« Le concile de pierre », polar ésotérique de Jean-Christophe Grangé

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Le concile de pierre de Jean-Christophe Grangé

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Une adoption contre vents et marées

Jean-Christophe Grangé ouvre son roman sur un compte à rebours impitoyable : quarante-huit heures pour traverser la Thaïlande, atteindre la frontière birmane et revenir à Paris comme si de rien n’était. Cette course contre la montre installe d’emblée une tension palpable qui ne se relâchera jamais vraiment. Le romancier propulse Diane Thiberge, son héroïne ethnologue, dans un périple géographique qui ressemble davantage à une épreuve initiatique qu’à une simple formalité administrative. Les retards s’accumulent, les nausées la terrassent, les panneaux menaçant de fusillade pour trafic de drogue transforment l’aéroport de Bangkok en antichambre menaçante. L’auteur construit ainsi un dispositif narratif où chaque obstacle devient le symptôme d’une transgression plus profonde : cette femme célibataire de trente ans défie les conventions sociales autant que la logistique. La violence de sa détermination irrigue ces premières pages avec une intensité remarquable, portée par une prose nerveuse qui alterne phrases courtes et amples descriptions sensorielles.

La confrontation avec Térésa Maxwell au dispensaire de Ra-Nong constitue le sommet dramatique de cette séquence. Grangé orchestre magistralement ce face-à-face entre deux femmes que tout oppose : la directrice suspicieuse, protectrice de ses enfants meurtris, et Diane électrique, prête à exploser après deux années de procédures kafkaïennes. Le dialogue crépite d’une authenticité brute lorsque l’héroïne énumère les épreuves endurées – paperasses, interrogatoires, examens médicaux, tests psychologiques, voyages répétés. Cette tirade fonctionne comme une libération cathartique qui brise enfin les résistances administratives. Le romancier sait qu’un personnage se révèle dans l’adversité, et Diane surgit ici dans toute sa complexité : fragile et indomptable, rongée par des phobies intimes mais capable de traverser la moitié du globe pour arracher un enfant à la misère.

La découverte finale de Lucien possède une douceur inattendue après tant de turbulences. L’enfant apparaît dans un recoin de salle, concentré sur ses rubans de papier crépon, silhouette fluette dont on ignore tout. Grangé déploie autour de lui un halo de mystère qui transcende le simple récit d’adoption : ce petit garçon aux origines inconnues, parlant une langue que personne ne comprend, s’impose d’emblée comme une énigme narrative. L’auteur transforme ce moment de grâce maternelle en promesse romanesque, laissant planer l’intuition que cette rencontre scelle un destin bien plus vertigineux qu’une simple histoire de filiation choisie.

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L’accident et le basculement

Grangé fait basculer son récit dans la catastrophe avec une maîtrise narrative qui évoque les grands romanciers du suspense. L’accident du périphérique constitue le pivot dramatique où tout bascule, où le bonheur fragile édifié par Diane s’écroule en quelques secondes de tôle froissée et de chair broyée. Le romancier orchestre cette séquence avec une précision cinématographique remarquable, ralentissant le temps jusqu’à ce seuil insoutenable où la conscience enregistre sa propre destruction. Les lumières du tunnel défilent comme une cataracte, la pluie transforme le boulevard en piège mortel, et soudain surgit le poids lourd qui chavire à travers les voies. L’auteur déploie une virtuosité technique dans la description du chaos : le camion rebondit contre les glissières, les étincelles jaillissent sous l’averse, la Toyota glisse en aquaplaning vers le monstre de ferraille. Cette chorégraphie de l’horreur atteint son paroxysme lorsque Diane découvre le siège vide et comprend que Lucien a été éjecté.

La découverte finale possède la brutalité d’un uppercut : la sangle de polycarbone intacte, abandonnée à côté du siège surélevé. Diane n’avait pas bouclé la ceinture de son fils. Cette révélation transforme l’accident en faute inexpiable, en souillure dont l’héroïne ne se remettra jamais vraiment. Grangé joue ici avec une cruauté mesurée sur la culpabilité maternelle, cette blessure narcissique absolue qui condamne son personnage à une chute vertigineuse. L’image finale frappe par sa violence contenue : Diane à genoux sous la pluie, se frappant le visage de ses poings bagués jusqu’au sang. Le romancier refuse toute consolation facile, toute échappatoire sentimentale. Il laisse son héroïne face à l’abîme, fracassée par une erreur d’une seconde qui coûte une vie.

