Un cadavre découvert place Rouge et une enquête qui commence mal
Il y a des ouvertures qui vous attrapent par le col. Celle de Daria Desombre commence par le froid, un froid de gueux, celui qui mord les doigts d’une clocharde surnommée « serpillière » qui arpente la place Rouge à l’heure trouble où la ville n’appartient encore à personne. Véra cherche un touriste à qui soutirer cent roubles. Elle trouve un joli paquet blanc frappé du logo du GOUM, posé au pied de la grille de la cathédrale Saint-Basile, et croit un instant que le ciel lui fait un cadeau. Ce qu’elle découvre à l’intérieur la jettera face contre les pavés. L’auteure ne s’attarde pas, ne surligne rien, et cette économie de moyens vaut mieux qu’une page entière de descriptions macabres.
Cinq mois plus tard, un corps est repêché dans la Moskova, au pied même des remparts du Kremlin. Un homme d’âge mûr, taillé par les salles de sport, un tatouage de serpent enroulé sur le bras qui trahit un passé carcéral, un visage abîmé par l’eau. La rivière a tout poli comme un galet. Aucune trace exploitable, aucun témoin sérieux, sinon deux adolescents blêmes dont le rendez-vous amoureux vient de virer au cauchemar. Puis la tête bascule sur le brancard et un nombre apparaît, tracé à l’arrière du crâne : 14. Le capitaine Andreï Yakovlev photographie, hausse les épaules et range l’information dans un coin de sa mémoire. Un chiffre sans liste à laquelle le rattacher n’est jamais qu’un chiffre.
Voilà le pari initial du roman, et il est plus malin qu’il n’y paraît. Aucun compte à rebours artificiel, aucune menace hurlée dès le troisième feuillet. Simplement une enquête qui patine, un service débordé, un enquêteur de bonne foi qui ne dispose pas encore de la clé et une stagiaire reléguée dans les archives poussiéreuses de la Petrovka. Le lecteur, lui, sait déjà que quelque chose relie ces morts éparpillées. Ce décalage produit une tension sourde, presque physique, et Daria Desombre s’en sert avec une patience de joueuse d’échecs.
Macha Karavaï, une stagiaire de vingt-trois ans avec une idée fixe
Elle se réveille avant son réveil, les yeux ouverts dans le noir, face au tapis turc qu’aimait son père. Sur l’étagère dorment les livres de son enfance, Conan Doyle, Jane Austen, les sœurs Brontë, qu’elle rouvre parfois au hasard comme d’autres feuillettent des albums photo. Elle, justement, ne supporte pas les albums : avant ses douze ans, son père y figure ; après, il a disparu. Fiodor Karavaï, avocat réputé, a été assassiné. Chaque matin, Macha salue d’un signe de tête le portrait accroché au mur et lui pose invariablement la même question, celle qui n’a pas de réponse. Cette scène minuscule dit tout du personnage sans jamais recourir à l’explication psychologique.
Sa singularité tient à une obsession qu’elle a méthodiquement transformée en compétence. Son mémoire de fin d’études porte sur les meurtres en série maquillés en accidents, et son directeur de recherche, un mandarin distrait qui préfère ses conférences à Princeton, comprend en une conversation de cafétéria ce que dissimule ce choix de sujet. On n’accumule pas une telle érudition en une année universitaire. Il lui conseille de renoncer, de vivre, de laisser les monstres tranquilles. Elle relève le menton, exactement comme son père le faisait, et part effectuer son stage à la Petrovka. Piston à l’appui, elle l’assume : sans cela, jamais on ne lui aurait ouvert cette porte.
Ce qui séduit chez Macha, c’est le refus de la posture. Elle ne rêve ni de course-poursuite ni de revolver au poing. Elle se voit apporter une pièce au raisonnement collectif, être écoutée une fois, une seule, par des hommes qui ne l’attendent pas. Reléguée à un coin de table déblayé à la va-vite, chargée d’un rapport statistique dont personne n’a besoin, elle s’exécute sans bouder. Et c’est en épluchant ces dossiers réputés stériles, loupe empruntée à la main, penchée sur des clichés en noir et blanc qui ont l’obligeance de masquer la couleur du sang, qu’elle repère l’anomalie que tous ont manquée. Grande, sans maquillage, ongles coupés court, elle avance par entêtement plus que par génie. C’est infiniment plus crédible, et infiniment plus attachant.
