Quinze ans, un fusil scié et du vernis à ongles
Il existe des héroïnes qu’on n’oublie pas parce qu’elles refusent de choisir entre deux mondes qu’on croyait incompatibles. Ámbar en fait partie. À quinze ans, elle sait reconnaître un calibre à la forme d’un orifice de sortie, distinguer un faux billet au toucher, recoudre une plaie sans qu’on le lui demande. Elle sait aussi qu’elle voudrait des lunettes de soleil, un tee-shirt qui lui plaise vraiment, une paire de baskets qu’elle ne devrait pas jeter à la prochaine ville. Nicolás Ferraro fait tenir ces deux savoirs dans la même adolescente, sans jamais forcer le contraste, et c’est là que naît la vibration singulière du roman.
Le détail qui frappe, c’est la façon dont la matérialité de son quotidien contredit sans cesse le décor criminel. Ses ongles rougis par le sang de son père, elle les regarde d’abord comme du vernis. Son fusil, offert pour ses treize ans avec la recommandation d’en prendre soin, lui a été présenté comme on offre un animal de compagnie. L’argent qu’elle amasse en secret, pièce après pièce, dort dans une cartouche vidée de ses plombs, parce que son père volerait un walkman mais jamais des munitions. Chaque objet porte cette double signature, à la fois banale et compromettante.
Ferraro comprend surtout une chose que beaucoup de romans initiatiques négligent : la violence n’annule pas l’adolescence, elle la déporte. Ámbar continue de tenir des comptes mesquins contre les filles de son collège, de rougir pour un garçon aux incisives écartées, de rêver d’un tatouage dont elle n’a pas encore arrêté le motif. Elle continue d’attendre qu’on fasse une compilation de chansons en pensant à elle, ce qui n’est jamais arrivé. Cette persistance obstinée du désir ordinaire au milieu du danger donne au livre sa charge émotionnelle. On ne lit pas seulement la fille d’un gangster, on lit une gamine à qui l’on a confisqué les cinq semaines de calme qu’elle avait eu le malheur d’aimer, et qui les réclame encore, à sa manière, sans jamais s’apitoyer sur son sort.
Víctor Mondragón, ce père qu’on déchiffre à ses cicatrices
Víctor Mondragón appartient à cette famille de figures paternelles qui laissent une empreinte durable : dangereux, drôle, affectueux par éclipses, et absolument imperméable à toute explication. Il est, comme le formule sa fille avec une lucidité désarmante, un homme de solutions et non de justifications. Son corps raconte à sa place, couvert de marques que plusieurs personnes se disputent dans le même village, chacune revendiquant la paternité d’une entaille précise. Ce goût de la légende, Ferraro l’utilise avec finesse : la réputation devient une monnaie, une armure, parfois un piège.
Le tatouage qui ouvre le livre condense tout leur lien. Le prénom de sa fille gravé sur l’avant-bras, encadré de deux roses de Chine, placé juste au pli du coude où les manches le dissimulent presque toujours. Le père a la fille dans la peau mais ne l’a jamais prise dans ses bras. Il a choisi son prénom mais n’est pas venu la chercher. De cette contradiction, l’auteur tire une tension qui irrigue chaque échange, et les dialogues entre eux comptent parmi les plus réussis du roman : vifs, ironiques, ponctués de coups de griffe et de trêves négociées par un surnom affectueux.
L’intelligence de Ferraro est de ne jamais transformer Víctor en monstre ni en héros repenti. On le voit tendre une bouteille d’eau, acheter des croissants, s’inquiéter d’un chiot qui pourrait se blesser sur une vitre, puis basculer dans une brutalité méthodique qu’il justifie par une arithmétique glaçante : frapper le premier, frapper fort, réduire trois adversaires à deux. Ámbar l’observe et le juge, le questionne et l’excuse, l’aime et le déteste dans le même mouvement. Le lecteur suit ce balancement sans qu’aucune morale ne lui soit imposée. C’est un portrait construit par accumulation de gestes, où le silence pèse autant que les mots, où un stylo Parker manié avec une écriture presque féminine en dit plus long qu’une confession. Rarement un père de roman noir aura été aussi minutieusement désossé par le regard de son enfant.
Prénoms jetables, motels de passage et voitures repeintes
La vie d’Ámbar tient dans un sac toujours prêt, et cette phrase suffirait presque à résumer l’expérience de lecture. Ferraro construit un univers où tout est consommable : les vêtements, les identités, les voitures, les villes. On a été les Navarro, les Alcázar, les Molina, on a traversé une période espagnole puis une période Indépendance, chacun choisissant son prénom à tour de rôle comme dans un jeu qui aurait mal tourné. La fillette remplissait les fiches d’hôtel pour s’exercer à écrire en lettres d’imprimerie. L’auteur transforme une contrainte criminelle en rituel familial, et ce déplacement produit un malaise durable.