Ce basculement narratif fonctionne comme une porte ouverte vers les territoires troubles que le roman va explorer. La catastrophe n’est pas une fin mais un commencement, le déclencheur d’une quête désespérée qui conduira Diane aux frontières du rationnel. Grangé excelle à transformer le drame personnel en moteur romanesque, à faire de la culpabilité le carburant d’une enquête qui dépassera largement le cadre d’un simple accident de la circulation. L’auteur installe également un doute subtil : l’étrangeté du drame, la façon dont le camion chavire comme livré à lui-même, ces détails qui ne s’emboîtent pas parfaitement. Dès cet instant, le thriller métaphysique se met en branle.

Les mystères de l’enfant venu d’ailleurs

L’enquête de Diane sur les origines de Lucien transforme progressivement le roman en puzzle scientifique où chaque pièce refuse de s’emboîter avec les autres. Grangé déploie ici une science-fiction du réel, s’appuyant sur l’anthropologie physique et la génétique des populations pour construire une énigme qui défie toute logique géographique. L’intervention de Didier Romans, spécialiste du polymorphisme, introduit dans le récit une dimension documentaire fascinante. Le scientifique égraine ses conclusions avec une froideur clinique : la taille de Lucien excède de quarante-deux centimètres la moyenne des enfants des forêts tropicales, sa peau renvoie soixante-quinze pour cent de la lumière projetée alors que la norme locale plafonne à cinquante-cinq, sa capacité respiratoire trahit une adaptation à la haute altitude. Chaque donnée biométrique contredit la précédente dans un crescendo d’impossibilités. L’auteur joue avec délectation sur l’accumulation des anomalies, transformant le corps de l’enfant en texte chiffré qui refuse de livrer son secret.

La révélation finale possède la force d’un séisme narratif : Lucien n’est pas un enfant des tropiques mais un petit garçon de la taïga sibérienne, né à des milliers de kilomètres du dispensaire où Diane l’a découvert. Cette conclusion bouleverse toutes les certitudes établies depuis le début du roman. Comment un enfant aux caractéristiques turco-mongoles s’est-il retrouvé perdu dans un orphelinat thaïlandais, parlant une langue que personne ne comprend ? Grangé excelle à transformer une question d’identité en vertige métaphysique. Le mystère de Lucien cesse d’être une simple curiosité ethnographique pour devenir l’indice d’un complot aux ramifications insondables. L’enfant n’est plus seulement un orphelin adopté : il devient le porteur involontaire d’un secret qui justifie qu’on traverse des continents, qu’on organise des accidents, qu’on tue pour le protéger ou l’éliminer.

Le romancier tisse autour de son jeune personnage un réseau de signes contradictoires qui alimentent la paranoïa croissante de Diane. La langue incompréhensible, les traits physiologiques aberrants, la blancheur spectrale de sa peau : chaque détail concourt à faire de Lucien une créature venue d’ailleurs, presque extraterrestre dans son étrangeté. Grangé maîtrise l’art de suggérer l’indicible sans jamais basculer dans le fantastique pur, maintenant son intrigue dans cette zone trouble où le rationnel vacille sans s’effondrer complètement.

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Une enquête aux confins du rationnel

Diane refuse l’évidence de l’accident et se lance dans une investigation qui confine à l’obsession paranoïaque. Grangé orchestre cette dérive avec une précision maniaque, transformant son héroïne en enquêtrice amateur guidée par une intuition qu’elle ne peut justifier. La scène de reconstruction sur le périphérique illustre parfaitement cette mécanique narrative : chronomètre au poing, Diane refait le trajet du camion et le sien propre, notant les secondes qui s’égrènent avec une minutie hallucinée. Cinq minutes trente-sept secondes. La synchronie parfaite entre les deux véhicules lui apparaît comme la preuve irréfutable d’une machination. Le romancier excelle à faire basculer le raisonnement rationnel dans le délire interprétatif, sans jamais moquer son personnage. Au contraire, il épouse totalement la logique folle de Diane, nous entraînant avec elle dans cette spirale où chaque coïncidence devient certitude, où le hasard n’existe plus.

