Guillermo Martínez, écrivain, entre mathématiques et crime
Né le 29 juillet 1962 à Bahía Blanca, dans la province de Buenos Aires, Guillermo Martínez écrit depuis l’adolescence et, dès son entrée à l’université, a mené une double vie intellectuelle. Après avoir obtenu sa licence en mathématiques à l’Universidad Nacional del Sur, il décroche un doctorat en logique à l’Université de Buenos Aires en 1992, puis s’installe à Oxford pour ses recherches postdoctorales au Mathematical Institute. Cette formation hors du commun, au carrefour de la rigueur formelle et de l’imaginaire romanesque, marquera durablement son écriture et lui conférera une voix singulière dans le panorama littéraire argentin.
Il publie en 1989 son premier recueil de nouvelles, Infierno grande, bien accueilli par la critique, puis son premier roman, Acerca de Roderer, en 1993. C’est en 2003 que son nom franchit les frontières argentines. Crimes imperceptibles devient un véritable best-seller, couronné du Premio Planeta Argentina, et marie avec bonheur les codes du roman policier avec le théorème de Fermat, l’enquête criminelle avec les abstractions de Wittgenstein et Gödel. L’auteur est aujourd’hui l’un des écrivains argentins les plus traduits dans le monde, et l’un des rares à avoir publié une nouvelle dans The New Yorker.
Adapté au cinéma en 2008 par Álex de la Iglesia sous le titre Les Crimes d’Oxford, avec Elijah Wood et John Hurt, Crimes imperceptibles ouvre à Martínez une audience internationale considérable. Il confirme son talent avec La Mort lente de Luciana B. en 2007, et enchaîne les succès. Son roman Les Crimes d’Alice lui vaut en 2019 le Premio Nadal, la plus ancienne distinction littéraire d’Espagne. En 2022 paraît La Última vez, et un nouveau titre, Un crime dialectique, est publié en 2026.
Au-delà de la fiction, Guillermo Martínez est aussi essayiste et pédagogue : il a publié des réflexions sur Borges et les mathématiques, sur Gödel, et plus récemment Onze thèses (et antithèses) sur l’écriture de fiction (2024), qui condense sa vision exigeante et dialectique du roman. Il anime des ateliers d’écriture créative dans des institutions aussi variées que le MALBA, l’Université de Virginie ou le Master en Écriture Créative de l’Universidad Nacional de Tres de Febrero. Grand admirateur de Borges, lecteur de Henry James et de Patricia Highsmith, il reste convaincu que intrigue et style ne s’opposent pas. Son dernier roman, Un crime dialectique (Seix Barral, avril 2026), dont nous avons publié la chronique sur ce blog, en est la démonstration la plus récente.
L’interview questionnaire de Guillermo Martínez
Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Au clavier.
Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Je me lève entre 7 et 8 heures du matin et j’écris uniquement jusqu’à midi. L’après-midi, je lis, je fais un peu de sport ou je me consacre à d’autres activités.
Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
Les idées qui me viennent, et la promesse ou le défi qu’elles contiennent : celui de ne se révéler pleinement qu’au fil de l’écriture. Écrire, c’est un peu une chasse au trésor.
À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
Un roman me prend en général entre deux et quatre ans. Cela inclut une longue période préparatoire de lectures connexes et de maturation mentale, quelques notes sous forme de plan, l’écriture proprement dite (je suis très lent dans cette partie) et environ un an de relectures, de versions successives et de révision finale.
Votre plus belle émotion d’auteur ?
Il y en a beaucoup : être traduit dans d’autres langues, trouver de bons lecteurs qui ont été profondément touchés par l’un de mes livres (ou peut-être par une phrase), remporter un prix qui semble important (surtout dans la jeunesse), aller dans n’importe quelle foire du livre et voir quelqu’un arriver avec une pile de plusieurs de mes romans à dédicacer, en me racontant qu’il les a tous lus.
Le livre qui vous a le plus marqué ?
