Seul l’assassin est innocent de Julia Székely, un huis clos hongrois magistral

Seul l'assassin est innocent de Julia Székely

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SexOD de Patrick Collignon

Budapest 1941, le décor d’un huis clos étouffant

L’action se déploie dans la capitale hongroise des années trente, à l’intérieur d’une vaste demeure bourgeoise dont chaque pièce semble respirer l’usure d’un monde finissant. La maison entourée de son jardin, le logement du gardien en entresol, l’appartement aux meubles d’ébène sculpté et aux tapis persans composent un théâtre dont les murs eux-mêmes paraissent receler des secrets. Julia Székely y plante sa caméra avec une précision quasi cinématographique, donnant à voir une famille hongroise aisée enfermée dans un confort qui ressemble fort à une prison dorée.

L’hiver glace les rues, fige les passants, blanchit les toits. À l’intérieur, c’est une autre température qui règne, celle d’un huis clos où chaque conversation porte la trace d’un non-dit, où chaque silence pèse plus lourd que les paroles. La grande horloge en marbre égrène les heures dans la salle à manger, métronome inexorable d’une journée qui n’a rien d’ordinaire. Cette pendule scande le récit comme dans une tragédie antique, rappelant que le temps est compté.

Autour de la villa gravite un microcosme de domestiques résignés, de gardiens, de chauffeurs et de nourrices. L’inégalité sociale n’y est jamais un décor inerte, elle nourrit la tension dramatique et prépare le terrain des affrontements à venir. Budapest devient ainsi bien davantage qu’une simple toile de fond : la ville filtre par les fenêtres son brouillard, ses tramways, ses enseignes publicitaires clignotantes, et imprime sa marque sur les destins qui s’y nouent.

Une unité dramatique de temps, de lieu et d’action

Voici un roman policier qui emprunte aux trois unités de la tragédie classique sa charpente la plus rigoureuse. Tout se joue en une seule journée, presque entièrement dans une même demeure, autour d’un événement central, un meurtre. Cette concentration extrême confère au récit une puissance d’horlogerie, où chaque rouage compte, où chaque heure scellée par la pendule de marbre rapproche les protagonistes d’un dénouement qu’aucun ne soupçonne encore.

Cette construction quasi théâtrale n’a rien d’une coquetterie formelle. Elle agit comme une presse qui comprime les caractères et les force à révéler leur vérité profonde. En limitant l’espace et le temps, la romancière supprime les échappatoires : les masques sociaux se craquellent, les hypocrisies s’effritent, les pulsions affleurent. La maison bourgeoise devient un laboratoire où s’observent, sous une lumière crue, les mécanismes de la culpabilité, du désir, de la lassitude conjugale, du ressentiment.

Loin d’imiter platement les codes du whodunit anglo-saxon, Julia Székely propose une variation singulière sur le genre. Le mystère se nourrit moins de l’identité du coupable que de la prolifération des présomptions. Père, mère, enfants, amant, ami, domestiques, chacun porte en lui le germe d’un possible passage à l’acte. Cette démultiplication des suspects, loin de brouiller la lecture, en aiguise au contraire l’intérêt psychologique.

Magda et Tamas, anatomie d’un couple en crise

Magda incarne une figure féminine d’une étonnante complexité. À quarante ans à peine, cette beauté blonde et soignée a fait de son apparence une véritable religion. Quarante-cinq paires de chaussures alignées dans une armoire modulaire, des dizaines de flacons d’onguents disposés en pupitres d’orchestre, des rituels de démaquillage exécutés comme une confession solennelle : la plume hongroise consacre des pages saisissantes à cette obsession de soi qui frise la pathologie. Magda accumule la beauté comme d’autres entassent l’or, et tremble à l’idée que ce capital pourrait fondre.

Face à elle, Tamas offre le portrait inversé d’un homme qui a perdu jusqu’au goût du jeu social. Joueur compulsif, propriétaire d’un domaine à la campagne dont il rêve de retrouver la tranquillité, il porte sur le couple un regard désabusé. Une scène mémorable le montre attablé dans un café, sermonnant un jeune homme imprudent qu’il vient de sauver in extremis du désastre des cartes. On y devine, à travers une compassion teintée d’amertume, ce que Tamas sait de ses propres faiblesses.

