La voix qui veut être entendue
« Je vais tout vous raconter. Je veux le faire. » Cette confidence inaugurale, posée comme un seuil que l’on franchit à pas comptés, donne aussitôt le ton de La Copie. Hanna Johansson choisit d’ouvrir son roman sur une parole qui réclame un témoin, une voix qui ne demande qu’à être recueillie, transcrite, conservée. Avant même de savoir qui parle, le lecteur se trouve enrôlé dans une intimité presque embarrassante, celle d’une confession qui se cherche encore et qui hésite sur le point de départ de son propre récit.
Ce dispositif n’a rien d’anecdotique. Toute l’architecture du livre repose sur cette tension entre celui qui raconte et celle qui écoute, entre la voix qui s’épanche et la main qui consigne. La romancière suédoise installe d’emblée une question qui irriguera chaque page : à qui appartient une histoire une fois qu’elle a été dite, captée, recopiée ? La parole y devient une matière fragile, qui se déforme à mesure qu’elle passe d’une bouche à une oreille, puis d’une oreille à une feuille.
Johansson, critique et romancière dont la sensibilité s’est forgée au contact de l’art et de la littérature, manie cette ouverture avec une assurance tranquille. Elle ne précipite rien. Elle laisse la voix flotter, revenir, se reprendre, comme on tâtonne dans le noir avant d’allumer une lampe. Ce parti pris exigeant, qui demande au lecteur d’accepter l’incertitude, constitue l’un des premiers attraits du texte. On comprend très vite que l’on ne lira pas une intrigue qui se donne, mais une parole qui se dérobe, et que tout le plaisir tiendra dans cette manière de se laisser conduire sans jamais savoir tout à fait où l’on met les pieds.
Un grand magasin, un échange, un basculement
Il existe des lieux qui semblent suspendus hors du temps, et le grand magasin où Naomi descend un escalator au début du roman en fait partie. Lumière mate, presque bleutée, marbre beige, miroirs, chrome, deux escaliers mécaniques qui se croisent comme une couture fendant le bâtiment : Johansson compose ce décor avec une précision d’orfèvre, chaque détail concourant à une atmosphère feutrée, vaguement irréelle. C’est dans cet écrin que se produit l’événement minuscule qui va tout enclencher.
Naomi glisse la main dans la poche de son manteau et n’y trouve pas ce qu’elle devrait y trouver. À la place de ses gants en cuir, ses doigts rencontrent un petit tube froid et un morceau de papier qui ne lui appartiennent pas. La romancière saisit admirablement cette sensation de vertige, ce moment où l’on perçoit que quelque chose cloche sans pouvoir encore nommer l’anomalie. L’image qu’elle convoque, celle d’un verre de lait bu en croyant boire de l’eau, dit toute la subtilité de son regard sur les petits dérèglements du quotidien.
Cet échange anodin, ce manteau qui n’est pas le sien, fonctionne comme la pierre jetée dans l’eau dont les cercles ne cesseront de s’élargir. Sans rien dévoiler de ce qui s’ensuit, on peut dire que Johansson excelle à transformer un incident dérisoire en point de bascule. Elle bâtit son trouble par accumulation discrète, en laissant le lecteur deviner avant les personnages, en cultivant un sentiment d’étrangeté qui ne fait que croître. La force de cette ouverture tient dans son économie : presque rien ne se passe, et pourtant on sent déjà que rien ne sera plus tout à fait stable.
Le métier discret de transcrire les vies des autres
Au cœur du roman se tient une activité singulière, presque invisible, qui fournit à La Copie sa colonne vertébrale. La narratrice travaille pour un prête-plume : elle reçoit des cassettes, les écoute, et tape patiemment la transcription des paroles qui s’y trouvent enregistrées. Assise à sa table de cuisine, casque sur les oreilles ou attentive au défilement silencieux de la bande magnétique, elle consigne mot pour mot des confidences qui ne sont pas les siennes. Johansson fait de ce labeur méticuleux une métaphore filée de l’écriture elle-même.
La romancière déploie ici une réflexion discrète mais tenace sur ce que signifie prêter sa main à la voix d’autrui. Transcrire, c’est recopier, et recopier, c’est déjà s’approprier quelque chose, laisser un peu de soi se mêler aux mots d’un autre. Les pages où la narratrice note chaque soupir, chaque silence, chaque hésitation des femmes dont elle écoute les enregistrements comptent parmi les plus envoûtantes du livre. On y perçoit l’usure des doigts à force de taper, la lourdeur de la tête à force d’écouter, et cette porosité grandissante entre celle qui écrit et celles qu’elle écrit.
