Sept visages de Proust dans un sac de recyclage
Un samedi de novembre, la pluie sur les vitres, et Guido Brunetti à genoux devant une bibliothèque qui déborde : voilà l’image inaugurale que Donna Leon choisit pour son trente-troisième volume vénitien. Le commissaire trie. Quatre étagères, quatre degrés de culpabilité littéraire, depuis les livres qu’il relira certainement jusqu’à ceux dont il savait, au moment même de les acheter, qu’il ne les ouvrirait jamais. Il extirpe les Proust, les compte, les empile, et l’inventaire vire au petit théâtre domestique. Manzoni prend le chemin du sac municipal, D’Annunzio suit, congédié par un vers que Brunetti retourne contre son auteur avec une insolence réjouissante. Rien de tout cela ne relève encore de l’enquête. Tout, pourtant, installe déjà ce qui fera la matière du livre.
Car cette scène d’ouverture fonctionne comme une déclaration de méthode. Donna Leon ne commence jamais par le crime : elle commence par un homme qui pense, qui juge, qui hésite, qui parle tout seul à des poètes défunts. Le lecteur familier de la série retrouve immédiatement la température de cette prose, ni pressée ni languissante, capable de faire tenir une caractérisation entière dans le choix d’un livre jeté ou sauvé. Les nouveaux venus, eux, disposent d’une porte d’entrée idéale : nul besoin d’avoir lu les trente-deux enquêtes précédentes pour comprendre qui est cet homme et ce qu’il valorise. Le tri des étagères tient lieu de portrait.
Ce goût de l’ordinaire irrigue l’ensemble du roman. Un café bu en trois gorgées au comptoir, un facteur croisé par hasard, une brioche avalée avant une autopsie, un vaporetto manqué de justesse : Donna Leon accumule ces menus faits avec une régularité de chroniqueuse et en tire une densité de réel que peu de romanciers du genre atteignent. La narration avance par digressions maîtrisées, chaque détour ramenant discrètement vers le centre. On sourit souvent, on s’attarde volontiers, et l’on comprend peu à peu que ce livre parlera moins de qui a fait quoi que de la manière dont les hommes se rangent, se justifient et s’accommodent. Le sac de recyclage posé sur la table de Paola contient déjà, en miniature, la question morale du roman : que garde-t-on, et que consent-on à jeter ?
Trévise sous la pluie, un collègue à ramener
Le premier déplacement du commissaire n’a rien d’une scène de crime. Vianello téléphone, la voix embarrassée, et le nom qu’il prononce laisse Brunetti sans réplique : l’agent Alvise a été arrêté à Trévise. Alvise, la mascotte bienveillante de la questura, celui qui se trompe d’adresse en allant procéder à une interpellation, celui qui oublie un classeur de dépositions dans un bus, celui aussi qui a désarmé un jour un homme menaçant sa femme avec un couteau de cuisine. Motif de l’arrestation : refus d’obtempérer et violence à l’encontre d’un agent public. Les deux hommes traversent la lagune un samedi de pluie pour tirer d’affaire un collègue que personne, à Venise, n’a jamais vraiment pris au sérieux.
Donna Leon tient là l’une des plus belles réussites du volume, et elle en fait autre chose qu’un simple lever de rideau. En chemin, Brunetti mesure une évidence désagréable : il serait incapable de reconnaître Alvise en civil. Cet homme avec lequel il travaille depuis des décennies n’existe pour lui qu’en uniforme et sous un képi trop grand. « C’est comme s’il n’existait pas vraiment », murmure-t-il devant une vitrine, et la remarque ouvre un abîme. Combien de collègues, dans son propre commissariat, ont-ils été ainsi réduits à une fonction ? Le retour en voiture, où un pan de vie privée se dit enfin à voix haute pour la première fois, compte parmi les pages les plus délicatement écrites du roman. Rien de démonstratif, aucune leçon assénée : deux hommes qui écoutent, un troisième qui s’entend prononcer un mot qu’il n’avait jamais osé formuler.
Cette intrigue secondaire irrigue ensuite tout le livre par petites touches. L’affectation d’Alvise auprès de Brandini, membre zélé d’une organisation catholique conservatrice, installe une inquiétude que Brunetti et Vianello ne savent pas comment désamorcer. La suite déjoue les attentes par le biais d’un souvenir d’enfance, d’une boucherie de la via Garibaldi et de morceaux de viande glissés en douce dans les sacs des clientes trop pauvres. La scène est superbe de retenue. Elle rappelle que la générosité, chez Donna Leon, s’exerce toujours discrètement, presque honteusement, et qu’elle constitue le seul héroïsme auquel ses personnages accèdent.
