Fabrice Mannucci : l’écrivain du cube sans fenêtre
Il a attendu la cinquantaine pour s’autoriser ce dont il rêvait depuis l’enfance. Élevé dans la méfiance des métiers artistiques, présentés comme des miroirs aux alouettes, Fabrice Mannucci a d’abord fait carrière dans l’univers du luxe. Puis une évidence s’est imposée : il ne voulait pas disparaître sans avoir fait ce qui lui plaisait vraiment. L’envie remontait pourtant à loin, à ce soir où, à neuf ans, une baby-sitter peu regardante l’a laissé regarder Shining. D’autres enfants en auraient gardé des nuits agitées. Lui y a trouvé une révélation.
Stephen King reste son maître, Shining et Simetierre en tête, aux côtés d’Edgar Allan Poe et de Richard Matheson. Il y a ajouté plus tard les voix françaises du thriller, Franck Thilliez, Maxime Chattam ou Bernard Minier. Paru en 2025, Fractures du réel rassemble sept novellas entre thriller, science-fiction et fantastique. On y croise une France où les cadavres deviennent une source d’énergie, un tableau qui murmure, un écrivain aigri projeté dans un univers parallèle, un romancier dont les mots se mettent à tuer. En le chroniquant, j’avais été frappé par la cohérence de cet ensemble hybride et par une écriture précise, qui fait monter l’angoisse par touches successives.
Installé à Paris, couche-tard assumé, il écrit dans une pièce cubique sans fenêtre ni décoration, où le jour et la nuit perdent toute importance. Il ne s’impose ni quota de mots quotidien ni plan minutieux. Il avance au gré de ses envies, et quand un mur se dresse devant lui, il éteint l’ordinateur pour aller cuisiner ou marcher. Il se voit comme un artisan, et comme le témoin muet de personnages qu’il refuse de juger, même les plus ignobles.
Dans cet entretien, il plaide aussi avec conviction pour la novella. Les éditeurs français boudent ce format, qui colle pourtant à notre époque et ne tolère aucun gras. Il évoque la version anglaise de son recueil, Reality Cracks, à laquelle il a consacré son été et qui est désormais disponible sur Amazon. Il présente enfin son prochain projet : trois mini-romans au lieu de sept novellas, toujours entre thriller, fantastique et horreur psychologique. Encore un chiffre impair, comme une nouvelle fissure.
L’interview questionnaire de Fabrice Mannucci
Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Toujours au clavier. Quand je suis à l’extérieur et qu’une idée ou un détail me vient à l’esprit, je m’envoie des textos pour ne pas les perdre et pouvoir les exploiter le moment venu. Je précise que j’écris au clavier de mon PC portable… pas au clavier d’une machine à écrire, genre Royal Standard No 1… Dans « Bestseller », l’une des novellas de mon recueil « Fractures du Réel », mon personnage fait cela et ça se passe très, très mal…
Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Définitivement couche-tard. Plus que l’obscurité, ce que j’aime, c’est l’ambiance et le fait que les gens ne sont pas les mêmes. J’ai entendu un jour quelqu’un dire : « Ce qui se passe après minuit est censé n’avoir jamais existé ». Et je trouve que c’est très juste. Pour moi qui écris dans un cube sans fenêtre et sans aucune décoration, le jour ou la nuit n’ont pas grande importance. Mais tout de même, c’est au cœur de la nuit noire que Guy Georges a livré ses aveux…
Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
Si j’étais mégalo, je dirais la gloire, la reconnaissance, l’argent (je plaisante, quoique…), mais dans la réalité, c’est un mélange entre le fait de construire une œuvre avec l’envie de la faire découvrir et partager au plus grand nombre, réaliser un besoin personnel qui m’anime depuis l’enfance et aborder des sujets qui m’ont marqué ou continuent de le faire en y insufflant une part d’imaginaire et de fantastique pour voir où cela m’emmène. Je ne juge jamais mes personnages, même lorsqu’ils sont parfaitement ignobles ou immoraux. Je suis un témoin muet qui les accompagne.
Comment naît un nouveau livre : une idée, une image, une fin ?
Ça commence par une idée qui vient par hasard. Ensuite, il faut qu’elle subsiste dans mon esprit après une nuit de sommeil. Il faut que d’autres idées viennent s’y greffer, un peu à la manière de cellules qui s’agglomèrent pour former finalement un organisme.
Quand j’ai le sujet, le concept, je fais appel à mon vécu, mon expérience, mes fantasmes, mon imagination (et certainement à d’autres choses que j’ignore et que je ne maîtrise pas) et je me retrouve face à mon clavier.
Je tape une lettre, puis une autre qui forment un mot, puis un second, et la machine est lancée. Pendant, je doute, je désespère (parfois), j’efface, je corrige, je transforme.
Concernant la fin, tout dépend du sujet : soit je clôture et je passe à autre chose, car j’estime avoir tout dit. Ou alors je laisse les choses en suspens, car ainsi les lecteurs ont la faculté d’imaginer eux-mêmes ce qu’il pourrait advenir ensuite.
À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
J’ai essayé la « Méthode King » qui consiste à écrire chaque jour en s’astreignant à un quota de mots : ça ne marche pas, je suis trop rebelle.
J’ai essayé la « Méthode Thilliez » qui consiste à tout documenter et construire le squelette entier de l’intrigue avant de s’asseoir face à la page blanche : ça ne marche pas non plus, car je suis fainéant, et j’aime être libre de prendre soudainement des chemins de traverse auxquels je n’avais pas pensé de prime abord.