Andreï Yakovlev, le flic de terrain qui ne voulait pas d’assistante
Le portrait est un régal. Andreï se réveille nez à nez avec un museau poilu à l’haleine douteuse, séquelle d’un accès de compassion nocturne : la veille, sorti acheter du pain, il a tapé la discute avec un chien errant, lui a raconté sa vie de célibataire endurci et a prononcé le mot fatal, « boulettes ». L’animal, baptisé Marilyn pour ses talents de comédien, a raflé la moitié du dîner et s’est adjugé le canapé, puis le lit. Une serviette grise à force de ne pas être lavée, du café soluble dans la tasse de la veille, un fromage oublié à l’épicerie : en trois paragraphes, Daria Desombre installe un homme entier, sans jamais peser sur le pathétique.
Provincial monté à Moscou, il a taxité le week-end dans une vieille Ford pour arrondir ses fins de mois et connaît désormais la capitale rue par rue, ce dont il tire une fierté légitime. Il double les berlines allemandes avec sa guimbarde au moteur gonflé et savoure la tête des conducteurs. Il ne lit guère, méprise la télévision, considère les jours de congé comme une punition et ne se sent vraiment vivant qu’écrasé sous les dossiers. Alors, quand le colonel Anioutine lui présente une longue jeune femme diplômée de l’université d’État de Moscou en lui expliquant qu’il aura beaucoup à lui apprendre, la moutarde lui monte au nez. Ce n’est pas de la misogynie ordinaire, c’est plus retors : un complexe de classe qu’il refuse de nommer, un mélange d’orgueil et de méfiance envers les gosses de riches à qui papa achète tout, y compris les diplômes.
L’auteure aurait pu se contenter du duo canonique, le bourru et la surdouée. Elle fait mieux : elle prend son temps. Le dégel s’opère par petites concessions, une phrase moins sèche, un renseignement lâché à contrecœur, une inquiétude qui déborde et se déguise en colère. Andreï finit par crier sur Macha précisément parce qu’il commence à craindre pour elle, et cette scène de voiture où deux athées convaincus se surprennent à débattre de signes de croix et de cité céleste compte parmi les plus savoureuses du roman. Le respect, ici, s’arrache. Il ne se décrète pas.
Innokenti et l’érudition comme instrument d’investigation
Le troisième pilier du dispositif se prénomme Innokenti, historien et antiquaire, ami de longue date de Macha, silhouette de veste en tweed et pantalon de flanelle grise au milieu d’un roman peuplé de jeans turcs et de blousons de la Petrovka. Il commande du vin blanc léger qui s’accorde avec les asperges, se fait traiter de snob avec une tendresse manifeste, déniche des icônes vieux-croyants du XVIIe siècle pour ses clients et commande le plus monumental gâteau de la vitrine quand son amie broie du noir. Le duo fonctionne à merveille : elle raisonne, il sait. « Si Macha avait un esprit gouverné par la logique, Innokenti, lui, se laissait guider par l’érudition. »
Cet homme aime les cartes anciennes, les photographies sépia et les maîtres hollandais pour une raison qu’il formule joliment : la grandeur du détail. Les patineurs minuscules au fond d’un Bruegel, une scène de rue chez De Hooch, les jardins potagers du quartier de Streletski sur une planche d’atlas, tout cela recompose le passé et sert de fil d’Ariane dans le labyrinthe du temps. Lorsque Macha étale devant lui un plan de Moscou constellé de petites croix, il ne comprend rien aux homicides, mais il reconnaît une forme. C’est ainsi que le savoir devient une pièce d’enquête à part entière, au même titre qu’un relevé d’empreintes.
Daria Desombre glisse par ce biais une véritable culture, plans du XVIe siècle, querelles entre orthodoxes et catholiques, urbanisme médiéval, sans jamais transformer son roman en cours magistral. La documentation circule dans les dialogues, entre deux plats, avec l’ironie de deux amis qui se connaissent par cœur. Innokenti apporte en outre une élégance triste, un décalage aristocratique qui contraste avec la rudesse des interrogatoires menés par Andreï. Il ira du reste sur le terrain lui aussi, interroger un nageur agacé dans un vestiaire qui sent le chlore, et découvrira que l’enquête réclame une patience différente de celle des archives.
Moscou en Nouvelle Jérusalem, quand la topographie dessine la carte des crimes
C’est le trait de génie du livre, et il est tiré d’une réalité historique. La Moscou médiévale fut pensée, bâtie, orientée selon le modèle de la Jérusalem céleste. Les architectes des tsars ont voulu une cité sacrée, un reflet terrestre de la ville promise. Or les corps que Macha exhume des cartons oubliés ont tous été retrouvés en des points qui composent, une fois reportés sur un plan ancien, une figure qui n’a rien de hasardeux. Quai Bersenevskaïa, tour Koutafia, rue Varvarka, Loubianski Proezd, place Pouchkine, mont Poklonnaïa, cathédrale Saint-Basile : la liste des toponymes devient une grille de lecture, et chaque nouveau lieu resserre l’étau.