L’hypothèse du piège se construit pièce après pièce avec une cohérence troublante. Grangé détaille les mécanismes possibles d’un tel guet-apens : une sentinelle postée devant l’immeuble de la mère, un homme programmant le chauffeur de camion par hypnose, une liaison radio pour synchroniser l’opération, un signal provoquant l’endormissement au moment du croisement. Chaque élément s’emboîte dans un scénario qui demeure techniquement plausible tout en frôlant la science-fiction. L’auteur joue subtilement sur cette ambiguïté : Diane se demande elle-même si elle n’est pas « en plein délire », mais elle sait aussi qu’« aux confins extrêmes de la raison une telle embuscade était envisageable ». Cette phrase résume à elle seule la philosophie du thriller grangéen, qui repousse sans cesse les limites du vraisemblable sans jamais tout à fait les franchir.

L’enquête conduit l’héroïne vers des territoires de plus en plus nébuleux. Le recours à l’hypnose pour fouiller sa propre mémoire, la consultation d’experts en parapsychologie, la traque d’un mystérieux conservateur de musée : chaque piste ouvre sur un labyrinthe plus dense. Grangé maîtrise l’art du suspense accumulatif, multipliant les révélations partielles qui soulèvent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Le roman se transforme en course-poursuite intellectuelle où Diane doit simultanément protéger son fils et démêler une conspiration dont elle ignore encore l’ampleur. Cette dimension métaphysique du récit constitue l’une des signatures les plus reconnaissables de l’auteur, qui transforme le polar classique en méditation vertigineuse sur les forces occultes qui régissent peut-être notre monde.

Entre parapsychologie et sciences occultes

Grangé ouvre les portes d’un univers où l’irrationnel se drape des apparences de la science. Le roman bascule dans des territoires où l’hypnose devient outil d’investigation et où les croyances chamaniques se heurtent aux protocoles cliniques. La séance d’hypnose régressive constitue l’un des moments les plus troublants du récit : Diane plonge dans sa propre mémoire comme dans un puits sans fond, revivant l’accident seconde après seconde avec une acuité hallucinatoire. Le romancier décrit cet état de conscience modifiée avec une justesse saisissante, cette sensation d’être double, de s’observer soi-même en train de se souvenir. L’auteur ne se contente pas d’utiliser l’hypnose comme simple artifice narratif : il en explore les implications philosophiques, transformant la mémoire en terrain d’enquête où chaque détail oublié peut receler la clé de l’énigme. Cette plongée introspective permet à Diane de découvrir qu’elle avait bien bouclé la ceinture de Lucien, innocentant partiellement sa culpabilité mais renforçant l’hypothèse du complot.

La révélation de l’identité tsévène de Lucien propulse le thriller dans des sphères chamaniques inattendues. L’enfant n’est pas seulement un orphelin égaré mais un « Veilleur », médiateur sacré entre son peuple et les forces invisibles de la taïga. Grangé manie cette dimension ésotérique avec une habileté remarquable, évitant l’écueil du folklorisme pour ancrer ces croyances dans une réalité ethnographique documentée. Le concept de l’enfant-éclaireur spirituel, capable de déchiffrer les messages des esprits forestiers et de guider les chasseurs vers leurs proies, confère à Lucien un statut quasi mythologique. Cette découverte transforme radicalement la nature du récit : ce qui semblait être un simple polar paranoïaque devient une méditation sur les pouvoirs ancestraux et leur confrontation avec le monde contemporain. Le romancier suggère l’existence de facultés inexpliquées que la science moderne ne peut ni mesurer ni comprendre.

Le lien entre le chamanisme tsévène et le laboratoire nucléaire mongol dessine une géographie du mystère qui fascine autant qu’elle déroute. Grangé construit son intrigue sur cette collision entre tradition millénaire et modernité destructrice, entre sagesse animiste et technologie atomique. Cette juxtaposition n’a rien de gratuit : elle pose la question des savoirs perdus, des capacités humaines que notre rationalisme occidental refuse de considérer. L’enquête de Diane devient alors une quête initiatique la conduisant vers des vérités que sa formation scientifique ne l’a pas préparée à affronter, créant une tension permanente entre son esprit cartésien et les réalités paranormales qu’elle découvre progressivement.