Quatre mètres de mur, une plaque de cuivre et trois initiales
Une conversation de fin de soirée, un verre de grappa, une histoire de famille : c’est ainsi que le palazzo Zaffo dei Leoni entre dans le récit. Le beau-père de Brunetti, sollicité par un vieil ami, cherche à savoir discrètement si la propriété est à vendre. Paola raconte, et l’affaire se révèle « typiquement vénitienne », comme elle le dit elle-même, mêlant amitiés anciennes, brouilles jamais soldées et refus de poser directement la question à l’intéressé. Le propriétaire, Renato Molin, enseigne l’histoire médiévale à Ca’ Foscari. Sa seconde épouse, Gloria Forcolin, a fréquenté la même école que Brunetti. La toile vénitienne se tisse en trois répliques.
La curiosité fait le reste, et elle prend une forme délicieusement contemporaine : Brunetti consulte un livre de photographies de jardins publié en 1973, puis Google Earth, où l’œil satellitaire lui révèle une armée de formes vertes cernant l’édifice. Le lendemain matin, il fait le détour à pied. Le mur d’enceinte dépasse les trois mètres, peut-être quatre. Sur la droite, une plaque de cuivre poli, une sonnette, trois lettres capitales et un blason : un lion, des flammes jaillissant derrière lui. Le détail est savoureux, car il condense un roman de mœurs entier. L’aristocratie vénitienne authentique n’affiche que ses initiales ; le professeur Molin, dont la branche familiale n’a jamais été reconnue par la Consulta Araldica, s’est arrogé toute la panoplie.
Donna Leon excelle depuis toujours à lire les hiérarchies sociales dans les objets, et elle atteint ici une précision remarquable. Une chevalière au petit doigt, un bureau surchargé de documents disposés pour signifier l’importance, un vouvoiement maintenu pendant huit années : chaque signe compte. Le palais lui-même participe du portrait, avec ses sols de terrazzo dont des morceaux manquent, sa fissure horizontale qui lézarde le mur du premier étage, ses portraits d’aïeux lugubres alignés dans le couloir. Splendeur revendiquée, entretien négligé. La ville tout entière semble d’ailleurs prise dans ce mouvement : Brunetti remonte le Grand Canal la nuit et compte les façades masquées par des bâches blanches, les grues qui hissent tuiles et carreaux de salles de bains vers les nouveaux propriétaires. Le roman policier se double d’une méditation continue sur ce que Venise vend et sur ce qu’elle perd.
Ora et labora, le verger des bénédictines et la jungle d’à côté
De part et d’autre d’un muret d’un mètre s’affrontent deux conceptions du monde. Côté palazzo, une prairie mal fauchée, jaunie, trouée, contre laquelle bute une muraille de végétaux démesurés. Les buissons ont atteint depuis si longtemps leur hauteur maximale qu’ils s’affaissent sur eux-mêmes et retombent latéralement, comme s’ils se propulsaient à l’horizontale en quête d’une proie. Un unique sentier, guère plus large qu’une piste d’animal sauvage, s’insinue dans les herbes avant de disparaître sous un lacis d’épines. Côté couvent, l’herbe est coupée, les arbres taillés, le potager protégé du gel par une couche de feuilles et de paille. Quatre abricotiers, deux pêchers, alignés le long du mur comme des suspects.
Donna Leon construit là une opposition d’une efficacité redoutable, et elle a la sagesse de ne jamais l’expliciter. Brunetti se contente de constater l’oxymore : comment associer les mots jardin et affreux ? Comment habiter des pièces d’un goût si sûr en supportant, derrière la vitre, cette nature menaçante ? La règle bénédictine, ora et labora, lui revient en mémoire au détour d’un déjeuner, et le contraste prend soudain une valeur morale. D’un côté le travail patient et la prière ; de l’autre l’abandon, l’incurie, ce qui pousse quand plus personne ne s’occupe de rien. Les jardiniers de la tante de Molin sont morts il y a des décennies et n’ont jamais été remplacés.
