Un funambule entre deux mondes : poète islandais à Copenhague
Arnaldur Indridason plante son décor dans une mansarde du Sankt Pederstræde où résonnent, à l’aube, les charrettes de bière et le chant des grives. Copenhague, capitale impériale du royaume danois, accueille Jónas Hallgrímsson, fils de pasteur né dans une vallée pauvre du nord de l’Islande, devenu naturaliste, poète, fondateur de revue. Le contraste structure tout le récit : d’un côté les pavés inégaux d’une ville européenne en pleine effervescence intellectuelle, de l’autre les versants de l’Aiguille de lave de Hraundrangi où l’on garde encore les moutons à pied. L’auteur islandais ne se contente pas de juxtaposer ces deux univers, il les fait dialoguer dans la conscience d’un homme qui appartient pleinement aux deux sans se reconnaître entièrement dans aucun.
Le portrait qui se dessine est celui d’un esprit en mouvement perpétuel. Jónas fréquente Hans Christian Andersen sur les terrasses, échange des contes d’elfes et de trolls avec l’écrivain dégingandé, retrouve son ami philologue Konrád Gíslason qui travaille à un ouvrage sur l’islandais ancien. Il rêve d’Alexander von Humboldt et de son Cosmos, peine sur sa propre Description de l’Islande, signe une pétition pour que l’Althingi retrouve son siège historique à Thingvellir. Indridason restitue avec une précision quasi documentaire cette bohème estudiantine du début du XIXe siècle, ces cafés où l’on refait le monde, ces taverns comme Hviids Vinstue où les Islandais expatriés noient leur mal du pays dans l’eau-de-vie. La gravure d’époque prend chair sans jamais virer à la reconstitution muséale.
C’est dans cet entre-deux que loge la singularité du personnage. Jónas porte sur ses épaules l’attente d’une nation colonisée qui cherche sa voix moderne, et simultanément les habitudes solitaires d’un homme dont l’enfance a été marquée par la noyade du père dans le lac surplombant la ferme. Sa relation à l’alcool, ses ambitions littéraires inabouties, ses amours contrariées avec Thóra, fille du révérend Gunnar, tout compose une figure d’intellectuel tiraillé entre la promesse et l’inachèvement. Indridason évite l’écueil de la biographie romancée classique : il ne sacralise pas son protagoniste historique, il l’observe avec la même distance attentive qu’il accorderait à n’importe quel personnage de fiction, et c’est précisément cette retenue qui rend Jónas vivant sous nos yeux.
La chute dans l’escalier : le destin bascule rue Sankt Pederstræde
Tout commence par un faux pas. Quelques marches mal négociées au retour d’une soirée trop arrosée, un tibia qui forme une protubérance inquiétante sous le pantalon, et voici le poète islandais cloué sur sa couette, dans le noir de sa mansarde, attendant que l’immeuble s’éveille pour appeler à l’aide. Indridason fait de cet incident en apparence banal le pivot mécanique de son roman. La banalité même de l’accident, un homme éméché qui trébuche dans une cage d’escalier, contraste avec la portée tragique de ce qui s’ensuit. L’écrivain islandais saisit ici quelque chose d’essentiel sur le hasard et la condition humaine au XIXe siècle, époque où une fracture ouverte pouvait sceller un destin aussi sûrement qu’une condamnation.
Le boucher Larsen, voisin du dessous, sa charrette à bras, le trajet cahotant sur les pavés disjoints jusqu’à l’hôpital du Roi Frédéric rue Bredgade : l’auteur déploie un sens du détail concret qui ancre le récit dans la matérialité d’une époque. Jónas serre contre sa poitrine les livres qu’il a tenu à emporter, geste révélateur du lettré qui pressent peut-être déjà la longueur de l’épreuve. L’étudiant en médecine qui le reçoit avoue n’avoir jamais vu fracture aussi sérieuse, et le bâillon que sœur Vilhelmina place entre ses dents avant la réduction de l’os annonce une médecine pré-anesthésique dont la brutalité saute aux yeux du lecteur moderne. Indridason ne force pas le trait, il montre. Cette discrétion descriptive constitue l’une des plus belles réussites du livre.