Les lieux traversés forment une géographie de l’interchangeable, et ils prennent corps avec une précision remarquable. Motels aux couvre-lits bordés de satin, cendriers vissés aux tables de nuit, stickers de chaînes pornographiques à moitié décollés, aquariums troubles où quelqu’un a jeté son alliance. Stations-service perdues où le café se boit surtout pour tuer l’attente. Chambres où l’unique distraction consiste à fouiller les tiroirs pour y trouver ce que les précédents occupants ont abandonné : lettres inachevées, livres de cuisine annotés au stylo à bille, cassettes vidéo étiquetées à la main. Ámbar collectionne ces vestiges parce qu’ils ont l’air habités, ce que sa propre existence n’est jamais.
De cette accumulation naît l’un des thèmes les plus forts du livre : l’impossibilité d’attacher quoi que ce soit à soi. La règle paternelle, laisser chaque chose dans l’état où on l’a trouvée, gouverne aussi bien un lavabo taché de sang qu’une vie entière. Ámbar a cessé d’avoir un vêtement préféré, elle laisse le hasard décider de ce qu’elle porte, elle n’espère plus délaver un tee-shirt jusqu’au pyjama. Ferraro fait de ces renoncements minuscules le baromètre exact de ce qu’un enfant perd sur la route. Le romancier n’énonce jamais la thèse, il l’installe par touches, motel après motel, plaque d’immatriculation après plaque d’immatriculation, jusqu’à ce que le lecteur mesure lui-même le prix payé.
Terre rouge, mots guaranis et frontières poreuses du nord argentin
L’Argentine de Ferraro n’est pas celle des cartes postales de Buenos Aires. On roule vers le nord, vers la terre rouge, vers ces bourgades traversées par une route qui fait office d’avenue le temps de deux carrefours. Silos fendus par la foudre, carcasses calcinées autour desquelles l’herbe ne repousse plus, panneaux verts rongés de rouille indiquant des distances vers des villages dont personne ne se souvient. Le romancier sait qu’un paysage se rend crédible par ses défauts, et il collectionne ceux-ci avec un plaisir manifeste : bitume grêlé de nids-de-poule, moustiques agglutinés autour d’une applique, odeur de fleuve qui divise père et fille selon qu’on la trouve bonne ou pestilentielle.
La langue guaranie irrigue le texte et lui donne sa couleur la plus émouvante. Víctor ne rapporte pas de souvenirs de ses voyages, il rapporte des mots. Tache de son quand il revient du Brésil, gamine quand il rentre du Paraguay, et d’autres encore, offerts au compte-gouttes, qui deviennent la seule forme de tendresse que cet homme sache produire. Ce système de cadeaux immatériels vaut mille déclarations. Il dit l’absence, la culpabilité, l’affection empêchée, et il ancre le récit dans une zone frontalière où les langues se mélangent aussi naturellement que les trafics.
Autour de ces routes gravite tout un écosystème que Ferraro peint avec un sens aigu du portrait rapide. Une matriarche qui règne sur ses affaires depuis un salon rempli de cadres photo, un ferrailleur qui sculpte des masques et des chevaux de métal dans son hangar, un ancien tueur brésilien qui tapisse son studio de cartouches de cigarettes rapportées de Ciudad del Este. Chacun apparaît le temps d’une scène et repart en ayant laissé une trace. Le contexte argentin du début des années deux mille affleure sans jamais peser, à travers un journal télévisé, une Coupe du monde dont les almanachs traînent encore, une économie de survie où deux cents pesos représentent une fortune adolescente. Le décor n’illustre pas l’intrigue, il la produit.
Pearl Jam dans les oreilles, le sang sous les ongles
La bande-son du roman fonctionne comme un second récit, mené en parallèle et parfois en contrepoint. D’un côté, le walkman d’Ámbar, ses pin’s accrochés au sac, Soundgarden, Pearl Jam, Audioslave, la voix d’Eddie Vedder qui se déforme quand les piles agonisent. De l’autre, les cassettes de Cartola que son père fait tourner en boucle, un Brésilien à la voix passée au papier de verre, dont les chansons parlent de la manière dont on bousille sa vie tout seul. Deux générations, deux mélancolies, un même besoin de bruit pour tenir le silence à distance.