L’autre trouvaille tient au titre lui-même, dont le sens se révèle au détour d’une conversation. Dante s’appuyait sur les sept péchés capitaux parce qu’il était catholique. Dans l’orthodoxie, cette hiérarchie n’existe pas : tous les péchés sont capitaux. La numérotation qui accompagne les victimes ne renvoie donc pas à la comptabilité familière du purgatoire occidental, et il faudra chercher ailleurs, dans une tradition spirituelle bien plus ancienne, la clé de cette arithmétique morbide. Le lecteur occidental avance ici en terrain neuf, ce qui donne au roman une saveur que peu de thrillers européens peuvent revendiquer.
Moscou, sous la plume de Daria Desombre, prend corps de manière saisissante : bouchons où l’on passe désormais trois heures par jour, là où le tour de la cité fortifiée en réclamait autant au Moyen Âge, cours d’immeubles transformées en marchés improvisés, appartements aux murs de carton, sous-sols d’anciennes centrales électriques reconvertis en dépôts de tramways. La ville contemporaine, brutale et bruyante, se superpose à sa version sacrée comme deux calques mal alignés. De cet écart naît l’inquiétude qui irrigue tout le livre. Un plan de Moscou figure d’ailleurs en fin de volume, et la tentation d’y revenir en cours de lecture devient vite irrésistible.
Une construction en courts chapitres alternés qui impose son tempo
Soixante-treize chapitres, dont la plupart tiennent en trois ou quatre pages et portent simplement un prénom en guise de titre : Macha, Andreï, Macha, Andreï. Le procédé pourrait sembler mécanique. Il produit l’inverse d’une mécanique. Le regard bascule d’un bureau à une scène de crime, d’un dîner arrosé de vin blanc à une salle d’archives, et chaque bascule relance la machine. Les chapitres les plus courts fonctionnent comme des respirations volées, les plus longs comme des paliers où l’intrigue se densifie. Impossible de s’arrêter à la fin d’une section : la suivante fait déjà signe.
Cette alternance se fissure régulièrement pour laisser place à d’autres voix. Katia, l’amie d’enfance de Macha devenue conteuse de génie par nécessité sociale, femme de peu qui s’est inventé un rôle de bouffonne pour se faire une place dans un monde qui n’était pas le sien. Liouda, ex-petite amie d’une victime, dont le monologue en argot fleuri sur les talons aiguilles et la chirurgie esthétique en dit long sur le fossé entre les classes moscovites. Des chapitres portent le nom d’un lieu suivi d’un prénom, comme des stations sur un itinéraire dont on ne connaît pas encore le terminus. La polyphonie élargit le champ sans jamais brouiller le fil.
La traduction de Julia Chardavoine mérite un mot, car elle réussit un exercice délicat : faire cohabiter le parler cru d’un capitaine de la Petrovka, la langue châtiée d’un antiquaire féru de maîtres hollandais, le russe familier des cités et la prose liturgique des textes médiévaux cités en cours de route. Les deux exergues, l’un emprunté à Ivan Chmeliov sur la cité de Dieu, l’autre à Nietzsche sur celui qui combat les monstres, annoncent d’emblée les deux versants du livre. L’écriture, moderne et rapide, ne renonce jamais à l’ironie, y compris dans les moments les plus sombres.
Un polar qui donne envie de rouvrir un vieux plan de Moscou
Premier volume d’une série consacrée à Macha Karavaï, publié au Masque en 2019 après avoir séduit plus d’un million de lecteurs russes, ce roman appartient à cette catégorie rare des thrillers qui laissent derrière eux autre chose qu’une adrénaline consommée. Daria Desombre, née à Saint-Pétersbourg, formée à l’art à l’Ermitage avant de passer par l’Institut Français de la Mode et la joaillerie, y injecte un regard d’historienne de l’art autant que de romancière. Cela se sent dans la façon dont elle compose ses scènes, cadre ses décors et croit à la puissance révélatrice du détail infime.
L’équilibre trouvé entre l’enquête policière et la traversée culturelle constitue sa vraie réussite. On y suit un raisonnement rigoureux, on y croise des interrogatoires savoureux, des médecins légistes portés sur les alcools forts et un chien nommé Marilyn, mais on y apprend aussi comment une capitale s’est rêvée en reflet du paradis et ce que l’orthodoxie fait de la faute humaine. Les émotions ne sont jamais soulignées à gros traits : le deuil de Macha, la solitude d’Andreï, la mélancolie d’Innokenti affleurent par petites touches et gagnent en justesse ce qu’elles perdent en démonstration.