Au-delà de l’accident lui-même, c’est tout un microcosme qui se met en place : la veuve Magdalene et son fils oisif, la femme du boucher au regard pincé, les patients de la chambre commune, le voleur de livres, l’ouvrier des chantiers navals à demi écrasé par un échafaudage effondré. L’immeuble du Sankt Pederstræde puis l’hôpital deviennent des théâtres confinés où Indridason déploie une humanité bigarrée et tendre, observée avec une ironie qui ne juge jamais. La chute physique se double progressivement d’une chute intérieure, le poète revisitant souvenirs, regrets, projets inaboutis. Le lit d’hôpital se transforme en chambre d’écho de toute une existence, et c’est dans cet espace réduit que se nouent les fils qui relient Copenhague à la lointaine vallée d’Öxnadalur.
Keli, le berger disparu : l’autre fil du récit
À mille lieues des cafés de Copenhague, dans la vallée d’Öxnadalur, un enfant manque à l’appel. Thorkell, que tout le monde appelle Keli, a été placé à la ferme de Thverbrekka pour garder les moutons et soulager une famille trop pauvre pour nourrir toutes ses bouches. Un beau jour, l’ouvrier Stebbi descend à Hraunshöfdi prévenir les parents : le gamin a quitté la ferme. Aussitôt courent les hypothèses : fugue vers le Skagafjördur, accident, noyade dans la rivière Hörgá. Páll, le père, sidéré, accuse aussitôt le couple de Thverbrekka de mauvais traitements. Indridason installe ainsi, en parallèle de la trame danoise, une seconde intrigue qui possède la densité dramatique d’un polar rural classique mais s’inscrit dans une Islande coloniale du début du XIXe siècle, peuplée de paysans miséreux et de baillis lointains.
La construction romanesque tient ici son geste le plus audacieux. L’écrivain tisse en alternance la convalescence du poète à l’hôpital du Roi Frédéric et l’enquête villageoise menée autour de la disparition de Keli, jusqu’à ce que les deux récits se mettent à dialoguer par des résonances souterraines. Jónas connaissait Keli, l’enfant rêveur l’avait accompagné jadis dans ses promenades naturalistes, et c’est sous l’effet du délire post-opératoire que le nom du berger revient hanter le poète alité, marmonnant qu’il ne s’est pas jeté dans la rivière, non, pas lui, pas Keli. Ce procédé d’écho entre les deux trames, jamais appuyé, jamais explicité lourdement, témoigne d’une maîtrise narrative qui fait honneur au métier d’Indridason.
Autour de la disparition se déploie une galerie de personnages campagnards observés sans complaisance ni misérabilisme. Sigurdur et Valgerdur, les fermiers de Thverbrekka, l’ouvrier Stebbi, Bensi le menuisier itinérant qui colporte les nouvelles entre les vallées, le révérend Sigurdur père qui voit son monde vaciller, le chef de canton Jón Flóventsson dépassé par les événements : chaque figure possède son épaisseur propre, ses contradictions, ses lâchetés ordinaires. L’auteur saisit avec une précision ethnographique remarquable les rapports de classe et de pouvoir dans une société rurale où la justice se rend à cheval entre les fermes, où la rumeur circule de bouche en bouche au rythme des moissons, et où la vie d’un berger placé pèse infiniment moins lourd que la réputation d’un patron. L’enquête qui s’amorce promet bien davantage qu’une simple recherche de coupable.
La vallée d’Öxnadalur : paysages, paysans et hiérarchies coloniales
L’écrivain islandais déploie une cartographie sensible qui va bien au-delà du paysage romanesque. La vallée d’Öxnadalur, ses étendues de sable de Stórisandur, les gués de la Blanda, l’Aiguille de lave de Hraundrangi qui domine Bakkasel, les fermes éparses de Steinsstadir, Thverbrekka, Hraunshöfdi, Engimýri, composent un territoire dont la topographie pèse sur les destins. Chaque déplacement se mesure en heures de cheval, chaque rivière franchie devient un événement, chaque coude de cours d’eau peut retenir une carcasse de brebis dévorée par les corbeaux. Indridason restitue cette géographie avec la patience d’un naturaliste, peut-être parce que son protagoniste l’est lui-même. Les pages consacrées aux fauchaisons d’été, aux brumes qui envahissent les versants, aux chemins boueux qui mènent d’une ferme à l’autre dégagent une présence physique rare.