Cette matière pop irrigue tout le livre et lui donne son épaisseur générationnelle. Les salles d’arcade et la Sega, Scorpion choisi systématiquement dans Mortal Kombat, les théories fumeuses de Víctor qui voit dans Pac-Man une allégorie de la toxicomanie et dans Donkey Kong le jeu le plus péroniste de l’histoire. Les films revus plutôt que découverts, parce qu’un plaisir garanti vaut mieux qu’une surprise. Ferraro utilise ces références avec un tact rare : elles ne servent pas de clins d’œil nostalgiques, elles caractérisent, elles datent, elles rapprochent père et fille dans les rares zones où leur conflit s’apaise.
Le contraste avec la brutalité environnante produit certaines des pages les plus mémorables. Une adolescente qui plaque ses mains contre une cloison de motel, qui compte les cœurs et les graffitis sur une porte de toilettes de station-service, qui s’invente des poses de clip vidéo devant un miroir mural avant de se ressaisir. Le sang et la musique cohabitent dans la même chambre, et cette cohabitation devient la définition même de ce qu’est grandir dans ce monde-là. Ferraro tient la note juste : jamais d’esthétisation complaisante de la violence, jamais de sentimentalisme facile sur l’innocence perdue, simplement l’observation obstinée d’une gamine qui monte le volume parce que c’est tout ce qu’elle peut faire.
Une écriture brève, sèche, traversée d’humour noir
Vingt-huit chapitres courts, une narration au présent, une première personne qui ne s’attarde jamais : l’architecture du livre épouse le rythme d’une fuite. Ferraro écrit par blocs compacts, alternant dialogues nerveux et fragments de mémoire, ménageant des respirations exactement là où le lecteur en a besoin. La phrase est brève, le verbe concret, l’adjectif rare et donc efficace quand il tombe. Cette économie n’a rien de sec au sens pauvre du terme, elle laisse au contraire une place énorme au non-dit, ce qui convient parfaitement à une narratrice élevée dans le culte du silence.
L’humour constitue la vraie surprise, et il agit comme un révélateur. Les échanges entre Ámbar et son père crépitent de piques, de vannes, de moqueries affectueuses. Les seconds rôles fournissent leur lot de répliques savoureuses, du malfrat qui trouve que le maté de son hôte perd tout goût dès la deuxième tournée à celui qui commente sa propre situation avec un fatalisme réjouissant. Cette drôlerie ne désamorce jamais la tension, elle la rend supportable, exactement comme elle rend supportable la vie de ces gens. Elle contribue aussi à faire exister le comique de situation dans des scènes objectivement effrayantes.
Reste la question des images, et c’est là que le travail d’écriture se voit le mieux. Un soleil couchant réduit à une allumette que le vent achève d’éteindre. Des balles roulées entre les doigts comme les grains d’un chapelet. Des croûtes de sang comparées à des pétales tombés que personne n’a eu le courage de ramasser. Ferraro construit un imaginaire cohérent autour de la peau, des marques et des ombres, jusqu’à ce que ces motifs finissent par former une véritable grammaire du livre. La traduction française d’Alejandra Carrasco-Rahal et Georges Tyras restitue cette texture avec une belle justesse, en préservant l’oralité argentine, les jurons, les surnoms, les incrustations guaranies et portugaises qui font la saveur du texte original.
Le pari gagné d’un roman noir raconté à hauteur d’adolescente
Le pari était risqué. Confier un récit de vengeance et de trafic à la voix d’une fille de quinze ans exposait à deux écueils symétriques : la fausse naïveté ou la maturité artificielle. Ferraro évite l’un et l’autre en s’astreignant à une règle simple, ne jamais faire dire à Ámbar plus qu’elle ne peut savoir, tout en lui accordant une acuité d’observation que son mode de vie explique amplement. Elle décrypte les rapports de force parce qu’elle a passé son enfance à guetter des portes, elle nomme mal ses émotions parce que personne ne lui a appris à les nommer. Cette cohérence interne fait toute la solidité du livre.
Le prix Dashiell Hammett obtenu en 2022 ne doit rien au hasard, et la parution du roman chez Rivages permet au lecteur francophone de mesurer pourquoi Ferraro compte parmi les voix qui renouvellent le noir sud-américain. On y retrouve les codes attendus, la route, les armes, les comptes à régler, le milieu criminel provincial. Mais l’auteur les met au service d’une question qui déborde largement le genre : que devient une enfant à qui l’on a transmis un savoir-faire au lieu d’une tendresse, et que peut-elle décider d’en faire ? Le suspense fonctionne, l’action est menée avec métier, et pourtant ce n’est jamais elle qui retient le plus.