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La traque et les adversaires invisibles

Le roman se métamorphose en chasse à l’homme haletante où Diane devient simultanément proie et prédatrice. Grangé déploie une virtuosité narrative dans ces séquences d’action pure, transformant l’héroïne en guerrière traquée qui doit mobiliser toutes ses années d’entraînement martial pour survivre. La scène du musée constitue le sommet de cette tension : Diane déambule seule au milieu des Mondrian lorsque surgissent trois tueurs équipés de fusils d’assaut et d’amplificateurs de lumière. Le romancier construit cette confrontation comme un ballet mortel où l’art moderne devient paradoxalement le théâtre d’une violence primitive. Les désignateurs laser balaient les toiles géométriques, les corps s’affrontent dans la clarté lunaire réfractée par les murs blancs, le sang éclabousse les compositions abstraites. L’auteur parvient à insuffler une beauté perverse à cette boucherie muséale, notant avec une précision chirurgicale chaque geste, chaque parade, chaque fraction de seconde qui sépare la vie de la mort.

La transformation de Diane en machine de guerre révèle toute la cohérence du personnage construit depuis le début. Son passé d’athlète en wing-chun, ces années d’entraînement compulsif pour exorciser son trauma d’adolescence, tout prend soudain sens dans cette apocalypse de peinture et de ferraille. Grangé ne fait pas d’elle une super-héroïne invincible : elle encaisse les coups, perd ses lunettes, vomit sous les impacts, sent sa boucle nasale se déchirer. Sa victoire tient davantage de l’instinct de survie animal que de la technique maîtrisée. L’épisode où elle utilise les tableaux rouges de Mondrian pour brouiller les viseurs laser illustre parfaitement cette intelligence tactique née de la panique. Le romancier sait que la crédibilité d’une scène d’action repose sur les détails techniques et la faillibilité du héros, et il démontre ici sa parfaite maîtrise de ces codes.

Ces adversaires sans visage incarnent une menace d’autant plus terrifiante qu’elle demeure abstraite. Qui sont-ils ? Qui les envoie ? Pourquoi cette détermination assassine ? Grangé cultive savamment cette opacité, refusant d’apporter des réponses trop rapides. Les tueurs restent des ombres gantées de noir, des silhouettes équipées comme des commandos de forces spéciales, suggérant une organisation aux moyens considérables. Cette dimension paramilatoire confère au thriller une dimension géopolitique qui amplifie encore le mystère central : quel secret porte Lucien pour justifier un tel déploiement de violence ?

La révélation des origines

Le roman dévoile progressivement un passé enfoui qui relie Lucien à des secrets d’État et à une guerre froide qui refuse de mourir. Grangé orchestre ses révélations avec la minutie d’un horloger, chaque pièce d’information s’emboîtant dans un puzzle vertigineux. François Bruner n’était autre que Philippe Thomas, intellectuel gauchiste passé à l’Est en 1969 avant de revenir en France pour devenir interrogateur de transfuges soviétiques. Cette trajectoire baroque dessine les contours d’une époque où les idéologies affrontées justifiaient toutes les trahisons. Le romancier excelle à faire ressurgir les fantômes de la guerre froide dans le Paris contemporain, suggérant que les antagonismes d’hier continuent de hanter le présent sous des formes nouvelles. La découverte du laboratoire nucléaire mongol et du tokamak TK 17 ajoute une dimension géopolitique à l’intrigue : les enjeux ne concernent plus seulement un enfant mystérieux mais les secrets d’une technologie énergétique révolutionnaire.

Le lien entre Lucien et cet univers d’espionnage scientifique se précise sans jamais s’expliciter totalement. L’enfant tsévène, ce petit Veilleur capable de communiquer avec les esprits de la forêt, semble incarner un pouvoir que des hommes ont voulu soit protéger soit éliminer. Grangé laisse planer une ambiguïté fascinante sur la nature exacte de ces facultés : s’agit-il de dons chamaniques authentiques que des scientifiques auraient tenté d’étudier ou d’exploiter ? L’évocation de la psychokinèse de Philippe Thomas, sa capacité prétendue à déplacer des objets par la pensée, ouvre des perspectives troublantes. Le romancier suggère l’existence d’un programme secret visant à détecter et contrôler des individus dotés de pouvoirs paranormaux, transformant son thriller en réflexion sur les frontières entre science et occultisme, entre rationalité et croyance.