Ce métier de l’ombre, Johansson le dépeint sans jamais le surcharger de symboles. Elle préfère la sobriété du geste répété, la fatigue concrète, la routine hebdomadaire des feuilles déposées chez le prête-plume contre paiement. C’est précisément cette retenue qui rend l’ensemble si troublant. À mesure que la narratrice s’immerge dans les voix qu’elle transcrit, le lecteur sent se brouiller la frontière entre le travail et la vie, entre l’écoute et la possession. Le roman interroge alors, avec une élégance jamais appuyée, la place de celle qui se tient toujours du côté du papier, jamais de celui de la parole.
Naomi et Laura : deux femmes, une frontière qui s’efface
La rencontre entre Naomi et Laura, esquissée au détour d’un café de grand magasin, constitue l’un des fils les plus magnétiques du roman. Tout y est d’abord affaire de regards, de présences entrevues, de retrouvailles incertaines. Naomi cherche Laura des yeux à chacun de ses passages, scrute les patères à la recherche d’un manteau, guette une chevelure blonde et des yeux clairs, sans jamais la retrouver. Johansson installe entre ces deux femmes une attraction faite d’absence autant que de présence, où le souvenir lui-même se met à vaciller.
Quand Laura finit par s’installer dans l’appartement de Naomi, la romancière orchestre une lente confusion des identités d’une finesse remarquable. Laura se lave les cheveux avec le shampoing de Naomi, enfile ses vêtements un peu trop ajustés, emprunte son parfum, range son rouge à lèvres dans la salle de bains. Ces gestes du quotidien, anodins en apparence, dessinent une contamination progressive, comme si l’une commençait doucement à déteindre sur l’autre. Johansson saisit avec acuité cette manière qu’ont deux existences de se mêler jusqu’à devenir interchangeables.
Le titre du roman prend ici tout son sens, sans que l’autrice ait jamais besoin de le souligner. La question de l’original et du double, de qui imite qui, de qui se substitue à qui, irrigue cette relation sans jamais se résoudre en explication. C’est l’un des grands mérites de La Copie que de maintenir cette ambiguïté ouverte, de refuser le confort d’une réponse. On suit ces deux femmes avec une fascination teintée d’inquiétude, sensible à la beauté trouble de leur lien, attentif à cette frontière qui s’amenuise page après page. Johansson tisse là une étude de l’identité féminine et du désir mimétique d’une rare délicatesse.
Stockholm rêvée : décor mat, néons et cinéma permanent
Le décor de La Copie mérite qu’on s’y attarde, tant la romancière y déploie un art consommé de l’atmosphère. La ville où évoluent ses personnages, jamais tout à fait nommée mais habitée d’une présence forte, semble flotter dans une temporalité indécise. Métros bondés aux portes qui cliquettent dans les tunnels, stations anciennes aux arches de fonte et de verre, réverbères allumés au petit matin, odeur de feu de cheminée quand la température baisse : Johansson peint un univers urbain à la fois familier et légèrement décalé, comme vu à travers une vitre embuée.
Un magazine gratuit, City, circule de main en main dans les wagons et indique aux habitants où aller, quoi faire, vers quels lieux se tourner, le Submondo ou le Rigardi. Ces noms inventés, ces enseignes qui reviennent comme des refrains, contribuent à façonner une géographie mentale fascinante, où le réel se teinte d’onirisme. Le Submondo, ce cinéma ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre qui projette les mêmes films en continu, fonctionne comme le cœur battant de cet imaginaire. On y entre, on s’enfonce dans l’obscurité rouge des fauteuils, et le temps s’y dissout.
Cette présence obsédante du cinéma irrigue le roman de part en part et n’a rien d’un ornement gratuit. Les images projetées, ces vieux thrillers de meurtre et de paranoïa, ces actrices dont le corps ne semble pas s’accorder au visage, entrent en résonance souterraine avec les questionnements du livre sur l’apparence, le double et la chair. Johansson construit ainsi un monde clos, presque hypnotique, où chaque élément du décor répond aux thèmes profonds de l’œuvre. Le lecteur s’y laisse glisser comme on cède au sommeil en pleine après-midi, conscient de quitter doucement les rives du réel.
Sur la bande magnétique, le murmure de l’inconnue
Parmi les enregistrements que la narratrice transcrit semaine après semaine, l’un d’eux rompt soudain la routine. La voix attendue, avec son inspiration légèrement dramatique devenue familière, ne se manifeste pas. À sa place surgit un murmure ténu, comme jailli de nulle part : « Je t’ai vue. Toi aussi, tu m’as vue ? » Puis l’enregistrement s’arrête net. Johansson distille avec une maîtrise certaine ce moment de rupture, cet instant où l’ordinaire se fissure pour laisser passer quelque chose d’inquiétant.