Donc j’écris quand mon corps (et ma tête) sont d’accord. Écrire est un plaisir et un besoin. Pas une punition, une source de stress, ou un trail à marche forcée.
Parfois je bloque. Je suis face à un mur de béton brut, intraitable. J’éteins mon PC, je vais cuisiner ou me promener et quelques jours plus tard, la solution me vient et je m’y remets.
Être écrivain, c’est être un artisan. Or, pour faire du bel ouvrage, l’urgence et la précipitation ne sont pas de bons outils.
Votre plus belle émotion d’auteur ?
Tenir dans mes mains mon livre achevé. Voir sa couverture. Lire sa quatrième au dos. Voir le parfait cadrage et alignement des mots à l’intérieur. Mais tout cela est très nombriliste, je l’avoue.
Alors une réponse plus juste serait : Voir le regard brillant de mon fils.
Le livre qui vous a donné envie d’écrire ?
J’hésite entre « Shining » et « Simetierre ». Le premier, car le thème de la folie m’a toujours autant passionné que dérangé. Le second (que j’ai lu avant de devenir père) m’a fait toucher du doigt, d’une manière vertigineuse, ce qu’un individu pourrait éventuellement faire afin qu’on ne lui arrache jamais ce qu’il a de plus cher.
Mais, pour être complet, mon envie d’écrire vient de plus loin : j’ai été éduqué en étant mis en garde contre les métiers artistiques qui sont des miroirs aux alouettes et antichambres du chômage à vie, sauf pour quelques élus(es).
Un jour, aux alentours de la cinquantaine, j’ai réalisé que je ne voulais pas disparaître un jour sans avoir fait auparavant ce qui me plaisait à moi. Ensuite, si cela plaît à d’autres, c’est formidable, mais là, je n’ai aucun moyen d’action, à part en parler.
Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Pour les besoins du récit « Le Tableau », j’ai consulté des tonnes de sites médicaux pour obtenir une raison et une explication cohérente au fait qu’un enfant naisse… sans nombril !
Votre lieu de crime idéal ?
Là où nous sommes actuellement. Je suis derrière vous. Je vous interdis de vous retourner…
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Votre arme du crime préférée ?
La manipulation mentale. C’est propre et indolore.
Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Concernant des récits comme « Necrowatts », j’ai quelques inquiétudes. Je ne serais pas surpris si cela arrivait un jour.
Imaginez ce qu’aurait pensé Louis XIV si on lui avait parlé de concepts comme le téléphone, la télévision, la bombe atomique, etc. Des foutaises impossibles, naturellement…
Votre pire cauchemar d’auteur ?
Faire une fausse manipulation et supprimer la copie bêta ou la copie finale de mon bouquin fini ou de mon projet en cours !
Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
Ministre des Finances ou Ministre de l’Intérieur, j’hésite…
Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Celui de la triperie, ou celui des aliments pour animaux… les deux se valent.
Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
Le thriller fantastique et l’horreur psychologique. Et… en format novella !
C’est un genre qui est négligé par les éditeurs français, sauf si l’auteur est une tête de gondole comme Thilliez, Chattam, King, etc.
Pourtant, c’est un format qui correspond parfaitement à l’époque actuelle, où les gens ont moins de temps disponible et où tout doit aller vite. Sans compter que ce format ne triche pas : pas de « gras ». Chaque action, chaque situation, chaque choix doit servir l’histoire.
À prix égal, quelle différence y a-t-il, pour les lecteurs, entre un roman complet de 350 pages (ou plus) et un recueil de 490 pages contenant sept novellas indépendantes, toutes reliées par un fil rouge et un thème commun ? Pourquoi le roman reste-t-il encore aujourd’hui le standard incontournable lorsqu’il s’agit de mesurer la valeur et la légitimité d’une œuvre ? Je pense que ce choix reste largement conservateur. J’aimerais que ce débat se propage.
Le livre dont vous êtes le plus fier ?
J’ai tourné autour de cette question comme un benêt pendant un moment, mais il n’y a pas d’échappatoire plus satisfaisante que : le mien, naturellement, « Fractures du Réel », qui existe également en version anglaise internationale sous le titre « Reality Cracks ».
Où vous sentez-vous chez vous ?
Lorsque je vis quotidiennement, c’est dans mon appartement cosy. Lorsque j’écris, c’est dans une pièce cubique, sans fenêtre, sans décorations et sans autre mobilier qu’une chaise pour m’asseoir et un bureau pour soutenir mon PC portable.
Le dernier polar dont vous avez parlé à quelqu’un ?
« À retardement » de Franck Thilliez. C’est vertigineux et flippant.
En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?
J’ai bossé tout cet été caniculaire sur la traduction en anglais international de mon livre qui est désormais disponible pour tous les anglophones sous le titre « Reality Cracks » sur Amazon.
J’ai effectué mes premiers pas sur Instagram pour communiquer (c’est loin d’être évident, question de génération je suppose !) et je vais bientôt commencer la rédaction du premier jet de mon nouveau projet.
Je ne change pas la recette, ce sera toujours du thriller, du fantastique et de l’horreur psychologique, mais les novellas seront plus longues, ce seront des mini-romans et il n’y en aura que trois au lieu de sept !
Trois. Encore un chiffre impair. Encore un déséquilibre. Comme une nouvelle fissure…
Plus d’infos sur Instagram : @fabricemannucci
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
