À cette densité paysagère répond une stratification sociale d’une précision sociologique remarquable. La pyramide se devine d’emblée : le gouverneur Grímur, surnommé le Danois pour ses affinités avec la puissance tutélaire, fait bâtir à Möðruvellir le Cadeau de Frédéric, résidence en briques d’argile jaune importées du Danemark, joyau provincial où s’affairent maçons danois et menuisiers islandais. En dessous se déclinent les baillis comme Gunnlaugur Briem qui rendent la justice itinérante, les chefs de canton souvent dépassés par les affaires, les pasteurs qui marient leurs filles aux fils prometteurs, les fermiers propriétaires qui placent les enfants pauvres comme bergers, et tout en bas les paysans miséreux contraints de céder leur progéniture pour économiser une bouche à nourrir. Indridason montre cette mécanique sans pathos, en laissant les situations parler d’elles-mêmes.
Le contexte colonial sous-tend chaque page sans jamais se transformer en démonstration militante. L’Islande du XIXe siècle reste une dépendance danoise dont les élites étudient à Copenhague, dont les briques de prestige viennent du continent, dont l’Althingi médiéval n’est plus qu’un souvenir que Jónas se bat à coups de pétitions pour faire revivre à Thingvellir. Cette tension entre l’identité nationale en gestation et la tutelle étrangère traverse silencieusement le destin du poète comme celui du berger, et l’auteur fait de cette double appartenance une matrice narrative féconde. La fin du voyage parvient à être à la fois un roman noir villageois et une fresque historique sur l’éveil d’une nation, sans que jamais l’une de ces dimensions n’écrase l’autre.
L’hôpital du Roi Frédéric : amitiés, visiteurs et fièvres
La grille en fer forgé de la rue Bredgade s’ouvre sur un microcosme que l’auteur islandais transforme en véritable scène théâtrale. Les chambres communes, les tables d’examen, les couloirs où circulent étudiants en médecine et sœurs infirmières, tout ce petit monde compose un espace clos où se croisent les classes sociales et les langues. Jónas partage sa chambre avec deux compagnons d’infortune : un ancien matelot qu’un fiacre a renversé, gardant de son escale à Hafnarfjördur le souvenir d’un climat humide et d’une cuisine infecte, et un ouvrier des chantiers navals à demi écrasé sous un échafaudage effondré. Le voleur de livres, qui chaparde les ouvrages du poète à la moindre occasion, ajoute sa note picaresque à ce tableau. Indridason transforme la promiscuité hospitalière en observatoire des humanités, sans jamais sombrer dans le tableau de genre.
Le défilé des visiteurs construit, jour après jour, une cartographie affective dans laquelle se devine le réseau intellectuel islandais à Copenhague. Konrád Gíslason, l’ami philologue, embrasse Jónas sur la joue à chaque visite et lui parle de son traité Sur les éléments constitutifs de l’islandais ancien qu’il prépare pour la Société royale des Antiquaires du Nord. Japetus Steensrup et son épouse Ida débarquent depuis Sorø, le premier fraîchement nommé professeur de zoologie, avec lequel Jónas a mené cinq ans plus tôt une expédition jusqu’à la baie de Rekavík dans la rude province des Strandir. Sœur Vilhelmina, gardienne attentive du protocole, refuse fermement l’alcool que le poète mendie pour calmer ses sueurs froides et ses visions d’épouvante. Chaque silhouette possède sa note propre dans cette partition, et l’écrivain orchestre les entrées et sorties avec un sens du tempo qui doit autant au théâtre qu’au roman classique.
Sous la sociabilité de surface, une autre matière travaille en profondeur. La douleur qui s’accroît à mesure que les jours passent, les accès de delirium tremens où resurgissent fragments d’enfance et obsessions du nord, le bâillon des opérations à vif, la négligence soupçonnée du chirurgien, tout compose un crescendo intime que l’auteur fait monter avec une retenue d’orfèvre. Indridason connaît trop son métier pour appuyer sur l’émotion, il préfère laisser le lecteur saisir lui-même comment la chambre blanche devient progressivement le théâtre d’un huis clos existentiel. Le contraste entre l’animation diurne des visites et les nuits interminables où Jónas marmonne le nom de Keli compose l’une des plus belles trouvailles structurelles du livre, manière de faire respirer le récit entre éclat et ombre.