Cette révélation finale redistribue toutes les cartes du récit sans épuiser le mystère. Grangé refuse la facilité de l’explication totale, préférant laisser subsister des zones d’ombre qui nourrissent l’imagination du lecteur. Le massacre des anciens membres du laboratoire, les retours précipités en Mongolie, les meurtres rituels au cœur arraché : autant d’éléments qui esquissent une vérité sans jamais la livrer entièrement. Cette pudeur narrative constitue l’une des grandes forces du roman, qui maintient jusqu’au bout une tension entre ce qui est révélé et ce qui demeure caché, entre les certitudes scientifiques de Diane et les abîmes irrationnels qu’elle est contrainte d’envisager.

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L’œuvre de Grangé : thriller et questionnements universels

Avec « Le concile de pierre », Grangé consolide sa position d’architecte du thriller métaphysique français. Le romancier démontre une fois encore sa capacité à transcender les codes du genre policier pour toucher à des interrogations qui dépassent largement le cadre d’une simple intrigue criminelle. Son récit fonctionne simultanément comme une mécanique de suspense implacable et comme une méditation sur les limites de la rationalité occidentale. L’auteur parvient à maintenir un équilibre délicat entre action haletante et réflexion philosophique, sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Cette ambition narrative place le roman dans une lignée qui évoque autant le thriller géopolitique que le fantastique littéraire, créant un hybride fascinant où la paranoïa contemporaine rencontre les croyances ancestrales. Le style de Grangé, nerveux et visuel, sert parfaitement cette ambition : ses phrases courtes créent un rythme syncopé qui propulse le lecteur tout en ménageant des pauses contemplatives où affleurent les véritables enjeux du récit.

La dimension documentaire du roman témoigne d’un travail de recherche considérable qui ancre solidement les éléments les plus fantastiques. Grangé ne se contente pas d’inventer un monde parallèle : il tisse son intrigue à partir de données scientifiques précises sur l’anthropologie physique, les technologies nucléaires, les pratiques chamaniques sibériennes. Cette érudition discrète confère à ses hypothèses les plus audacieuses une crédibilité qui maintient le lecteur dans un état d’incertitude productive. On ne sait jamais tout à fait si l’auteur nous entraîne dans les territoires de la science-fiction spéculative ou s’il révèle des vérités que les autorités préféreraient garder secrètes. Cette ambiguïté constitue le cœur battant du roman, son moteur narratif le plus puissant. Grangé interroge fondamentalement notre rapport au savoir et aux explications rationnelles, suggérant que la science moderne pourrait avoir éliminé des formes de connaissance que les sociétés traditionnelles maîtrisaient.

Au-delà du divertissement – indéniable et parfaitement maîtrisé –, « Le concile de pierre » pose des questions essentielles sur la filiation, l’altérité et la violence. Diane incarne cette modernité occidentale confrontée à ce qu’elle ne peut comprendre, et son parcours dessine une trajectoire initiatique qui force le lecteur à reconsidérer ses propres certitudes. Le roman interroge notre époque où les frontières s’abolissent sans que les cultures parviennent véritablement à se comprendre, où l’adoption internationale soulève des problèmes identitaires complexes, où les traumatismes du passé continuent de hanter le présent. Grangé prouve qu’un thriller peut être simultanément une machine à sensations fortes et un vecteur de réflexion profonde sur notre condition contemporaine, sans que ces deux dimensions s’affaiblissent mutuellement.

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Mots-clés : Thriller métaphysique, Adoption internationale, Chamanisme sibérien, Parapsychologie, Guerre froide, Polar français, Suspense psychologique


Extrait Première Page du livre

 » 1
EN tout et pour tout, Diane Thiberge disposait de quarante-huit heures.

