Sous la Coupole, un fauteuil dont plus personne ne veut
Un flâneur s’attarde quai Voltaire devant un coffret fleurdelisé qui prétend dater de Saint Louis, et le voilà emporté par une rumeur d’escalier. Autour de lui, des étudiants pressés, des professeurs en redingote, deux vieillards essoufflés répètent les mêmes mots inquiets : cet homme a-t-il des enfants, a-t-il fait son testament, aura-t-il le courage d’aller jusqu’au bout. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux et de bric-à-brac rue Laffitte, croit d’abord à un duel. Il s’agit d’un discours de réception à l’Académie française. Leroux tient là son coup d’archet, et il ne le lâchera plus : transformer la cérémonie la plus policée de la République en salle d’exécution.
Le fauteuil en question est celui de feu Mgr d’Abbeville, et il a déjà mauvaise réputation. Deux élus successifs, un poète et un capitaine de vaisseau, se sont effondrés devant l’assemblée, chacun quelques minutes après avoir reçu un billet anonyme apporté par un commissionnaire introuvable. Les médecins parlent de congestion cérébrale, de rupture d’anévrisme, et cette prose clinique ne convainc personne. Paris, lui, a déjà choisi son explication : une malédiction, lancée par un candidat malheureux au nom interminable, Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox. La formule fait florès dans les gazettes, le Fauteuil hanté devient une rubrique, presque un feuilleton dans le feuilleton.
Ce dispositif de départ vaut mieux qu’une trouvaille de circonstance. Leroux choisit le lieu français par excellence de l’autorité culturelle, la salle des séances publiques, la coupole, les habits verts, les feuilles de chêne, l’épée à poignée de nacre, et il y installe une peur de conte gothique. Le contraste produit un vertige comique et sourd à la fois. Les femmes du monde se signent, les Immortels blêmissent, la foule se presse sur les quais comme à une exécution capitale, tandis que la Compagnie continue de réciter ses usages. On comprend vite que le vrai sujet du livre n’est pas seulement de savoir qui tue, mais de regarder une institution découvrir qu’elle a un corps, et que ce corps peut tomber.
Hippolyte Patard, un secrétaire perpétuel qui porte tout le récit
Il fallait une conscience pour traverser ce désastre, et Leroux lui donne un petit vieillard admirable. Hippolyte Patard, secrétaire perpétuel, possède deux visages que le romancier détaille avec une gourmandise de portraitiste : le Patard rose des jours de gloire académique, aimable, prévenant, appelé mon bon ami par toute la Compagnie, et le Patard citron des jours de honte, sec, nerveux, bilieux, devant qui les domestiques rasent les murs. Ce thermomètre chromatique suffit à indiquer, à chaque apparition, l’état de santé morale de l’Académie française. Le procédé est simple, il est d’une efficacité redoutable, et il ne s’use pas.
Patard est un homme de rites. Il porte toujours son parapluie, objet vénéré qu’il range dans un coin surveillé et dont il touche furtivement le bois pour conjurer le mauvais sort, lui qui nie farouchement toute superstition. Il déteste les journalistes plus encore que les voleurs, ce qui donne à ses expéditions nocturnes des allures d’opérations clandestines. Quand il traverse le Pont-Neuf à la nuit tombée, il voit des coupe-jarrets du temps de Louis XV derrière chaque lanterne. Cette peur de bourgeois casanier, Leroux la travaille sans cruauté, parce qu’elle sert de contrepoint à une bravoure réelle : ce timoré finit toujours par monter l’escalier, ouvrir la porte, descendre les marches qu’il ne faudrait pas descendre.
De là vient la réussite de la construction. Le lecteur n’avance jamais plus vite que Patard, qui ne sait rien, soupçonne tout et refuse de l’admettre. Sa foi dans la Compagnie fonctionne comme un aveuglement volontaire, et chaque preuve nouvelle le blesse dans son amour propre avant de l’alerter. Il en résulte une tension particulière, où le suspense naît moins du danger que de la résistance d’un homme à comprendre ce qu’il voit. Leroux le mène du triomphe à l’humiliation, du secrétariat aux arrière-boutiques, sans jamais le rabaisser. Il y a chez ce fonctionnaire de l’Immortalité une dignité entêtée qui rend le roman plus chaleureux qu’il n’en avait l’air, et qui fait de lui, bien plus que le fauteuil du titre, le véritable centre de gravité du livre.