Le bailli Briem mène l’enquête : justice rurale au XIXe siècle islandais
Quand Páll de Hraunshöfdi obtient enfin que Gunnlaugur Briem ouvre une enquête sur la disparition de son fils, l’écrivain islandais nous fait pénétrer dans un univers procédural d’une étrangeté fascinante. Le bailli reçoit d’abord un courrier du chef de canton Jón Flóventsson, manifestement dépassé par l’affaire, accompagné d’un message du fermier Sigurdur qui exige d’être lavé des accusations portées contre lui. La machine judiciaire se met en branle avec une lenteur qui, pour le lecteur du XXIe siècle, possède quelque chose d’irréel : un mois s’est déjà écoulé depuis la disparition lorsque les premières lettres officielles s’échangent. Indridason restitue cette temporalité dilatée sans la moderniser, sans céder à la tentation d’accélérer artificiellement les choses, et c’est précisément cette fidélité au rythme d’une autre époque qui confère au récit policier sa singularité.
Les méthodes de l’enquête témoignent d’un état de la justice qui surprend continuellement. Les témoins sont entendus à cheval entre les fermes, les audiences extraordinaires se tiennent à Skrida dans la vallée de Hörgárdalur en marge d’autres affaires, les preuves matérielles se réduisent souvent à la rumeur publique, et la rivière Hörgá devient un personnage à part entière dans les hypothèses échafaudées. Les frères de Thorkell parcourent inlassablement les berges, repèrent une carcasse de brebis dévorée près de Skjaldarstadir, fouillent chaque coude des cours d’eau avec leurs gaffes. Cette battue paysanne, où chaque marcheur connaît ses voisins depuis l’enfance, donne au polar une tonalité qu’aucun procédural urbain contemporain ne saurait offrir. L’auteur joue avec une grande finesse de l’écart entre nos attentes de lecteurs habitués aux enquêtes modernes et la réalité d’une justice du XIXe siècle islandais.
Au cœur de cette mécanique se déploie une étude de mœurs d’une acuité saisissante. Les explosions de violence ponctuent un quotidien où la colère de Páll, l’inquiétude rongeante de Valgerdur, la culpabilité écrasante de Sigurdur, la solidarité trouble de Stebbi composent un quatuor moral d’une grande puissance. Le révérend Sigurdur père, partagé entre l’amour paternel et le devoir spirituel, incarne à lui seul les déchirements d’une société chrétienne confrontée à l’innommable. Indridason ne juge personne, ne distribue ni les bons points ni les blâmes, il laisse simplement les âmes se débattre dans le filet qui se resserre. La progression de l’enquête épouse celle d’une compréhension intime de ce que peut faire le malheur aux êtres ordinaires, et c’est par là que le roman noir touche à la grande littérature.
Une plume économe au service d’une fresque dense
Le style d’Indridason, magnifiquement servi par la traduction d’Éric Boury, se signale par une sobriété qui pourrait passer pour de la modestie si elle n’était l’aboutissement d’un long compagnonnage avec la langue. Pas de phrase clinquante, pas d’effet de manche, pas de métaphore filée pour épater la galerie. L’auteur islandais procède par touches courtes, par notations précises, par alignement d’observations dont la simplicité apparente masque un travail d’orfèvre. Lorsqu’il décrit le bringuebalement d’une charrette dans la rue Sankt Pederstræde à l’aube, le chant des grives dans l’arrière-cour, le bruit d’une porte qui claque lors d’une dispute conjugale, chaque détail trouve sa place avec une justesse qui rappelle le travail des grands réalistes scandinaves. Cette économie verbale produit paradoxalement une densité d’impression rare.
La construction du roman témoigne d’une intelligence architecturale tout aussi remarquable. Les chapitres alternent entre Copenhague et la vallée d’Öxnadalur, entre le présent de l’hôpital et les retours en arrière sur la jeunesse de Jónas, entre l’enquête en cours et les vies qu’elle bouscule. Cette polyphonie maîtrisée n’égare jamais le lecteur, parce que chaque transition s’opère sur un écho, un nom prononcé dans le délire, une rivière qui revient à la surface de plusieurs récits, un personnage qui circule d’un univers à l’autre. Indridason possède l’art rare de tenir simultanément plusieurs fils sans en laisser dépasser aucun, et de les nouer au moment exact où le lecteur cesse d’en suivre les enchevêtrements pour s’abandonner à la pure émotion du récit. La fresque acquiert ainsi son ampleur sans jamais perdre en intimité.
