Stéphanie Artarit : la psychanalyste qui dissèque nos instincts les plus noirs
Stéphanie Artarit incarne parfaitement l’esprit cosmopolite et la curiosité intellectuelle qui nourrissent aujourd’hui les meilleures plumes du polar français. Ancienne journaliste et psychanalyste, cette globe-trotteuse a parcouru le monde avant de poser ses valises en Grèce, à Athènes, où elle a élu domicile depuis une dizaine d’années. Son parcours atypique, mêlant l’écriture journalistique et l’analyse des profondeurs humaines, forge une sensibilité unique qui transparaît dans chacune de ses œuvres.
Auteure d’un beau livre sur sa patrie de cœur (Athens Riviera, éditions Assouline, 2020), elle s’est lancée dans l’écriture de fictions en 2023 avec L’Argent, tout le temps, son premier roman. Ce thriller incisif sur le pouvoir et les compromis, qui met en scène l’univers des cryptomonnaies et des jeux de pouvoir politiques, a immédiatement révélé sa capacité à saisir les enjeux contemporains avec une acuité remarquable. Le roman témoignait déjà de sa fascination pour les zones grises de l’âme humaine et les mécanismes de domination.
Avec « On ne mange pas les cannibales », son deuxième roman à paru chez Belfond, Stéphanie Artarit confirme son talent et s’impose comme « une nouvelle grande voix du policier français » selon Le Point. Ce roman noir, publié le 22 mai 2025, explore avec une puissance narrative saisissante la frontière ténue entre humanité et animalité, dans le cadre d’un zoo des Pyrénées-Orientales en 1976. L’intrigue suit la rencontre entre Noël Rivière, propriétaire solitaire d’un zoo familial, et Bambi, une adolescente fuyant la violence familiale.
Sa plume est à la fois poétique et percutante, dure et tendre, parfois onirique, parfois d’une cruauté implacable. L’auteur déploie un style où le jeu constant entre l’homme et l’animal, l’humanité et l’animalité, utilise un lexique sensoriel, instinctif et parfois féroce pour raconter les interactions sociales qui ne parviennent pas toujours à abolir les instincts primaires. Cette approche singulière lui permet d’interroger en profondeur la violence, non pas comme l’apanage des animaux, mais comme une caractéristique terriblement humaine.
Le succès critique de « On ne mange pas les cannibales » place d’ores et déjà Stéphanie Artarit parmi les voix montantes du polar français à suivre de près. Comparée par certains critiques à Karine Giebel pour son côté percutant, profondément sombre et psychologique, elle développe néanmoins un univers très personnel, nourri par son expérience internationale et sa connaissance des mécanismes psychologiques humains. Son regard aiguisé sur les rapports de force et sa capacité à créer des atmosphères oppressantes font de chacun de ses romans « une petite bombe de suspense et d’émotion ».
L’interview de Stéphanie Artarit
Vous écrivez à la main ou au clavier ?
J’écris au clavier. Ce qui n’est pas pratique parce que mon ordinateur n’est pas portable et que je bouge tout le temps. Mais j’ai comme tout le monde un téléphone portable et « Notes » est idéal pour les idées qui viennent n’importe quand.
Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Couche-tard et lève-tôt. Je ne suis pas une dormeuse.
Ce qui me pousse à écrire ?
Peut-être que c’est pour plaire à mon mec qui est un gros lecteur de polars, hyper intransigeant? Faut bien que je l’étonne encore (on se connaît depuis nos 15 ans) Et aussi parce que j’ai pleins de petites histoires qui me trottent dans la tête et qu’il ne faut pas que les trucs tournent à vide. C’est pas bon pour la santé. J’aime les mots à la folie. C’est ce qui m’intéressait quand j’étais psychanalyste (formation lacanienne). La musique des mots. Et puis je suis une personne très statique, je peux rester sans angoisse assise à bricoler une phrase pendant des heures sans voir le temps passer.
À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
Le premier j’avais 24 ans. J’ai eu un retour dithyrambique d’une énorme maison d’édition sur mon répondeur (à l’époque les répondeurs étaient reliés au téléphone de la maison). Et puis finalement il n’est pas passé à l’unanimité au comité de lecture. Ils m’ont invitée à revenir vers eux pour le suivant mais comme ça m’a pris 25 ans pour que je me remette à écrire, je ne suis pas revenue vers eux. Belfond a dit oui à « L’Argent Tout le Temps » que j’ai écrit en quelques mois, histoire de meubler le confinement du covid. « On ne Mange pas les Cannibales » a été écrit en un an et à peu près autant pour les multiples relectures et corrections. Le prochain rendra le temps qu’il faut. Je n’ai aucune idée.
Votre plus belle émotion d’auteur ?