Le mariage de Magda et Tamas tient en quelques formules, indifférence polie, courtoisie de façade, querelles répétées qui ne mènent à rien. Julia Székely dissèque ce naufrage à deux avec une lucidité froide qui rappelle, par son acuité, les pages les plus pénétrantes de Sándor Márai. Quelques mots échangés près d’un lampadaire à l’abat-jour jaune suffisent à faire surgir, dans toute son ampleur, le malentendu d’une vie commune.

Poupée et Pista, l’attraction de deux univers opposés

Adolescente turbulente que ses parents ont surnommée Poupée pour mieux la rabaisser au rang de jouet bourgeois, la jeune fille rejette ce sobriquet avec la véhémence d’une révoltée. Élève d’une école distinguée, vêtue d’un manteau bleu marine au col de fourrure grise, elle dissimule derrière son apparence de bonne famille des élans contraires : fascination pour la clandestinité politique, soif de transgression, attirance pour un garçon que rien dans son éducation ne devait lui faire rencontrer. L’écrivaine saisit avec une justesse remarquable cet âge de seize ans où l’on joue à faire la femme avec une cigarette mal maîtrisée.

Pista, le fils du gardien, occupe l’autre versant de l’imaginaire adolescent. Garçon de seize ans aux longs cheveux blonds, doué de ses mains comme un artisan-prodige, capable de réparer une horloge ou d’écrire des poèmes en cachette, il appartient à un milieu modeste qui le sépare radicalement de Poupée. Pourtant il l’aime depuis l’enfance, et son amour passe par l’art consommé de la confidence : chaque secret partagé est une chaîne supplémentaire, chaque rumeur chuchotée allume dans le regard de la jeune fille une étincelle d’émeraude.

Ce couple inattendu cristallise dans le roman une question politique brûlante de l’entre-deux-guerres, la confrontation entre une bourgeoisie déclinante et une jeunesse ouvrière qui rêve de renverser l’ordre établi. L’arrestation d’un camarade militant, une caisse de parti aux finances dérisoires, la promesse d’aller porter des cigarettes et de la pâte d’amandes au poste central : par ces détails concrets, Székely donne à entendre les frémissements d’une époque, sans jamais alourdir son récit d’aucune leçon idéologique.

Le Petit et la nourrice, témoins en lisière du drame

Au cœur du dispositif romanesque, deux figures secondaires en apparence captent une attention soutenue de l’auteure. Le Petit, douze ans, frère cadet de Poupée, ressemble à un naufragé que l’indifférence familiale aurait abandonné sur une épave de velours bordeaux. Sa main constellée d’encre et de craie, ses chaussures éculées, son culte pour Pista qu’il vénère comme un grand frère initié à tous les savoirs : la romancière brosse de lui un portrait d’une délicatesse poignante. L’enfant traverse la maison, recueille les bribes des conversations adultes, perçoit ce qu’il ne devrait pas entendre, et conserve dans son silence ce que les grands croient lui dissimuler.

La nourrice complète ce duo d’observateurs en lisière. Vieillissante, rougeaude, drapée dans son éternel sentiment d’avoir été offensée par la vie entière, elle déambule dans l’appartement avec la solennité d’un point d’exclamation. Toute sa sagesse tient en un précepte : le lait soigne tout. Cette obsession laitière, qui pourrait prêter à sourire, prend dans la plume de Székely une dimension presque comique sans jamais basculer dans la caricature. La nourrice tient la maison par un système de bouderies et de représailles muettes, exerçant un pouvoir sourd que les maîtres ignorent.

Ces deux témoins en marge ne sont jamais relégués aux seconds rôles. Ils captent ce que l’enquête officielle ne saurait apprendre, ils savent ce que personne ne soupçonne. En les plaçant ainsi aux endroits stratégiques de sa narration, l’écrivaine opère un déplacement du regard qui fait toute la singularité de son roman : la vérité ne s’écrit pas seulement dans les conversations bruyantes des salons, elle se glisse aussi dans les couloirs, dans les cuisines, dans les regards d’enfants qu’on n’a pas pensé à interroger.

Péterffy alias Archibald Cross, l’enquêteur écrivain

Voici peut-être la trouvaille la plus savoureuse du roman. L’officier chargé de l’enquête, Péterffy, mène une double vie d’une ironie réjouissante. Le jour, il instruit des affaires criminelles dans un bureau gris du commissariat central de Budapest. Le soir, il rédige sous le pseudonyme d’Archibald Cross des romans policiers anglo-saxons aux titres clinquants tels que « Meurtre à Downing Street » ou « Le Favori de Scotland Yard ». Ces ouvrages, vendus à un éditeur complaisant, financent ses concerts à l’Académie Franz Liszt et lui permettent de remplir sa bibliothèque de Goethe, Tolstoï, Dostoïevski.