Le personnage de suora Benedetta, arrivée des Philippines six ans plus tôt, apporte au roman une lumière que Donna Leon ménage avec pudeur. Petite, ridée comme une pomme conservée à la cave, elle ratisse les feuilles, distingue les abricotiers des pêchers et déplore que si peu d’enfants scolarisés aient vu une vache vivante. Ses échanges avec Brunetti par-dessus le muret comptent parmi les plus vivants du livre, faits d’humour discret, de silences prudents et d’une bienveillance sans mièvrerie. Elle abrite aussi un secret domestique, une petite chienne nommée Sara, contrevenante au règlement, experte en franchissement de mur et en disparition sous les buissons. Cette présence animale, d’abord anecdotique, tisse au fil des chapitres l’un des fils les plus attachants de la narration.
Inesh Kavinda, l’italien appris à cinquante centimes le roman
Dans la maison de jardin restaurée de ses propres mains vit un homme dont presque personne ne sait rien. Inesh Kavinda, cinquantenaire originaire de Colombo, sans permis de séjour ni permis de travail, arrivé un soir devant une porte de Cannaregio, blessé et dépouillé. Huit ans plus tard, il a remplacé les fenêtres, refait la toiture, nettoyé des années d’accumulation, repeint les murs, et rendu à sa propriétaire l’argent qu’il n’avait pas dépensé. Il veille la nuit sur les parents âgés des amis de la maison, accompagne le maître des lieux à l’université trois fois par semaine, envoie au Sri Lanka presque tout ce qu’il gagne. Sa femme y enseigne, ses deux fils y étudient.
L’intérieur qu’il s’est composé constitue l’un des sommets descriptifs du roman. Un salon vert pâle, ni le vert criard du printemps ni celui d’un automne épuisé, mais la couleur pratique que porterait la nature à la maison. Une armoire en cèdre, un dessus-de-lit en lin soigneusement bordé, un fauteuil ni trop dur ni trop mou. Sur une petite table, une statuette de bois, un verre à demi rempli d’eau où penchent des fleurs sauvages, trois pierres polies par la mer, un coquillage rose. Et surtout des livres, répartis en trois langues qui cohabitent en paix sur les mêmes étagères. Chez Carlo, le bouquiniste du campo Santa Maria Nova, Inesh empruntait vingt volumes contre dix euros, cinquante centimes pièce, les rendait tous ensemble et repartait avec vingt autres. Son italien s’est construit là, roman policier après roman policier, sans qu’il comprenne d’ailleurs pourquoi les Européens s’obstinent à lire ces choses.
Donna Leon aborde la question des travailleurs invisibles sans pathos ni tribune. Elle procède par chiffres et par gestes : sept euros de l’heure pour douze heures de travail quotidien, un matériel livré à la nuit tombée pour éviter les autorisations, un passeport dissimulé derrière un filtre de hotte encrassé, quelques centaines d’euros dans une boîte en plastique à couvercle bleu. Les personnages qui ont côtoyé cet homme le décrivent tous par le même adjectif, et la répétition finit par peser lourd. La romancière laisse le lecteur mesurer l’écart entre cette existence méticuleuse et le regard que la ville pose sur elle.
Belisarius, Énée et les tracts jaunis d’une jeunesse en colère
Un album relié, acheté quelques euros chez le bouquiniste, contient des brochures, des affichettes et des coupures de presse vieilles de plus de quarante ans. On y lit la rhétorique flamboyante des années de plomb : l’exploitation permanente, les barrières de classe, le mépris de la classe dirigeante, le Peuple avec majuscule, l’Élite avec majuscule, la violence armée présentée comme unique levier historique. Deux signatures reviennent, empruntées à l’Antiquité, Belisarius et Énée, choisies par de très jeunes hommes que travaillaient des rêves de grandeur. Brunetti feuillette ces pages avec un malaise croissant, car il en reconnaît la musique. Il l’a chantée lui aussi, à vingt ans, dans les amphithéâtres et les cafés.
C’est ici que le roman gagne en épaisseur. Donna Leon convoque Bologne et ses quatre-vingt-cinq morts, l’enlèvement d’un général américain à Vérone qui vira au burlesque, la disparition jamais élucidée d’un professeur promis à une carrière politique. Elle rappelle ce chiffre glaçant : cent soixante-dix-huit personnes enlevées en Italie entre 1980 et 1984, la Vénétie parmi les régions les plus touchées. Puis elle referme le dossier historique pour poser la seule question qui l’intéresse. Que sont devenus ceux qui promettaient l’égalité universelle ? L’un enseigne le droit des affaires à la Bocconi, l’autre dirige une mine de nickel au Canada, un troisième importe de la viande en Europe de l’Est. Le père de Brunetti l’avait prédit un soir après dîner, la rage retombée : attends quarante ans, tu verras.
