La femme secrète d’Anna Ekberg : un thriller danois qui joue avec l’identité

La femme secrète de Anna Ekberg

Quatre-vingt-onze habitants, un café et un homme qui crie « Helene »

Christiansø tient sur un mouchoir de poche. Quatre-vingt-onze résidents permanents, un port minuscule, une fumerie de poisson, quelques maisons basses battues par la Baltique. Cet archipel accroché au flanc de Bornholm ne dépend d’aucune commune : il relève directement du ministère de la Défense, vestige d’un ancien système de fortifications, et ses habitants y échappent aux trente pour cent d’impôts municipaux à condition de rester là, bien vivants, pour décourager toute convoitise étrangère. Anna Ekberg installe son décor avec ce genre de détail concret, presque administratif, qui ancre la fiction dans le réel. Louise Andersen s’y réveille chaque matin devant une fenêtre en forme de hublot, la mer à portée de main, avec l’impression tenace de vivre sur un bateau. Elle tient le café du village, dispose des brins d’origan dans des verres à schnaps, sert des touristes brûlés par un soleil qu’ils sous-estiment toujours. Sa vie tient dans ce périmètre, et cela lui convient.

Joachim partage son quotidien. Écrivain, dix ans de plus qu’elle, il étale ses feuillets sur la table du petit déjeuner et lui lit à voix haute les premières lignes de son nouveau manuscrit, une histoire de chien menaçant et de stratégie de survie enfantine. La scène respire la tendresse ordinaire des couples installés. Puis un homme en costume clair vient marteler la vitre du café en hurlant un prénom qui n’est pas celui de Louise. Il s’appelle Edmund. Il affirme qu’elle est sa femme, disparue trois ans plus tôt. Il ne titube pas, ne délire pas, ne sent pas l’alcool : il pleure. L’île n’ayant pas de police, ce sont les gars de la fumerie qui l’immobilisent en attendant la vedette venue de Rønne.

Ce basculement, la romancière le construit avec un sens aigu du crescendo. Rien de spectaculaire, seulement une tasse brisée, une chaise renversée, des vacanciers qui observent la scène. L’inquiétude se glisse par les interstices : la voix de Louise monte d’un ton, son corps se raidit, elle refuse pourtant de quitter sa salle. Et parce que le tout premier chapitre du livre nous a déjà projetés ailleurs, dans un commissariat où une femme prononce des mots irréparables, le lecteur avance dès lors avec une mèche allumée sous les talons.

Deux scénaristes danois derrière un seul nom de plume

Anna Ekberg n’existe pas. Sous ce patronyme se dissimulent deux Danois, Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, déjà associés sous la signature A.J. Kazinski pour des thrillers comme Le Dernier Homme bon. Le premier vient du cinéma, réalisateur et scénariste ; le second a écrit des dizaines de livres pour la jeunesse, des drames radiophoniques, des scénarios. La femme secrète, paru au Danemark sous le titre Den hemmelige kvinde et traduit en français par Hélène Guillemard pour le cherche midi, marque leur entrée dans le thriller psychologique sous ce nouveau masque. Il y a une ironie savoureuse à voir deux hommes emprunter une identité féminine pour raconter précisément l’histoire d’une femme qui porte le nom d’une autre.

Cette double origine s’entend dans l’écriture. La formation cinématographique affleure partout : découpage nerveux, entrées de scène par l’action plutôt que par l’exposition, dialogues débarrassés du gras, capacité à faire tenir une information capitale dans un geste ou un regard. Un doigt qui caresse une photographie sur une table d’interrogatoire en dit plus long que trois pages d’analyse psychologique. Le savoir-faire du roman jeunesse, lui, se devine dans le refus du bavardage et dans cette clarté de ligne qui permet de suivre une intrigue touffue sans jamais perdre le fil.

L’écriture à quatre mains laisse pourtant peu de coutures apparentes. La voix reste homogène d’un bout à l’autre, portée par un présent de narration constant qui colle aux talons des protagonistes. La traduction restitue un danois sobre, attentif aux odeurs, aux textures, à la lumière du nord, et sait aussi ménager quelques respirations d’humour, notamment lorsque Joachim s’invente des biographies fantaisistes pour les policiers qu’il croise. Les auteurs revendiquent d’ailleurs un genre hybride, thriller et roman sentimental à la fois, où l’enquête sert de véhicule à une histoire d’amour contrariée. Le pari aurait pu produire un objet bancal ; il donne au contraire au récit sa singularité et son surplus d’émotion.