La mise en abyme est délicieuse. Julia Székely glisse dans son propre roman policier un policier qui rêve d’écrire un véritable roman psychologique, non plus encombré d’empreintes digitales et de filatures, mais peuplé d’âmes tourmentées. Cette construction en miroir ouvre une réflexion implicite sur le genre lui-même : qu’est-ce qu’un bon roman policier ? Faut-il se contenter du whodunit ou aller chercher plus loin, du côté des motivations, des refoulements, des fêlures intimes ? La romancière hongroise apporte évidemment sa réponse par le livre que nous lisons.

Péterffy mène ses interrogatoires avec une douceur trompeuse, observant les visages, notant les hésitations, lisant les silences. Ses entretiens avec les membres de la famille comptent parmi les passages les plus tendus du roman. Sa manière de tendre des perches, de feindre la distraction pour mieux relancer une question cruelle, témoigne d’une connaissance fine de la nature humaine. Plus qu’un détective, c’est un confesseur laïc qui parcourt la villa, et derrière chacune de ses politesses se devine la patience minutieuse du romancier qu’il est aussi.

Une plume qui sonde les méandres de l’inconscient

Julia Székely ne se contente jamais de raconter, elle ausculte. Sa prose, admirablement traduite du hongrois par Sophie Képès, allie la précision clinique à la sensibilité poétique. Chaque description d’objet, chaque notation d’attitude, chaque pause dans un dialogue ouvre une fenêtre sur l’inconscient des personnages. La grande armoire de Magda devient un autel votif, la pendule de marbre une figure du destin, les bottines grises de Poupée le signe d’un trottinement caractéristique qu’un amoureux saurait reconnaître à cent mètres.

Cette finesse psychologique s’étend jusqu’aux figures les plus humbles. La nourrice grossière, le gardien d’immeuble, l’écolier maladroit reçoivent tous le même traitement attentif que les maîtres de la maison. La romancière refuse de hiérarchiser ses regards. Un sourire qui se forme malaisément sur un visage qui n’a pas souri depuis des années, semblable à la glace qui se brise sur un fleuve en crue : ce genre d’image, frappante et juste, parsème le récit et lui donne sa texture si particulière.

On comprend pourquoi le synopsis de l’édition française rapproche cette écriture des grands romanciers russes, Dostoïevski en tête, et de Sándor Márai, son illustre compatriote. La parenté n’est ni gratuite ni usurpée. Székely partage avec ces auteurs le goût de la scène où rien ne se passe en apparence, mais où tout se joue en sourdine. Une cigarette qui se consume sur le bord d’un cendrier, un verre de lait posé délicatement sur une table, un regard détourné vers une vitrine d’angle : ces gestes minuscules portent en eux la charge d’un destin.

Une noirceur hongroise d’une rare élégance

Publié à Budapest en 1941, en pleine tourmente européenne, « Seul l’assassin est innocent » constitue le deuxième roman de Julia Székely, après le succès de « Rue de la Chimère » paru deux ans plus tôt. La traduction française proposée par Buchet-Chastel, dans la version soignée de Sophie Képès, offre au lectorat francophone l’occasion de découvrir une voix littéraire hongroise dont la rareté n’a d’égale que la qualité. Pianiste de formation, élève de Bartók et de Kodály, biographe de Beethoven, Liszt et Chopin, l’auteure apporte au roman policier une musicalité, une science du tempo, une attention aux silences qui n’appartiennent qu’à elle.

Ce livre intéressera plusieurs catégories de lecteurs. Les amateurs de polar psychologique y trouveront une variation originale et raffinée du genre, débarrassée de toutes les facilités spectaculaires. Les curieux de littérature centre-européenne y reconnaîtront la patte d’une époque, l’atmosphère d’une Mitteleuropa au crépuscule, l’ironie distanciée qui caractérise les meilleures plumes hongroises. Les amoureux de huis clos théâtraux apprécieront l’ingéniosité d’une construction qui pourrait sans peine se transposer sur les planches.