La séquence la plus mémorable revient pourtant à Vianello, qui raconte la seule fois où il a levé la main sur un homme, un journal claqué au visage d’un inconnu au lendemain de l’attentat de Bologne, un verre de lunettes brisé, et la découverte terrifiée qu’il avait frappé un septuagénaire. Sa honte, intacte après des décennies, éclaire tout le roman. À côté, la leçon donnée jadis à Brunetti par sa mère, qui servait le café à des étudiants discourant sur la liberté des paysans sans jamais lui demander ce que ce mot signifiait pour elle, atteint une justesse rare. Donna Leon ne condamne pas ces jeunesses. Elle en observe la trajectoire, et la trajectoire suffit.
Trois pierres plates, un coquillage rose, des fleurs sauvages penchées
Revenu seul dans la maison de jardin, Brunetti s’accorde un geste qui ne figurera dans aucun rapport : n’ayant pas de fleurs fraîches à déposer devant la statuette, il redispose les trois pierres et le coquillage d’une manière qui lui semble plus satisfaisante. Ce petit autel domestique, décrit trois fois au fil du livre et légèrement modifié à chaque passage, constitue l’invention formelle la plus juste du roman. Il fonctionne comme un baromètre moral. Selon qu’il est intact, déplacé de quelques millimètres ou réagencé par une main respectueuse, il dit qui est passé là et avec quelles intentions. Donna Leon confie à quatre objets minuscules ce que d’autres auteurs auraient étalé sur trente pages.
Il faut saluer la maîtrise avec laquelle la romancière conduit son enquête sans jamais forcer l’allure. Les entretiens progressent par courtoisie calculée, par flatteries dosées, par silences que Brunetti sait laisser s’étirer jusqu’à ce que son interlocuteur les remplisse. La technologie intervient, avec une signorina Elettra revenue de Genève passablement déçue par le respect que ses collègues européens témoignent à la légalité, mais elle ne remplace jamais la conversation par-dessus un muret ou l’observation d’un mur de graffitis. Les seconds rôles reçoivent leur part de lumière, du technicien Bocchese ajustant l’épée d’un bronze miniature au jeune ostéologue qui a tout appris à la télévision. La lagune, elle, continue de fournir ses images : le pont du Rialto éclairé par en dessous à trois heures du matin, une mouette dépeçant un pigeon devant une caméra de surveillance, deux vieillards immobiles face au soleil sur un banc.
Reste ce que le titre français annonce sans le dire. Le palais est bien celui de l’infortune, non parce qu’un malheur s’y abattrait de l’extérieur, mais parce que l’abandon y a été choisi, entretenu, préféré. Deux jardins séparés par un mètre de pierre, deux façons d’habiter le monde, et un homme venu de très loin qui plantait chaque année un ou deux arbustes dans une terre qui ne lui appartenait pas. Donna Leon signe un volume d’une cohérence remarquable, où le crime importe moins que la géographie morale qu’il révèle, et où la question posée aux lecteurs tient en peu de mots : qu’est-ce qui pousse, chez nous, quand nous cessons d’entretenir quoi que ce soit ?
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Mots-clés : Donna Leon, commissaire Brunetti, polar vénitien, années de plomb, travailleurs invisibles, roman policier italien, Le palais de l’infortune
Extrait Première Page du livre
« 1
C’était un samedi de début novembre. N’ayant pas envie de sortir, Guido Brunetti resta à la maison pour décider quels livres enlever de la bibliothèque du bureau de Paola. Autrefois, avant la naissance de leur fille, il avait renoncé à son espace personnel pour que leur second enfant puisse disposer de sa propre chambre. Paola lui avait proposé quatre étagères pour ses livres préférés. À l’époque, Brunetti avait douté que cela suffise, et l’avenir lui avait donné raison : il était temps de procéder à un tri drastique. Ainsi devait-il à présent choisir les ouvrages à sacrifier. La première étagère contenait les ouvrages qu’il était certain de relire un jour ; la deuxième, à hauteur des yeux, les ouvrages à lire ; la troisième, ceux qu’il espérait finir un jour, et celle du bas, les volumes dont il avait toujours su, parfois au moment même de les acheter, qu’il ne les lirait jamais.