Reste ce plaisir très particulier, celui d’un livre qui reconfigure votre géographie mentale. On repose l’ouvrage avec l’envie irrépressible de déplier un plan de Moscou, d’y chercher la tour Koutafia et le quai Bersenevskaïa, de superposer mentalement la ville d’aujourd’hui et la Jérusalem de pierre que ses bâtisseurs voulaient dresser. Peu de polars possèdent cette faculté d’ouvrir une porte sur un ailleurs réel. Celui-ci l’ouvre en grand, et la referme juste assez tard pour qu’on ait envie d’aller voir ce que contient le tome suivant.
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Mots-clés : polar russe, tueur en série, Moscou, Jérusalem céleste, Petrovka, Daria Desombre, thriller érudit
Extrait Première Page du livre
« Prologue
Cinq mois plus tôt…
Il faisait un froid… Un vrai froid de gueux. Véra, une clocharde de carrière au doux surnom de « serpillière », faisait les cent pas sur la place Rouge en claquant des dents. Elle n’avait jamais aimé les places, et celle-ci encore moins. Elle s’y sentait seule, toute petite et sans défense. Elle avait beau se dire que c’étaient tous ces flics qui lui mettaient les nerfs en pelote, une sorte d’instinct animal lui soufflait que le danger venait d’en haut. Il faut dire qu’adossée au beau milieu de la place Rouge contre les remparts du Lobnoïe Miesto, pile là où se déroulaient autrefois les exécutions publiques, elle avait franchement l’impression d’être à la merci des cieux.
Véra regardait autour d’elle et se maudissait. Pourquoi diable était-elle venue se fourrer ici ? Pas le moindre étranger auquel soutirer ne serait-ce que cent roubles ! C’était encore trop tôt. Même les employés des grands magasins GOUM n’avaient pas pointé leur nez. Seuls quelques étudiants en bout de course après une nuit blanche traînaient dans un coin de la place, mais il n’y avait pas grand-chose à espérer en tirer.
Et ce froid… Un froid de gueux, vraiment ! Le vent soufflait. Dans cette lumière mélancolique du petit matin, le sentiment de solitude était tel que Véra ne pensait qu’à se saouler la gueule. Seulement elle n’avait pas d’argent et nul moyen de s’en procurer.
Mais soudain elle eut l’impression que le bon Dieu en personne la montrait du doigt pour lui dire quelque chose du genre : « Ô, Véra, servante de Dieu ! Tu n’es que poussière et cendres, mais j’ai quand même une petite surprise pour toi. »
Au pied de la grille de la cathédrale Saint-Basile, il y avait un beau paquet blanc avec le logo du GOUM. Véra en eut des frissons. Ce cadeau, assurément, lui tombait du ciel. Pleine de gratitude, elle s’arrêta un instant devant la cathédrale pour se signer et se précipita vers son petit paquet. À l’intérieur, quelque chose avait été enveloppé dans un papier blanc très sale. Sans prêter attention aux taches sombres ni même prendre la peine d’enlever ses gants troués, Véra déchira l’emballage. »
- Titre : Tous les péchés sont capitaux
- Titre original : Prizrak Nebesnogo Ierusalima
- Auteure : Daria Desombre
- Éditeur : Le Masque
- ISBN : 9782702449073
- Format : Broché
- Nationalité : Russie
- Langue : Français
- Traduction : Julia Chardavoine
- Date de publication : 27/03/2019
- Nombre de pages : 384 pages
- Genre : Roman policier, thriller
- Sujets traités : Tueur en série, police de Moscou, Jérusalem céleste, Moscou médiévale, orthodoxie, péché et châtiment, deuil paternel, enquête criminelle
Résumé
Depuis l’assassinat de son père, avocat renommé, Macha Karavaï nourrit une obsession méthodique pour les tueurs en série, au point d’y consacrer son mémoire de fin d’études en droit. Pistonnée pour un stage à la Petrovka, l’état-major de la police moscovite, elle y est accueillie avec une franche hostilité par le capitaine Andreï Yakovlev, qui l’écarte en lui confiant de vieilles affaires d’homicides jugées sans intérêt.
En dépouillant ces dossiers oubliés, Macha remarque que les lieux où les corps ont été découverts, du quai Bersenevskaïa à la tour Koutafia en passant par la cathédrale Saint-Basile, correspondent au plan de la Moscou médiévale, bâtie au Moyen Âge selon le modèle de la Jérusalem céleste. Aidée de son ami Innokenti, historien et antiquaire, elle finit par attirer l’attention d’Andreï. Tous trois s’engagent alors sur la piste d’un meurtrier pour qui, conformément à la tradition orthodoxe, aucune faute n’est vénielle.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