Roman foncièrement immoral aux dires de son éditeur, « Seul l’assassin est innocent » tire son titre énigmatique d’un paradoxe qui s’éclaire à la dernière page. C’est l’aboutissement logique d’un récit où chaque protagoniste, par sa lâcheté, sa cruauté ordinaire, son indifférence ou son égoïsme, porte une part de responsabilité dans le drame qui se noue. Voilà un roman dense, ciselé, dont la lecture laisse une empreinte durable et invite à prolonger l’exploration vers le reste d’une œuvre encore trop méconnue de ce côté-ci des frontières hongroises.

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Mots-clés : Polar hongrois, huis clos, Budapest, Julia Székely, polar psychologique, famille bourgeoise, Sándor Márai


Extrait Première Page du livre

2015 : Seul l’assassin est innocent de Julia Székely

« 1
Dans la rue presque déserte, une heure n’avait pas encore sonné. Derrière le portail ouvert de l’école de filles s’élevait un escalier froid et monumental. Un garçon aux cheveux longs d’environ seize ans se tenait appuyé contre la rambarde en fer qui séparait le trottoir de la chaussée. Il s’efforçait de dissimuler sous des airs dégagés, nonchalants, la timidité qui s’était emparée de lui en arrivant devant l’entrée inhospitalière de cet établissement affreusement distingué. Il patientait là, reconnaissant envers la rambarde qui lui permettait d’adopter cette pose. Ainsi, l’usure de son pantalon étroit ne se voyait pas autant que s’il avait dû faire les cent pas, et sa posture désinvolte escamotait les manches trop courtes de son veston.

Mais quand sonna la cloche de l’école, il lâcha involontairement la rambarde et se figea, en alerte. Du bâtiment provenaient des bruissements légers et une agitation confuse qui, en quelques minutes, enflèrent jusqu’au vacarme assourdissant. Le garçon s’écarta du passage et, s’aplatissant contre le mur, observa avec un effroi non dissimulé le flot de plus en plus dense et bruyant. Il rentra la tête dans les épaules comme s’il se sentait traqué. Il chercha du regard autour de lui un endroit où il puisse se retirer à couvert tout en observant les alentours. Mais comme il n’y en avait pas, il resta planté là, contre le mur, se bornant à tirer son bonnet sur ses yeux. Il aurait voulu expliquer à tout le monde que, s’il ne portait pas de manteau, c’était simplement parce qu’il n’avait pas froid. Mais personne ne s’intéressait à lui… À présent qu’il s’appuyait au mur glacial, il dut plonger les mains dans ses poches tant il grelottait, mais en veillant à conserver son air hautain. Le bâtiment déversait des filles aux visages rougis portant pelisses, toques et bottines fourrées. Heureusement qu’il y avait la rambarde, sinon quelques-unes d’entre elles se seraient répandues sur la chaussée, tel le chargement de houille d’un wagon déraillé. »


  • Titre : Seul l’assassin est innocent
  • Titre original : Bũnügy
  • Auteur : Julia Székely
  • Éditeur : Phébus
  • ISBN : 9782752909862
  • Format : Broché
  • Nationalité : Hongrie
  • Langue : Français
  • Traduction : Sophie Képès
  • Date de publication : 04/05/2015
  • Nombre de pages : 186 pages
  • Genre : Polar psychologique, huis clos
  • Sujets traités : meurtre, famille bourgeoise en crise, adultère, narcissisme, adolescence révoltée, addiction au jeu, tensions de classes, psychologie de l’inconscient

Résumé

Dans une demeure bourgeoise de Budapest, une journée d’hiver suffit à faire basculer le destin de toute une famille. Père joueur compulsif rêvant de retrouver ses terres, mère narcissique obsédée par le déclin de sa beauté, fille adolescente attirée par les milieux révolutionnaires, jeune frère délaissé, nourrice acariâtre : chacun porte ses fêlures intimes et ses non-dits. Au cœur de ce huis clos étouffant, un meurtre vient bouleverser l’ordre apparent des choses.
L’enquêteur, qui mène en secret une double carrière d’auteur de romans policiers sous pseudonyme, déploie ses interrogatoires avec une douceur trompeuse et une connaissance fine des âmes troubles. Sous les politesses de salon, les masques se craquellent un à un, et chaque protagoniste révèle la part d’ombre qui pourrait faire de lui le coupable idéal.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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