D’abord, les livres du bas. Il se campa sur un genou et observa leurs dos. Vers le milieu de l’étagère, il vit le visage familier de Proust, puis de nouveau le visage de Proust, et encore le visage de l’écrivain. Il glissa ses mains entre le premier livre et le dernier et, lançant à haute voix : « Allons-y ! », il les tira d’un seul tenant. Se relevant, il les empila sur la table de travail de Paola, d’abord en une tour instable, qu’il parvint à consolider. Il recula ensuite pour dénombrer les visages proustiens : sept au total.
Il alla chercher dans la cuisine un des sacs distribués par la ville pour le tri du papier. Il y glissa soigneusement les Proust et retourna à la bibliothèque avec le sac. S’agenouillant de nouveau, il regarda plus attentivement les derniers ouvrages, qu’il jugea à l’emporte-pièce et condamna à rejoindre les autres dans le sac, sans leur laisser la moindre chance de plaider leur cause pour ne pas être arrachés au douillet bureau de Paola. Moby Dick ou la baleine ; L’Homme de sentiment ; Les fiancés, qu’il avait été obligé de lire au liceo1 et qu’il avait détesté. Si ce dernier avait survécu aussi longtemps, c’est parce que Brunetti n’avait osé croire, jusqu’à ce jour, qu’un « classique » pût être aussi assommant, aussi échoua-t-il dans le sac. Le commissaire se dirigea ensuite vers les quatre volumes contenant les pièces et les poèmes de D’Annunzio et sut immédiatement qu’ils étaient voués au même destin : était-ce parce qu’il était un mauvais écrivain ? Ou une mauvaise personne ? Pour régler cette question, le commissaire ouvrit une anthologie au hasard et lut le premier vers du premier poème sur lequel il posa les yeux : « Voglio un amore doloroso, lento. »
Brunetti soupira. « Ah, tu veux un amour lent et douloureux, c’est ça ? lança-t-il au poète défunt. Que dirais-tu d’un amour rapide et indolore ? » Il se pencha pour prendre les seize centimètres de D’Annunzio et les glissa près du Manzoni. « Si d’aventure un mariage a eu lieu dans les cieux, dit-il en baissant les yeux sur le sac, c’est bien celui-ci », conclut-il, satisfait de sa décision. Le bouquiniste sur le campo Santa Maria Nova serait enchanté de les récupérer.
Brunetti observa les espaces vides sur l’étagère en se demandant comment les combler. La sonnerie de son téléphone coupa court à ses réflexions.
Il reconnut aussitôt la voix de Vianello. »
- Titre : Le palais de l’infortune
- Titre original : So shall you reap
- Auteure : Donna Leon
- Série : Les enquêtes du Commissaire Brunetti
- Éditeur : Calmann-Lévy
- ISBN : 9782702190500
- Format : Broché
- Nationalité : États-Unis
- Langue : Français
- Traduction : Gabriella Zimmermann
- Date de publication : 21/08/2024
- Nombre de pages : 320 pages
- Genre : Roman policier, polar, enquête policière
- Sujets traités : Immigration clandestine, travailleurs invisibles, années de plomb, terrorisme italien, classes sociales, patrimoine vénitien, homosexualité et préjugés, idéalisme politique déçu
Résumé
Venise, un samedi de novembre. Guido Brunetti trie sa bibliothèque quand Vianello l’appelle : un agent de la questura vient d’être arrêté à Trévise. L’affaire se règle discrètement, mais elle laisse au commissaire une question désagréable sur la manière dont il regarde ses propres collègues. Quelques jours plus tard, une conversation de famille l’amène à s’intéresser au palazzo Zaffo dei Leoni, une vaste propriété de Cannaregio que son propriétaire, professeur d’histoire médiévale, n’aurait aucune intention de vendre.
Dans la maison de jardin de ce palais vit depuis huit ans Inesh Kavinda, un Sri Lankais sans papiers qui a restauré les lieux de ses propres mains et envoie presque tout ce qu’il gagne à sa famille restée à Colombo. Ses étagères abritent des ouvrages bouddhistes, des romans policiers achetés cinquante centimes pièce et, plus étrangement, un album de tracts italiens vieux de quarante ans. Brunetti va devoir remonter jusqu’aux années de plomb pour comprendre ce que cet homme discret avait fini par découvrir.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.