Quand une identité ne tient plus qu’à une photographie

Au commissariat de Rønne, un policier pose devant Louise un cliché de vacances. Une terrasse, une villa blanche, des drapeaux d’anniversaire, une vieille dame élégante, deux enfants. Derrière eux avance une femme portant un plateau d’argent. La mise au point est faite sur la porcelaine, si nette qu’on distingue le motif floral bleu clair, les mains soignées, une grosse bague turquoise et, à côté, une alliance discrète. Cette femme lui ressemble. Louise nie, s’agace, ne reconnaît ni la maison ni les visages, mais son crâne se met à cogner et la pièce tangue. Anna Ekberg fait de cette photographie le pivot du livre : une image suffit à fissurer une existence.

Ce qui suit relève d’un vertige méthodique. Les archives policières dessinent une Louise Andersen élevée dans un orphelinat près de Randers, mère toxicomane, père inconnu, puis une longue plage d’années sans aucune trace administrative. En face, une Helene Söderberg richissime, disparue après une chute de cheval, dont un mari, des enfants et une entreprise attendent le retour. Le médecin chef de l’unité psychiatrique, Anna Pontoppidan, expose posément l’hypothèse d’une amnésie dissociative, cette forme de perte de mémoire qui s’attaque à la personne elle-même plutôt qu’aux savoirs pratiques. Elle cite le cas d’une femme retrouvée hagarde dans le métro de Londres, incapable de dire son nom pendant une année entière. Le roman s’appuie sur une documentation solide sans jamais virer au cours magistral.

La réussite tient ici à la place accordée au ressenti. Une héritière retrouve une maison qu’elle ne reconnaît pas, une fontaine de marbre qui heurte son goût, un plat préféré dont elle ne veut pas, un billet de parking oublié dans une poche de veste. Elle apprend qu’elle est économe, redoutée, peut-être détestée. Chaque information sur son ancien moi arrive comme un vêtement qu’on lui demande d’enfiler et qui ne tombe pas bien. Rarement thriller aura si bien rendu l’inconfort d’habiter une biographie qu’on doit accepter sur parole.

Silkeborg, les Söderberg et une fortune trop lisse

Changement complet de palette lorsque l’action gagne le Jutland. Silkeborg, ses lacs, son vieux bateau à aubes, le Himmelbjerget et ses cent quarante-sept mètres où s’inventa jadis une part de la démocratie danoise. La propriété familiale déploie trois étages, deux balcons en fer forgé, une pelouse qui descend jusqu’à l’eau, des écuries entières peuplées de pur-sang arabes. Les pièces alignent velours, lustres et vases anciens. L’observation la plus juste du livre vient de celle qui doit s’y installer : cette demeure n’a pas été conçue pour qu’on y vive, mais pour qu’on la regarde. La comparaison qui lui traverse l’esprit, celle des chambres funéraires égyptiennes gorgées de trésors, glace agréablement le lecteur.

Söderberg Shipping impose son décorum. Un conseil d’administration exclusivement masculin, des industriels de l’Ouest du pays, sûrs d’eux, inébranlables, un rachat d’entreprise néerlandaise resté en suspens. Autour gravitent une gouvernante d’une soixantaine-dizaine d’années aux longs cheveux dénoués, une fille d’écurie qui glisse un « madame » chargé de froideur, un avocat de famille au ton onctueux, des psychiatres dont les honoraires ne posent aucun problème. Deux enfants surtout, Christian et Sofie, offrent au roman ses scènes les plus émouvantes, entre le garçon de huit ans qui lâche qu’il croyait sa mère morte et la fillette qui finit par tendre la main pour montrer son poney.

Anna Ekberg travaille cette matière sociale avec une ironie discrète. Une conversation surprise dans des toilettes d’entreprise en apprend davantage sur une réputation que n’importe quel dossier. Le contraste entre le café insulaire, ses couteaux bien aiguisés et ses plantes aromatiques, et cet empire familial verrouillé, structure tout le livre : deux façons d’exister, deux échelles de valeurs, et une héritière sommée de choisir. La fortune, ici, ne brille pas. Elle pèse, elle surveille, elle achète des silences avec la sérénité de ceux qui n’ont jamais eu à demander.

Joachim, l’écrivain qui refuse de vendre ce qu’il a vécu

Le compagnon délaissé aurait pu se réduire à une silhouette pathétique. Il devient l’une des plus belles trouvailles du roman. Cinquante-deux ans, un divorce épuisant derrière lui, un matelas posé à même le linoléum d’un studio de Nørrebro que lui prête son éditrice, des cartons éventrés, deux bouteilles vides près de l’ordinateur et l’incapacité chronique d’écrire la moindre ligne utile. Joachim cultive une théorie confortable selon laquelle un écrivain ne doit pas aller trop bien, Hemingway et Blixen à l’appui. La vie se charge de la lui faire vérifier plus brutalement qu’il ne le souhaitait.