Sous cette retenue stylistique affleure une humanité qui constitue peut-être la signature la plus profonde de l’écrivain islandais. Ses personnages ne sont jamais réductibles aux fonctions qu’ils occupent dans l’intrigue. Le boucher Larsen possède sa rudesse bourrue, sœur Vilhelmina sa fermeté professionnelle traversée de compassion, Valgerdur ses calculs domestiques et ses peurs nocturnes, le révérend Sigurdur père ses tourments de pasteur confronté à l’inavouable. Chaque silhouette, même secondaire, reçoit ce qu’il faut de relief pour exister dans la mémoire du lecteur bien après la dernière page. C’est par cette générosité dans l’attention portée à tous, du gouverneur au berger placé, que La fin du voyage atteint la stature d’un grand roman noir historique, capable de marier l’enquête criminelle, la chronique sociale et le portrait intime sans privilégier aucune de ces dimensions au détriment des autres.
Pourquoi La fin du voyage marque un sommet dans l’œuvre d’Indridason
Couronné par le Prix de littérature islandaise 2024, ce roman occupe une position singulière dans la bibliographie de son auteur. Là où les enquêtes du commissaire Erlendur exploraient les ténèbres de la société islandaise contemporaine, là où la trilogie des ombres revisitait Reykjavík sous l’occupation alliée, La fin du voyage opère un saut historique plus radical encore en plongeant dans le XIXe siècle nordique et colonial. Cette ambition élargie ne se traduit jamais par une dispersion : l’écrivain conserve sa capacité à scruter les fractures intimes, à interroger les responsabilités étouffées, à faire affleurer le passé enfoui sous les apparences. Le polar historique islandais trouve ici l’un de ses jalons majeurs, et l’on comprend que la critique locale ait pu y voir l’aboutissement d’une carrière déjà jalonnée de succès.
L’alchimie particulière de ce livre tient à la rencontre entre plusieurs traditions littéraires que peu d’écrivains parviennent à concilier. Le roman noir classique avec son enquête, ses témoins réticents, ses zones d’ombre, dialogue avec la grande tradition du roman historique scandinave, lui-même nourri des sagas médiévales et de leur sens du destin tragique. La présence d’une figure réelle comme Jónas Hallgrímsson, poète national islandais, naturaliste et passeur entre cultures, confère au récit une dimension biographique qui n’écrase jamais la fiction et que la fiction n’instrumentalise jamais. Indridason réussit ce numéro d’équilibriste rare consistant à honorer la mémoire historique tout en construisant un suspense romanesque autonome. Les pages consacrées à Andersen, à Konrád Gíslason, à la bohème estudiantine de Copenhague valent autant pour leur authenticité documentaire que pour leur fonction narrative.
Au terme du voyage que propose ce livre, le lecteur referme un volume qui résonne longuement. La structure en miroir entre les deux destinées, celle du poète à la jambe brisée et celle du berger disparu, prend une dimension symbolique que l’auteur n’a jamais besoin d’expliciter. Les questions soulevées sur le hasard, sur la responsabilité, sur la mémoire des humbles dans une société qui ne retient que les puissants, sur le prix à payer pour devenir une nation, continuent de travailler le lecteur après la dernière ligne. La fin du voyage confirme la place singulière qu’occupe Arnaldur Indridason dans le paysage du polar mondial, celle d’un écrivain capable de marier la littérature noire à la fresque historique sans renoncer à aucune des exigences propres à chacune. Pour qui découvre l’auteur comme pour ses fidèles lecteurs, ce roman constitue un point d’entrée et un point culminant, à la fois porte d’accueil et belvédère sur une œuvre devenue, à n’en pas douter, l’une des plus marquantes de la littérature européenne contemporaine.
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Mots-clés : polar nordique, Islande XIXe siècle, Arnaldur Indridason, Jónas Hallgrímsson, roman historique, disparition mystérieuse, fresque coloniale
Extrait Première Page du livre
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Les premiers feux du jour apparaissaient enfin à la lucarne. La ville s’éveillait. Le bringuebalement d’une charrette résonnait dans la rue Sankt Pederstræde, elle venait sans doute livrer la bière dans les tavernes. Il écoutait le chant des grives qui voltigeaient dans l’arrière-cour. L’immeuble étant encore silencieux, il décida d’attendre avant de se manifester, cela ne changerait pas grand-chose s’il restait allongé jusque tard dans la matinée. Plus la nuit avait passé, plus il avait eu l’impression que son destin était scellé.
Ces maudites marches lui avaient joué un vilain tour. Il avait suffi qu’il trébuche, perdu dans ses pensées, pour qu’il se retrouve soudain étalé de tout son long dans la cage d’escalier plongée dans le noir. Dans sa chute, sa jambe s’était dérobée sous lui, lui arrachant un cri de douleur. En y regardant de plus près, il lui avait semblé que l’os de son tibia formait une protubérance sous son pantalon.