Depuis l’aéroport de Bangkok, elle devait rejoindre Phuket par un vol intérieur, puis tailler la route plein nord pour atteindre Takua-Pa, en bordure de la mer d’Andaman. Là, elle devait passer une brève nuit à l’hôtel et réattaquer à cinq heures du matin, en maintenant son cap. A midi, elle serait à Ra-Nong, sur la frontière birmane, où elle s’enfoncerait dans la mangrove pour recueillir l’objet de son voyage. Après ça, elle n’aurait plus qu’à effectuer le même chemin en sens inverse, et à attraper le vol international pour Paris le lendemain soir. Le décalage horaire jouerait en sa faveur – elle gagnerait cinq heures sur le temps parisien. Elle pourrait se présenter à son boulot lundi matin, 6 septembre 1999. Comme une fleur.

Mais voilà que le vol de Phuket n’arrivait pas.

Voilà que rien ne se passait comme prévu.

Diane se rua dans les toilettes, l’estomac noué comme une corde. Elle sentit la nausée la submerger et pensa : « C’est le décalage horaire. Ça n’a rien à voir avec le projet. « L’instant suivant, elle vomit, jusqu’à ce que ses entrailles flambent dans sa gorge. Le sang cognait dans ses artères, son front était glacé, son cœur palpitait, quelque part, partout, dans son torse. Elle se contempla dans les miroirs. Elle était livide. Ses mèches claires et ondulées lui semblaient plus que jamais incongrues dans ce pays de petites brunes lisses, et sa taille – cette taille immense qui la complexait depuis l’adolescence – plus dingue encore.

Diane s’humecta la figure, nettoya la boucle d’or qui lui perçait la narine droite puis réajusta ses petites lunettes de baba cool. Elle retourna dans la salle des transits, flottant dans son tee-shirt comme un fantôme. La climatisation lui parut de glace.

Elle scruta encore l’écran des vols au départ. Aucune annonce pour Phuket. Elle esquissa quelques pas. Son regard s’arrêta sur les panneaux d’avertissement placardés partout dans la salle, rédigés en thaï et en anglais : toute personne arrêtée en possession de drogues dures sur le territoire de la Thaïlande serait condamnée à mort, par fusillade. Au même instant, deux flics passèrent derrière elle. Uniformes kaki. Flingues à crosses quadrillées. Elle se mordit les lèvres : tout lui paraissait hostile dans ce foutu aéroport.

Elle s’assit et tenta de maîtriser ses tremblements. Pour la millième fois de la matinée, elle se repassa le périple en détail. Il fallait qu’elle réussisse. C’était son choix. Sa vie. Il n’y aurait pas de retour à Paris les mains vides. « 


  • Titre : Le concile de pierre
  • Auteur : Jean-Christophe Grangé
  • Éditeur : Albin Michel
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2000

Résumé

Un enfant venu du bout du monde dont le passé ressurgit peu à peu. Des tueurs implacables lancés à sa poursuite. Une femme prête à tout pour le sauver. Même au prix le plus fort. Un voyage hallucinant jusqu’au coeur de la taïga mongole. Là où règne la loi du Concile de Pierre : celle du combat originel, quand l’homme, l’animal et l’esprit ne font qu’un. Tous prêts à l’apocalypse.
(édition juillet 2001)
Diane Thiberge est un drôle d’animal : grande, belle, blonde, elle a été, adolescente, victime d’une horrible agression. Résultat : elle est maintenant solitaire, championne en arts martiaux et spécialiste du comportement des animaux prédateurs.
À 29 ans, pour sortir de sa citadelle, elle décide d’adopter dans un orphelinat en Thaïlande, un petit garçon de cinq ans. Lu-Sian, dit Lucien, va changer sa vie… pour le meilleur et pour le pire !
Suite à un accident de voiture qui laisse Lucien cliniquement mort, des meurtres vont se succéder autour de Diane. Peu à peu, les contours d’une terrifiante machination se font jour et vont entraîner Diane jusqu’en Mongolie, dans une ethnie aux étranges pouvoirs. Tout se jouera au centre d’un cercle de pierre témoin d’atroces expériences…
Après le succès des Rivières pourpres et du Vol des cigognes, Jean-Christophe Grangé nous livre à nouveau, avec Le Concile de pierre, un thriller dont il a le secret : meurtres, mutilations, manipulations, poursuites infernales…
Au suspense haletant s’ajoute ici une dose de fantastique ; on croise de redoutables personnages, hypnotiseurs, chamans, sorcières, savants fous de l’ex-URSS. Le final hallucinant révèle la bête fauve qui est en nous…

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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