Une scène le définit tout entier. Un avocat en costume sonne à sa porte, pose sur la table un accord de confidentialité minutieux, interdiction de parler, interdiction d’écrire, sous forme de livre, d’essai, d’article, et un chèque d’un demi-million de couronnes en contrepartie. Il refuse, non par héroïsme mais par instinct de métier : ce qu’il a vécu constitue son seul capital, et personne n’achète cela. Il déchire les feuillets devant l’homme médusé. Le geste, à la fois puéril et magnifique, dit ce qu’il restera jusqu’au bout, un romancier convaincu que le diable se niche dans les détails et qu’aucune recherche Google ne remplace le terrain.

Sa quête personnelle le conduit très loin de son île. Un sous-bock griffonné d’un numéro de téléphone, lu à l’envers, ouvre une piste que la police avait négligée. Suivent un magasin de photographie, un commerçant qui panique dès qu’on prononce certains noms, des petites annonces à la fin d’un magazine oublié dans une salle d’attente, une géographie nocturne de Copenhague où l’argent achète des choses que l’on ne nomme pas. Anna Ekberg y injecte une tension sourde et une vraie mélancolie : cet homme cabossé, souvent maladroit, parfois lâche, avance uniquement parce qu’il refuse de renoncer à quelqu’un.

Chapitres brefs et voix alternées : la mécanique du suspense

Cinquante chapitres pour près de cinq cents pages : le calcul suffit à donner le tempo. Chaque séquence tient en quelques feuillets, s’achève souvent sur une phrase qui déplace légèrement le sol, et passe la main à un autre point de vue. La construction alterne principalement deux consciences, celle de la femme sommée de redevenir elle-même et celle de l’écrivain resté sur le bord de la route, avec quelques incursions ponctuelles vers d’autres regards. Ce montage parallèle produit une friction permanente : ce que l’une ignore, l’autre le soupçonne, et le lecteur circule entre les deux avec le sentiment grisant d’en savoir davantage que chacun d’eux.

Le prologue installe une promesse, un aveu prononcé dans un commissariat assiégé par les photographes, puis la mention laconique « deux semaines plus tôt » referme le piège. Toute la suite consiste à remonter cette pente. Le procédé n’est pas neuf, il est ici exploité avec une rigueur remarquable : chaque révélation successive reconfigure les précédentes sans jamais annuler l’émotion accumulée, et les auteurs distribuent leurs indices avec la patience de scénaristes qui savent exactement à quelle minute placer un retournement.

L’écriture au présent renforce l’immédiateté. Elle donne aux détails sensoriels une netteté saisissante : l’odeur de la paille dans les écuries, la couverture d’hôpital trop raide, la poussière étalée sur un pare-brise faute de lave-glace, le goût de sirop de framboise dans un gobelet en carton. Ces ancrages minuscules empêchent le récit de flotter dans l’abstraction psychologique et lui offrent son épaisseur charnelle. On referme rarement le livre au bon endroit, ce qui reste le compliment le plus honnête que l’on puisse adresser à un thriller de ce format.

Ce que La femme secrète dit de notre envie d’être quelqu’un d’autre

La question posée par la quatrième de couverture, et si vous aviez l’occasion de devenir quelqu’un d’autre, pourrait n’être qu’un argument commercial. Le roman en fait sa colonne vertébrale. Devenir une autre, dans ce livre, ne signifie pas seulement changer de nom ou de compte en banque. Cela veut dire hériter d’une réputation qu’on n’a pas bâtie, d’un caractère que les autres décrivent avec des mots qui blessent, d’un passé dont on doit répondre sans en garder la moindre image. Anna Ekberg transforme une intrigue à rebondissements en méditation concrète sur ce qui nous constitue : nos souvenirs, ou le récit que les autres font de nous.

L’ouvrage vaut aussi par sa lecture des liens humains. L’amour y apparaît comme un pari sur une inconnue, la famille comme une machine capable d’écraser les individus au nom de sa propre légende, la richesse comme un très long silence acheté. Deux hommes aiment la même femme sans aimer la même personne, et cette dissymétrie nourrit une émotion qui excède largement le genre. On y trouve encore une réflexion discrète sur la mémoire collective danoise, sur les fondations peu reluisantes de certaines réussites et sur le prix des arrangements consentis autrefois.