Il était resté immobile dans la nuit, le temps de reprendre ses esprits, puis avait réussi à se hisser jusqu’au sommet de l’escalier de meunier, avant de regagner sa chambre à grand-peine et de s’allonger sur son lit.
Ces marches ne sont pas les seules responsables, se disait-il. Il avait passé la soirée à boire, ce n’était d’ailleurs pas la première fois cette semaine, et il avait fini par se faire mal en rentrant chez lui. Honteux de son étourderie, encore bien éméché, il n’avait pas osé appeler ses voisins, vu son état. Il espérait que le bruit n’avait réveillé personne.
Il avait fait de son mieux pour installer sa jambe confortablement. Le moindre mouvement provoquait une douleur insupportable, sans doute saignait-il, bien qu’assez peu. Il tendait l’oreille en quête de bruits dans l’immeuble. Sans qu’il puisse s’expliquer pourquoi, il se rappela le soir où des hommes avaient ramené son père du lac qui surplombait la ferme, les vêtements ruisselants ; ils l’avaient déposé dans la pièce commune en disant que le pasteur s’était noyé. Sa mort avait été un coup dur pour la famille. Sa dépouille était restée là jusqu’à l’inhumation, et il avait veillé son père, incapable de comprendre les voies du Seigneur. Il n’avait alors que neuf ans et, depuis, la mort l’avait toujours accompagné.
Peut-être n’aurait-il pas bu autant à la taverne de Hviids Vinstue s’il n’y avait pas croisé un homme tout juste arrivé d’Islande qui lui avait offert des tournées et donné des nouvelles de son pays natal. L’homme était originaire du Nord, comme lui, il lui avait dit que la banquise avait atteint les côtes de la province du Nordurland : l’hiver avait été d’une extrême rudesse. Et entre autres racontars du coin, il avait évoqué un mariage célébré par l’archidiacre de Bárdardalur. Il avait alors pensé à Thóra, il savait qu’elle avait épousé ce pasteur, cela avait suffi à réveiller ses inquiétudes concernant le poème à paraître dans le prochain numéro de la revue Fjölnir dont il avait préparé le bon à tirer peu avant, en dépit de ses incertitudes et de ses hésitations. Avait-il le droit de publier des poésies qui mettaient en scène le jeune homme qu’il avait été et ses sentiments les plus délicats ? »
- Titre : La fin du voyage
- Titre original : FerÐalok
- Auteur : Arnaldur Indridason
- Éditeur : Éditions Métailié
- ISBN : 9791022615051
- Format : Broché
- Nationalité : Islande
- Langue : Français
- Traducteur : Eric Boury
- Date de publication : 06/02/2026
- Nombre de pages : 256 pages
- Genre : Roman noir historique, polar nordique
- Sujets traités : Islande au XIXe siècle, colonisation danoise, biographie romancée de Jónas Hallgrímsson, Copenhague et bohème estudiantine, disparition inexpliquée, enquête judiciaire en milieu rural, condition paysanne, enfants placés, médecine pré-anesthésique, amitiés littéraires et scientifiques, identité nationale islandaise, hiérarchies sociales et coloniales, culpabilité et responsabilité, vallée d’Öxnadalur, rumeur villageoise, destins croisés
Résumé
Copenhague, début du XIXe siècle. Jónas Hallgrímsson, jeune poète et naturaliste islandais, rentre un soir éméché dans sa mansarde de la rue Sankt Pederstræde. Une marche manquée, une jambe brisée, et le voici transporté en charrette à bras jusqu’à l’hôpital du Roi Frédéric, à la merci d’un chirurgien peu attentif. Au fil des visites de ses amis intellectuels et des fièvres qui le saisissent, remontent les souvenirs d’une jeunesse passée dans la vallée d’Öxnadalur, au nord de l’Islande.
Là-bas, justement, un jeune berger placé du nom de Keli a mystérieusement disparu de la ferme de Thverbrekka. Sa famille accuse, la rumeur enfle, et le bailli Gunnlaugur Briem finit par ouvrir une enquête dans une société paysanne sous tutelle danoise où la justice se rend à cheval entre les fermes. Deux destins, deux mondes, une même tragédie qui révèle les fractures d’une Islande en quête de sa voix.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.





