Ma plus belle émotion d’auteur? C’est difficile… Il y a celles qui nous emportent quand les idées nous viennent, quand après les avoir ressassées des nuits entières sans trouver aucune piste, elles surgissent soudain, pleines et lumineuses comme une grosse lune qu’on n’avait pas vue venir. Et puis l’émotion de l’écriture, quand on se relie et qu’on se dit que c’est ça! C’est bon! C’est le mot juste, la phrase qu’il faut. Enfin, quand une critique comme la vôtre vient saluer le travail accompli. L’impression d’être comprise, enfin, dans un monde où c’est si difficile de faire entendre sa pensée.
Le livre qui vous a le plus marqué ?
Encore une question difficile. Comment comparer les marques laissées par Dostoïevski et celles de Harry Crews ? Au-delà de l’histoire, qui est essentielle surtout dans le polar, j’ai besoin d’univers qui m’embarquent et d’une écriture un peu fulgurante. Mettez-moi dans une nature hostile, avec un sacrificateur de chèvres comme dans « Six Fourmis Blanches » de Sandrine Collette ou au milieu de la bataille de Nankin dans « Tokyo » de Mo Hayder, et je disparais, noyée dans le bonheur.
Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Je pense que tous les auteurs de polars se disent que si Big Data nous observe, les flics vont débarquer chez nous tellement on cherche des trucs chelous. Mais en dehors des infos techniques et gore, genre « en combien de temps un corps peut-il se vider de son sang si on le coupe en deux » (lol) j’ai récemment cherché une liste des onomatopées japonais pour mon prochain bouquin.
Votre lieu de crime idéal ?
Il n’y a pas de lieu idéal pour un crime. Parce qu’un crime est humain, il est toujours imparfait par essence. Allez, s’il faut dire quelque chose, une arène. Un lieu fait pour accueillir la mort.
Votre arme du crime préférée ?
Une flèche. On est assez loin pour ne pas être vu et assez loin pour ne pas voir la mort de trop près.
Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Parfois. Plus que mes intrigues, je crois que l’écriture me plonge dans un univers parallèle et lorsque que le quotidien rompt cette espèce de rêve ou de transe, lorsque quelqu’un qui fait irruption ou que le téléphone sonne, je suis recrachée dans le réel de manière un peu trop brutale. Je sursaute, parfois en hurlant, ce qui fait beaucoup rire mes enfants.
Votre pire cauchemar d’auteur ?
Le vrai cauchemar, c’est de n’avoir plus rien à dire. L’autre cauchemar, et il m’est arrivé avec mon dernier livre, c’est de lire un livre alors qu’on est en train d’écrire la même histoire. J’ai du tout recommencer.
Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
Peut-être un assassin, genre Dexter. Un type avec une sorte de code moral quand même. Non, je crois que je serai un gangster. Un hors-la-loi. Mais pas un gangster qui balance. Un homme d’honneur. Vous avez vu comme tout est au masculin? Il n’y a pas de féminin pour assassin, hors la loi, ni pour gangster.
Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Rayon boucherie ou junk food.
Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
Tous les genres sauf le cosy mystery
Le livre dont vous êtes le plus fier ?
Je n’en ai écrit que deux publiés. Donc c’est vite fait, le dernier!
Où vous sentez-vous chez vous ?
Je me sens partout chez moi, du moment que je suis entourée de ceux que j’aime.
En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière ?
J’ai une excellente nouvelle à partager avec vos lecteurs ! Je suis très heureuse d’annoncer que ‘On ne mange pas les cannibales’ a été sélectionné pour plusieurs prix prestigieux. Il y a d’abord le Prix de l’Imaginaire et le Grand Prix du festival Sans Nom, qui seront remis à Mulhouse les 18 et 19 octobre prochains – j’ai vraiment hâte de découvrir cette ville et de rencontrer les lecteurs alsaciens ! Le roman est également en lice pour le Prix Iris Noir à Bruxelles, ce qui me touche particulièrement car la Belgique a une tradition formidable dans le polar. Et cerise sur le gâteau, nous sommes sélectionnés pour le Grand Prix de la Littérature Policière ! C’est assez vertigineux, je dois l’avouer. Ces sélections sont déjà une victoire en soi, quel que soit le résultat final. Cela montre que cette histoire sombre autour de Bambi et Noël touche vraiment les lecteurs, et c’est exactement ce que j’espérais en l’écrivant. Dadam!
Prix littéraires 2025 : une triple consécration
- Le prix Ensemble pour l’Imaginaire 2025 a été remis le 17 octobre à Stéphanie Artarit pour son second roman, On ne mange pas les cannibales (Belfond), lors du Festival sans nom à Mulhouse.
- Lauréat 2025 du Prix FSN des lecteurs des bibliothèques de la ville de Mulhouse : Stéphanie Artarit pour On ne mange pas les cannibales, Editions Belfond Noir
- le Prix Festival Mulhouse 2025 à Stéphanie Artarit pour son second roman, On ne mange pas les cannibales (Belfond)
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

