La romancière sait l’effet d’une phrase posée au bon endroit, dans le bon silence. Cette interpellation venue de la bande magnétique hante la narratrice, qui rembobine, réécoute, note les mots sur un papier qu’elle glisse au fond de sa poche et palpe du bout des doigts au cours de ses promenades. Johansson transforme un simple message enregistré en énigme obsédante, en grain de sable qui détraque la mécanique bien huilée d’une existence. La force du procédé tient dans sa sobriété : pas d’effets appuyés, seulement une voix, une question, et le trouble qu’elles laissent dans leur sillage.
À travers ces séquences d’écoute, l’autrice explore avec subtilité la porosité entre les voix qu’on transcrit et la conscience de celle qui les recueille. La narratrice guette le rythme d’une respiration, attend des mots qui ne viennent pas, écoute le silence comme on scrute un visage. Le roman bascule alors dans un registre plus inquiétant, où l’on ne sait plus très bien ce qui relève de la bande enregistrée et ce qui appartient à l’imagination de celle qui écoute. Johansson cultive cette indécision avec un art consommé du non-dit, laissant le lecteur aussi désorienté, aussi captivé que sa narratrice.
Quand le visage cesse d’être tout à fait le sien
L’un des motifs les plus saisissants de La Copie concerne le rapport au corps et au visage, traité par Johansson avec une étrangeté presque tactile. La narratrice, en se lavant le visage devant le miroir, éprouve la sensation que ses traits se déforment sous ses doigts, que sa chair cède comme de l’argile. Elle voit distinctement le bout de ses doigts s’enfoncer dans sa peau. Ce trouble physique, d’abord fugace, finit par s’installer et résister, ouvrant une brèche inquiétante dans la perception que le personnage a d’elle-même.
La romancière manie ce glissement vers l’insolite avec une retenue qui en décuple la puissance. Elle ne verse jamais dans le spectaculaire ; elle préfère le détail concret, la sensation précise, le geste quotidien soudain teinté d’anomalie. Cette manière de faire vaciller le réel sans jamais le rompre tout à fait rappelle les meilleures pages de la littérature de l’inquiétante étrangeté. Le visage qui se dérobe, le reflet qui ne coïncide plus, le corps qui semble appartenir à une autre : autant de variations sur l’identité incertaine qui constituent le terreau le plus riche du roman.
Ces sensations corporelles entrent en dialogue avec les autres fils du livre, le métier de copiste, la fusion avec Laura, les actrices dont le corps ne correspond pas au visage à l’écran. Johansson tisse entre ces éléments des correspondances souterraines qui récompensent le lecteur attentif. Tout concourt à brouiller la certitude d’être soi, d’occuper un corps qui nous appartienne en propre. Cette interrogation, l’autrice ne la résout pas, et c’est tant mieux : elle préfère laisser le malaise s’installer, comme une note tenue qui ne se résout jamais en accord. Le roman y gagne une profondeur troublante, qui se loge durablement dans l’esprit.
La copie, l’original, et ce que Hanna Johansson laisse résonner
Refermer La Copie laisse une impression rare, celle d’avoir traversé un territoire mental plus qu’une intrigue, d’avoir habité une conscience plutôt que suivi une histoire. Hanna Johansson signe là un roman exigeant, qui assume sa lenteur et son indétermination, et qui demande au lecteur de renoncer aux repères habituels pour se laisser porter par une atmosphère et des résonances. Ceux qui acceptent ce pacte y trouveront une œuvre d’une cohérence remarquable, où chaque motif, le double, la transcription, le cinéma, le visage qui se dérobe, répond aux autres dans une chambre d’échos savamment agencée.
La grande réussite du livre tient dans cette manière de poser des questions sans jamais imposer de réponses. Qu’est-ce qu’un original, qu’est-ce qu’une copie, où s’arrête une identité et où commence celle d’une autre : Johansson laisse ces interrogations en suspens, préférant la vibration de l’ambiguïté à la clôture rassurante d’une explication. Sa prose, traduite ici avec soin par Cecilia Klintebäck, avance par touches précises, attentive aux sensations et aux silences, fidèle à une esthétique de la retenue qui fait toute la singularité de cette voix venue de Suède.