Reste un thriller qui remplit son contrat avec générosité : rythme soutenu, personnages consistants, décors contrastés entre une île de la Baltique et les lacs du Jutland, dénouement qui récompense l’attention accordée aux détails semés en chemin. Les amateurs de suspense scandinave y trouveront la précision documentaire et la mélancolie qu’ils recherchent ; les lecteurs venus pour l’histoire d’amour repartiront avec quelque chose de plus douloureux et de plus vrai. La question que ce livre laisse en suspens ne concerne pas l’identité de son héroïne, mais la nôtre, et la facilité avec laquelle nous acceptons de croire ce qu’on nous raconte sur nous-mêmes.

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Mots-clés : thriller psychologique danois, amnésie, quête d’identité, disparition, secrets de famille, Anna Ekberg, La femme secrète


Extrait Première Page du livre

« 1

Ce doit être un mécanisme de survie. Voilà à quoi pense Helene en fixant le cercle sombre que sa tasse de café a laissé sur le bureau en laminé blanc. Ce doit être un mécanisme de survie de choisir de se concentrer sur une chose aussi minuscule et insignifiante alors que tout son monde est en train de s’écrouler. Elle se force à relever la tête, jette un œil autour d’elle dans le commissariat de police, essaie de se focaliser sur le papier que l’officier vient de lui donner. « Les droits de la personne interpellée », dit le titre. Elle a droit à un avocat, elle a le droit de mentir à la police, elle a le droit de demander à manger et à boire. Ainsi qu’à huit cents couronnes de dédommagement si elle a été retenue de manière injustifiée pendant dix minutes. Depuis combien de temps la retiennent-ils ? Plus de dix minutes, en tout cas.

— Avez-vous terminé de lire ? lui demande le policier assis en face d’elle.

C’est un jeune homme mince, pas encore trente ans, qui a du mal à remplir son uniforme au niveau des épaules. L’autre, assis à côté, plus âgé, costume gris et chemise blanche, n’a rien dit pour le moment.

— Oui.

— Et vous ne voulez toujours pas d’avocat ?

— Non.

Le jeune jette un regard furtif à son collègue. Le plus âgé se racle la gorge.

— Madame Söderberg… Avez-vous compris pourquoi vous êtes ici ?

Avant même qu’Helene ait eu le temps de répondre, un éclair traverse la pièce. Flash de lumière que les policiers ont remarqué eux aussi. Le plus âgé se lève aussitôt et crie, en colère :

— Quelqu’un pourrait virer les journalistes des fenêtres ?

Helene tourne la tête. Un nouveau flash la cueille. Elle lève les mains, les deux mains, rien qu’un instant. Elle se rend. Ils peuvent bien avoir ce pour quoi ils sont venus. La photo de la célèbre Helene Söderberg en état d’arrestation, menottée, humiliée. Finie.

— Faites-les partir ! répète le vieux.

Quelques jeunes policiers se précipitent vers l’entrée ; on baisse les persiennes. Helene s’en fiche. Ils peuvent photographier tout ce qui leur chante.

— Madame Söderberg, reprend le jeune homme avant d’inspirer profondément et de rectifier sa chemise. Nous allons procéder à quelques examens. Effectuer un prélèvement de votre ADN, relever vos empreintes digitales, ce genre de choses. Cela demandera peut-être une heure. Comprenez-vous ce que je vous dis ? »


  • Titre : La femme secrète
  • Titre original : Den hemmelige kvinde
  • Auteur : Anna Ekberg
  • Éditeur : Le cherche midi
  • ISBN : 9782749153940
  • Format : Broché
  • Nationalité : Danemark
  • Langue : Français
  • Traduction : Hélène Guillemard
  • Date de publication : 04/05/2017
  • Nombre de pages : 480 pages
  • Genre : Thriller psychologique
  • Sujets traités : Amnésie dissociative, quête d’identité, usurpation d’identité, disparition, secrets de famille, fortune héritée, amour et jalousie, Danemark insulaire

Résumé

Louise Andersen, la quarantaine, mène une existence paisible sur Christiansø, minuscule île de la Baltique rattachée à l’archipel de Bornholm. Elle y tient un café et partage sa vie avec Joachim, romancier de dix ans son aîné. Un matin d’été, un homme élégant force la porte de son établissement et l’appelle Helene. Il se présente comme Edmund Söderberg, patron d’un puissant groupe de logistique, et affirme reconnaître en elle son épouse, disparue sans laisser de traces trois ans plus tôt.
Louise nie, se débat, s’effondre. Mais les policiers de Rønne prennent l’affaire au sérieux, les médecins évoquent une amnésie dissociative, et une photographie de famille sème le doute jusque dans son propre esprit. Contrainte de rejoindre une maison, un mari et deux enfants qu’elle ne reconnaît pas, elle entreprend d’enquêter sur celle qu’elle aurait été, pendant que Joachim, resté seul, remonte de son côté une piste que la police a négligée.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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