Ce qui frappe, une fois la dernière page tournée, c’est l’entêtement d’Ámbar à réclamer ce qui lui revient. Un prénom qui soit vraiment le sien, une peau qu’elle choisirait de marquer elle-même, un tee-shirt qui n’appartiendrait à personne d’autre. Ferraro accompagne cette revendication avec une pudeur exemplaire, sans jamais surligner l’émotion, en laissant le lecteur mesurer seul l’écart entre ce que cette adolescente endure et ce qu’elle continue d’espérer. Voilà un roman noir qui ne se contente pas de faire courir ses protagonistes sur des routes de terre rouge : il installe une voix, il lui donne du coffre, et il fait confiance à son intelligence. Cette confiance-là, on la lui rend volontiers.
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Mots-clés : roman noir argentin, Nicolás Ferraro, Ambar, relation père-fille, road novel, prix Dashiell Hammett, littérature argentine
Extrait Première Page du livre
« I
De nulle part
1
« Tu es ma cicatrice préférée. »
C’est papa qui me sort ça, en se frappant l’avant-bras à l’endroit où est tatoué mon prénom :
ÁMBAR
Avec deux roses de Chine rouges, une de chaque côté.
D’après lui, c’étaient mes fleurs préférées quand j’étais petite. Je ne me rappelle pas avoir jamais eu de fleurs préférées. Tout comme je ne me rappelle pas qu’il ait souvent été là quand j’étais petite. Et je me rappelle encore moins avoir été petite.
Mon prénom est juste après le coude, à l’endroit où il retrousse ses pulls ou ses chemises, ce qui fait qu’il n’est presque jamais visible. À ce qu’il dit, un tatouage, ça peut suffire à t’identifier, et il raconte l’histoire de Roldán la Terreur, qui a fini par tomber à cause d’une boule de billard numéro huit tatouée sur sa nuque.
Pour l’instant, ce qui cache mon prénom, c’est le sang qui coule d’une blessure par balle à la poitrine, en dessous de l’épaule. Je lui tends une serviette. Il essuie d’abord le tatouage et me sourit. Je le regarde avec un air de vas-y, continue, et alors il éponge le sang sur la blessure. Petit à petit, la serviette devient toute rouge.
« La balle est ressortie », il dit, et il s’affale dans le fauteuil, écrasant le livre que je lisais avant de voir surgir les phares de la VW 1500, puis lui, torse nu, se tenant l’épaule, appuyé au chambranle de la porte le temps de reprendre haleine et de laisser se former une flaque de sang.
Je fais tout de façon machinale, sans qu’il me le demande. J’ouvre le rideau de la fenêtre qui donne sur la rue pour vérifier si quelqu’un arrive. Je ne vois pas la voiture, mais les phares sont restés allumés et le faisceau vient frapper le côté de la maison. De plus en plus net, à mesure que le soir tombe. Je sors la mallette de pêche qui nous sert de trousse de secours, lui donne deux comprimés avec un verre d’eau et lui laisse une bouteille pleine à côté. Perdre du sang, ça donne très soif. Les muscles de son bras tressaillent de manière bizarre.
« Qu’est-ce que tu portais, comme fringue ?
– Une chemise. »
Papa m’a appris à extraire les balles et à recoudre les plaies quand j’avais douze ans. À tirer quand j’en avais treize et à démarrer une voiture en faisant un pont avec les câbles quelques mois plus tard.
Si la balle est ressortie, le problème, c’est l’infection. Le tissu ou les fragments de balle qui peuvent rester à l’intérieur. »
- Titre : Ambar
- Titre original : Ámbar
- Auteur : Nicolás Ferraro
- Éditeur : Éditions Payot & Rivages
- ISBN : 9782743669959
- Format : Broché
- Nationalité : Argentine
- Langue : Français
- Traduction : Alexandra Carrasco et Georges Tyras
- Date de publication : 18/03/2026
- Nombre de pages : 256 pages
- Genre : Roman noir
- Sujets traités : Relation père-fille, apprentissage de la violence, quête d’identité, trafic de drogue, vengeance, road novel, adolescence, Argentine rurale
Résumé
Ámbar a quinze ans et a grandi sur les routes d’Argentine aux côtés de Víctor Mondragón, son père, un gangster aussi affectueux que redoutable. Elle sait extraire une balle, recoudre une plaie, remplir une fiche d’hôtel sous un faux nom et reconnaître un billet contrefait au toucher. Entre deux motels miteux, elle rêve pourtant de concerts de rock, de salles d’arcade et d’un tatouage qu’elle n’a pas encore le droit de se faire.
Lorsque le meilleur ami de Víctor est abattu par un tueur à gages reconnaissable à son tatouage de serpent, père et fille reprennent la route du nord argentin, terre rouge et frontières poreuses, pour retrouver l’homme au serpent. Sur ce chemin, Ámbar va devoir décider ce qu’elle accepte d’hériter de son père, et ce qu’elle entend garder pour elle seule.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