Il n’y a pas un seul livre auquel je puisse penser, mais des livres dont je sais qu’ils ont été fondamentaux pour moi à différentes époques, et dont on trouve des échos dans les livres que j’ai écrits au fil du temps. À l’adolescence : Anthologie du conte fantastique de Roger Caillois, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (qui a influencé mon premier roman Acerca de Roderer) et Les Mains sales de Sartre (mon dernier roman, Un crimen dialéctico, a des points de contact avec cette pièce de théâtre). Dans ma jeunesse, Fictions de Jorge Luis Borges et l’oeuvre d’Henry James, en particulier ses nouvelles sur le milieu littéraire : La Leçon du maître et La Prochaine Fois (qui ont influencé mes romans La mujer del maestro et La última vez). Et puis l’oeuvre de Witold Gombrowicz, surtout Cosmos et Les Envoûtés, dont on trouve aussi des évocations et des résonances dans certains de mes livres. Pour mes romans policiers, les innombrables romans qu’j’ai lus adolescent d’Agatha Christie, de Conan Doyle et des auteurs de la collection El séptimo círculo ont bien sûr été déterminants. Plus près de nous, je continue à lire Patricia Highsmith.
Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Je ne sais pas si c’est la plus étrange, mais c’est la plus heureuse : elle m’a permis de trouver l’annotation que les petites-nièces de Lewis Carroll avaient portée sur un bout de papier après avoir arraché l’une des pages de ses journaux. À partir de cette unique ligne préservée (où ces harpies notaient l’essentiel de la page qu’elles avaient arrachée), j’ai décidé de « dérouler » tout un roman, de ressusciter mon personnage Arthur Seldom et de retourner dans l’univers d’Oxford dans mon roman Les Crimes d’Alice.
Votre lieu de crime idéal ?
Oxford, ou le campus d’une autre université.
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Votre arme du crime préférée ?
Dans La Mort lente de Luciana B., j’ai dû imaginer sept morts pouvant passer pour accidentelles ou « naturelles » dans une certaine mesure. Des morts qui auraient pu être conçues par un dieu primitif ne connaissant rien aux armes à feu ni aux engins modernes. Je dirais donc que mon arme favorite est la manipulation létale de ce qui pourrait ressembler à un accident. Mais dans mon dernier roman, Un crimen dialéctico, apparaissent deux pistolets Makarov jumeaux qui font « tant bien que mal » le travail.
Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Pas peur, mais quelque chose comme le frisson éthique que l’on éprouve au bord du meurtre, que De Quincey décrit si bien dans De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts.
Votre pire cauchemar d’auteur ?
Me retrouver enlisé au milieu d’un roman. C’est arrivé une fois, et ce sont des années qui semblent irrémédiablement perdues. J’ai encore quelque espoir de le sauver.
Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
Je crois que je reprendrais mon ancienne profession de professeur de mathématiques. Un assassin mathématicien.
Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Il pourrait y avoir un crime dans plus d’un rayon : la boucherie (évidemment), mais aussi les outils de jardin, les fournitures scolaires (les mortels compas), l’ameublement (l’armoire à cadavres), au rayon jouets (la corde à sauter ou à étrangler), ou le rayon conserves avec la purée de tomates et les ouvre-boîtes tout neufs et bien aiguisés.
Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
J’en ai choisi plusieurs dans différents romans et nouvelles : le roman faustien, le roman de romanciers, le roman érotique, la nouvelle fantastique, d’horreur, politique…
Le livre dont vous êtes le plus fier ?
C’est mon roman La última vez, qui est passé assez inaperçu. J’espère qu’avec le temps il aura sa revanche. Mais je suis aussi très heureux d’Un crimen dialéctico, pour l’amalgame de mondes très différents et l’articulation des différents registres de langue.
Où vous sentez-vous chez vous ?
Sur les courts de tennis, à Barcelone, ou dans n’importe quelle ville de Colombie. Ce sont mes endroits préférés au monde. Et parfois aussi dans certains de mes romans, quand ils se laissent écrire avec moins de résistance.
* Entretien réalisé en espagnol avec Guillermo et traduit en français par mes soins.
En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?
Je voulais juste vous dire que mon dernier roman, Un crimen dialéctico, vient de paraître en Argentine. Il sortira en Espagne à l’automne prochain, et j’espère qu’il pourra être traduit en français.
Plus d’infos sur Instagram : @gmartinez.escritor
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.






















