souvenirs de jeunes locataires venus puis repartis, d’autres affichaient encore le nom en lettres latines de gens qui n’étaient plus de ce monde. L’immeuble était mal entretenu, sur les murs l’enduit s’écaillait et les longues fenêtres étroites de la cage d’escalier étaient, comme dans un couvent abandonné, opacifiées par la saleté. Dafna ouvrit la porte pieds nus, les cheveux attachés, le regard particulièrement pénétrant. Voilà ce que j’ai capté au premier abord.
Elle m’a accueilli par un : “Je suis au téléphone, entrez.” J’ai saisi quelques bribes de sa conversation, un rire bref, des propos concrets. “Bon, je dois raccrocher maintenant, on m’attend.”
J’en ai profité pour examiner son salon : deux canapés confortables style années 1970, une grande fenêtre qui donnait sur la cime d’un ficus, une petite télévision, sur les murs quelques œuvres d’art intéressantes mais que je n’ai pas eu le temps de voir de près. L’appartement, inondé de lumière, donnait sur une cour intérieure, alors que, moi, étrangement, je m’attendais à me retrouver dans un endroit sombre… »
- Titre : Le Poète de Gaza
- Titre original : Limassol
- Auteur : Yishaï Sarid
- Éditeur : Actes sud
- ISBN : 9782742794607
- Format : Broché
- Nationalité : Israël
- Langue : Français
- Traduction : Laurence Sendrowicz
- Date de publication : 105/01/2011
- Nombre de pages : 304 pages
- Genre : Roman noir, thriller psychologique, roman d’espionnage, littérature israélienne contemporaine
- Sujets traités : Services de renseignement israéliens, conflit israélo-palestinien, interrogatoire et torture, manipulation et double identité, pouvoir de la littérature, amitié entre écrivains, maladie et fin de vie, désagrégation familiale
Résumé
Un agent des services de sécurité intérieure israéliens, spécialisé dans la prévention des attentats suicide, reçoit une mission qui ne ressemble à aucune autre. Il doit approcher Dafna, romancière de Tel-Aviv dont la carrière s’est arrêtée après deux livres publiés à la fin des années 1970, en se présentant comme un ancien cadre de la finance désireux d’apprendre à écrire. Séance après séance, autour d’une table de cuisine, il joue son rôle et laisse une véritable relation s’installer.
Dafna entretient depuis longtemps une amitié avec Hani, poète palestinien vivant à Gaza, gravement malade et privé de soins. L’agent dispose des moyens de le faire entrer en Israël, et il compte s’en servir. Mais à mesure qu’il pénètre dans l’intimité de ces deux écrivains, ses propres certitudes se fissurent, tandis que sa vie familiale se délite et que les nuits d’interrogatoire continuent de le rattraper.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.