On sort de cette lecture avec le sentiment d’avoir côtoyé une romancière qui sait exactement ce qu’elle fait, et qui fait confiance à ses lecteurs pour la suivre sur des chemins escarpés. La Copie n’est pas un livre qui se livre facilement, et c’est précisément ce qui le rend précieux. Il s’adresse à celles et ceux qui aiment que la littérature les déstabilise, qui préfèrent les œuvres dont le mystère persiste après la dernière page à celles qui s’épuisent une fois refermées. Publié chez Robert Laffont, ce roman confirme qu’une certaine littérature scandinave continue d’explorer, loin des sentiers balisés du polar, les zones d’ombre les plus intimes de l’identité.
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Mots-clés : La Copie, Hanna Johansson, identité, double, thriller psychologique, littérature suédoise, inquiétante étrangeté
Extrait Première Page du livre
» Je vais tout vous raconter. Je veux le faire.
La scène s’ouvre sur un grand magasin. C’est une image relativement intemporelle, avec une lumière mate, presque bleutée. Il y a du marbre beige, des miroirs, du chrome et, en plein milieu, deux escaliers mécaniques qui se croisent, comme une couture qui fendrait le bâtiment. L’un descend, l’autre monte.
Sur l’escalator qui descend se trouve une femme d’une trentaine d’années. Elle pourrait être un peu plus jeune ou un peu plus âgée : son style vestimentaire ne permet pas de le deviner. Elle porte un manteau en poil de chameau, un polo noir, un pantalon noir et des bottes de cuir. Ses cheveux sont foncés, luisants d’huile, plaqués en arrière, et s’arrêtent exactement en dessous de ses lobes. Elle a les yeux sombres. Le regard absent. Elle n’avouerait jamais à personne combien de temps elle passe à prendre soin de son apparence. Elle s’appuie sur la rampe de l’escalator, qui avance un peu plus vite que les marches, et doit corriger sa prise de temps en temps. Elle glisse sa main libre dans la poche de son manteau.
Sur l’escalator qui descend, Naomi s’accroche à la rampe qui avance un peu plus vite que les marches et, en glissant sa main libre dans sa poche, s’aperçoit que quelque chose ne va pas. Son étonnement est palpable. Elle ressent, dans son estomac et sur sa peau, le vertige de déceler quelque chose d’anormal sans encore savoir de quoi il s’agit exactement. C’est comme boire un verre de lait en croyant que c’est de l’eau. La découverte (de quoi, elle l’ignore encore) la glace. Aussi, lorsque l’escalator atteint le deuxième étage du grand magasin, celui de la mode masculine, elle enfonce ses mains dans ses poches. Là, elle se rend très clairement compte qu’elle n’y trouve pas ce qu’elle devrait y trouver. Au lieu de ses gants en cuir, elle attrape un petit tube lourd et froid et un morceau de papier. Ce ne sont pas ses affaires, elle le saisit immédiatement. Et lorsqu’elle sent la doublure lisse des poches contre la peau de ses mains nues, elle comprend ce qui a provoqué l’intuition, si forte, que quelque chose n’allait pas. L’intérieur de ses poches n’est pas lisse. Elle n’aurait pas dû avoir cette sensation, fraîche et soyeuse. La doublure aurait dû être rêche. Son vertige et son étonnement s’atténuent pour laisser place au sentiment agréable que les choses se remettent en place et trouvent une explication logique. »
- Titre : La Copie
- Titre original : Body double
- Auteur : Hanna Johansson
- Éditeur : Éditions Robert Laffont
- ISBN : 9782221281055
- Format : Broché
- Nationalité : Suède
- Langue : Français
- Traduction : Cecilia Klintebäck
- Date de publication : 16/04/2026
- Nombre de pages : 256 pages
- Genre : Roman littéraire, thriller psychologique
- Sujets traités : identité, double, dédoublement, mimétisme et désir mimétique, transcription et écriture, perception du corps, inquiétante étrangeté, frontière entre réel et imaginaire
Résumé
Dans une ville aux contours incertains, une jeune femme gagne sa vie en transcrivant pour un prête-plume les voix enregistrées d’inconnues. Semaine après semaine, elle consigne leurs confidences, chaque mot, chaque silence, chaque soupir. Sa routine bascule le jour où, dans un grand magasin, un échange anodin lui glisse entre les mains un objet qui n’est pas le sien, puis lorsqu’une voix surgie d’une cassette s’adresse directement à elle.
À mesure qu’une mystérieuse Laura entre dans son existence et que son propre visage semble se dérober sous ses doigts, la frontière entre soi et l’autre, entre l’original et la copie, se met à vaciller. La Copie est un roman magnétique sur l’identité, le double et le désir mimétique, où Hanna Johansson cultive l’ambiguïté avec un art consommé du non-dit.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















