Interview de Sophie Demange

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Les bouchères : quand la littérature féministe prend du muscle

Sophie Demange, née en 1983 et habitant à Rouen, signe avec « Les bouchères » un premier roman qui marque déjà les esprits. Cette auteure au parcours atypique a beaucoup voyagé après ses études, notamment en Inde et au Mexique où elle a exercé différents métiers – enseignante, actrice de théâtre, serveuse, consultante pour une ONG. De retour en France, elle s’est engagée dans le social au sein du Secours populaire et de Médecins du monde, avant de travailler pour la protection de l’enfance comme directrice d’établissement. Elle évolue désormais dans le médico-social, une expérience qui nourrit manifestement son écriture et sa sensibilité aux questions de violences faites aux femmes et aux enfants.

« Les bouchères », paru le 23 janvier 2025 aux éditions L’Iconoclaste, nous plonge dans l’univers de trois femmes qui reprennent une boucherie dans un quartier bourgeois de Rouen. À travers Anne, Stacey et Michèle, Sophie Demange révèle comment ces femmes aux parcours cabossés transforment un métier traditionnellement masculin en espace d’émancipation. Leur devanture rose et leurs ongles pailletés détonnent dans ce quartier tranquille, mais derrière leurs sourires se cachent une enfance estropiée, une adolescence rageuse et un secret qui les lie. Quand plusieurs notables du quartier disparaissent mystérieusement, ces femmes deviennent rapidement la cible de tous les soupçons.

Ce qui frappe dans ce premier roman, c’est la capacité de Sophie Demange à concilier exigence artistique et accessibilité narrative, maniant avec dextérité un humour noir qui allège sans jamais minimiser la portée de son propos. L’autrice parvient à transformer un métier traditionnel en métaphore politique, faisant de la boucherie un laboratoire d’expérimentation sociale où se questionnent les rapports de domination contemporains. Son écriture charnelle fait du corps féminin un territoire de résistance, loin des représentations traditionnelles de la littérature, créant une esthétique nouvelle où la puissance physique devient attribut féminin.

« Les bouchères » s’inscrit dans une veine résolument féministe, dénonçant avec férocité les violences faites aux femmes et la manière dont la société cherche à les museler. Sophie Demange interroge avec une rare pertinence les défaillances du système judiciaire face aux agressions sexuelles, montrant comment l’impunité des prédateurs nourrit la colère des victimes. Avec ce thriller féministe explosif et jubilatoire, elle signe une œuvre qui marque le paysage littéraire contemporain en prouvant qu’il est possible de conjuguer militantisme et plaisir de lecture, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’autrices qui refusent de cantonner la littérature féminine aux seuls registres de l’intimisme.

L’interview de Sophie Demange

Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Les deux ! J’alterne carnet et ordinateur. En général, sur le carnet, je cherche, je griffonne, je laisse mes personnages divaguer, tracer leur route, raconter des pans de leur vie que j’ignorais d’eux. Quand je passe sur ordinateur, je n’écris pas tout ce qui est ressorti sur le carnet. Je sélectionne, je reformule, je suis attentive aux mots qui claquent, aux silences et à la pudeur.

Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Les deux ! (décidément 🙂). Je travaille au coucher de mes enfants et avant qu’ils ne se réveillent.

À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
Je n’en ai écrit qu’un, qui m’a pris 3 ans (je m’arrêtais d’écrire parfois pendant un mois puis je reprenais) donc difficile à dire. Je travaille à temps plein dans le médico-social donc forcément mon temps pour écrire « est compté ». Je remarque aussi que de toute façon j’ai besoin de beaucoup penser à mon histoire, aux personnages… donc même si je me dédiais à 100 % à l’écriture, je crois que j’ai un temps incompressible d’au moins un an pour penser/écrire un roman.

Ce qui vous pousse à écrire ?
Ce qui me pousse à écrire : la rage ! L’écriture me permet d’évacuer, de dénoncer, d’explorer mes zones d’ombre, de m’apaiser, mais très temporairement 😉

Votre plus belle émotion d’auteur ?
La rencontre. Avec mon agent, avec mon éditeur, puis avec les lecteurs.

Le livre qui vous a le plus marqué ?
J’en ai plein ! Dalva de Jim Harrison, Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, Manuel à l’usage des femmes de ménage de Lucia Berlin…

Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Vidéo découpe viande

Votre lieu de crime idéal ?
La boucherie bien sûr !

Votre arme du crime préférée ?
Le couteau de boucher

Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Ce qui me fait peur ce ne sont pas mes intrigues, c’est le réel… je ne raconte pas tout ce dont je suis témoin dans mon travail car ce serait beaucoup trop dur et violent. Le crime qui me terrorise le plus c’est le viol, le viol des enfants en particulier. Je crois que jamais je ne pourrai vraiment l’écrire.

Votre pire cauchemar d’auteur ?
De ne plus jamais être publiée

Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?

Je n’aime que les méchants gentils. Les vrais méchants, il est hors de question que j’imagine être l’un d’eux car je les hais viscéralement ! Ceux-là peuvent faire tous les métiers du monde, ils peuvent être de respectueux notables avec un vernis d’hypocrisie et de mépris social très très épais.

Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Je suis davantage portée sur les crimes imparfaits et les petits commerces de proximité 🙂

Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
La littérature blanche bien sûr.

Le livre dont vous êtes le plus fier ?
Je n’en ai écrit qu’un seul donc beaucoup trop tôt pour me prononcer !

Où vous sentez-vous chez vous ?
Au bord de la mer.


En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière ?

Alors alors… pour répondre à ta dernière question… J’ai démarré pendant la sortie des Bouchères l’écriture de mon deuxième roman. Je souhaite écrire sur le thème de l’exploitation sexuelle des mineures, un sujet qui rythme mon quotidien professionnel en protection de l’enfance ; j’aimerais également dans ce roman rendre hommage aux éducateurs dont j’admire le travail. J’ai d’abord choisi une forme de récit se dirigeant vers du roman noir… pour finalement, sur les conseils de mon agent, trouver une « arène littéraire » me permettant d’aborder ce sujet grave dans une forme qui favorise des moments plus légers et un certain décalage (tout comme dans les Bouchères). J’espère pouvoir terminer une première version à l’automne afin de la faire lire à mon éditeur 😘

Toutes les infos sur Instagram @_sophiedemange_

La chronique d’un des livres de Sophie Demange

Les bouchères de Sophie Demange
Les bouchères de Sophie Demange

Un premier roman qui frappe fort ! Sophie Demange nous plonge dans l’univers méconnu de trois femmes qui reprennent une boucherie traditionnelle pour en faire un espace de liberté et de résistance. Anne, Stacey et Michèle transforment leur maîtrise des couteaux en arme contre la violence patriarcale. L’auteure manie l’humour noir avec brio, créant un récit à la fois divertissant et engagé. Un roman qui interroge notre époque avec intelligence, sans jamais tomber dans la leçon de morale. Une découverte littéraire qui mérite qu’on s’y attarde !

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