L’art du feuilleton, entre coups de théâtre et rumeur de presse
Leroux vient du reportage, et cela s’entend à chaque chapitre. Le récit avance par vagues, alternant les séquences de foule et les scènes à deux, les grandes cérémonies et les conciliabules chuchotés. Chaque chapitre se referme sur une secousse, une porte qui s’ouvre, un cri qui monte, une phrase suspendue, selon la mécanique de la publication en épisodes. L’auteur intervient même parfois à découvert, se désignant comme celui qui renonce à décrire la cohue, procédé de conteur qui accélère plutôt qu’il ne ralentit. Cette architecture nerveuse explique la vitesse de lecture inhabituelle du volume, que l’on parcourt presque d’une traite.
La presse n’est pas un décor, elle est un rouage. Le journal L’Époque relance l’affaire, exhume la légende, réclame des autopsies, fabrique l’expression qui donnera son titre au roman. Les reporters campent devant la loge du concierge, traquent les académiciens, envahissent la rue Laffitte. Leroux montre avec une lucidité amusée comment une hypothèse fantaisiste, imprimée en première page sur deux colonnes, devient en quelques jours une évidence partagée par la capitale entière. La rumeur circule ici de bouche en oreille et d’oreille en bouche, exactement comme le texte d’un billet anonyme fait le tour d’une salle avant même d’avoir été lu en public.
L’auteur soigne aussi la texture sonore de son intrigue. Une vieille ritournelle traînée dans les rues, un orgue de rue qui reprend un air ancien, un bruit de manivelle, un hurlement lointain dans la campagne gelée : le livre installe patiemment un répertoire d’inquiétudes auditives, et il y revient au moment où on ne l’attend plus. Cette attention au son, rare dans le roman populaire de l’époque, rapproche Le Fauteuil hanté des grandes réussites d’atmosphère de son auteur. Le lecteur se surprend à tendre l’oreille avec Patard, à guetter le silence entre deux phrases. C’est un savoir faire d’artisan, sans ostentation, qui tient le suspense sur la durée sans recourir à la surenchère macabre.
Du quai Conti aux berges de la Marne, une géographie inquiète
La topographie parisienne du roman est d’une précision de carnet de reporter. L’Institut et sa cour au pavé inégal et moussu, le lion de pierre qui veille au seuil de l’Immortalité, la salle du Dictionnaire avec ses tapis verts et son Richelieu en pied, le pont des Arts où s’attardent les invités bouleversés, le carrefour Buci où Patard s’obstine à loger, la vieille place Dauphine et ses maisons basses. Leroux ne décrit pas pour décorer, il installe des seuils. Chaque lieu de ce Paris savant impose un rite d’entrée, une voûte à franchir, un escalier à gravir, une portière à refermer derrière soi.
Puis le roman change d’air, et le dépaysement est saisissant. Un voyageur au ventre rebondi descend du train à La Varenne-Saint-Hilaire, traverse le pont de Chennevières, suit la rive de la Marne un quart d’heure durant. Les villas d’été sont vides, la neige récente couvre une plaine sans repères, la silhouette du promeneur se découpe sur ce blanc comme un grand oiseau noir. Au bout de cette étendue muette, une propriété isolée derrière de hauts murs, une grille de fer, deux molosses qui se ruent en écumant. Le décor demeure réaliste, presque cadastral, et pourtant il prend une densité de cauchemar.
Cette alternance entre la ville pleine et la campagne déserte structure tout le livre. D’un côté la foule, les acclamations, les services d’ordre du préfet de police, la rumeur qui circule plus vite que les fiacres. De l’autre un silence tout blanc où le moindre aboiement porte à des kilomètres. Leroux joue de ce contraste comme d’un soufflet, comprimant puis relâchant la tension selon qu’il enferme ses protagonistes dans la cohue ou qu’il les abandonne seuls sur une berge, à la nuit tombée, sans voiture pour rentrer. Les bords de Marne, terrain de guinguettes et de canotiers dans l’imaginaire de la Belle Époque, s’y chargent d’une étrangeté hivernale qui reste l’une des trouvailles les plus mémorables du roman.
Le sâr, le savant et les esprits forts face à l’inexplicable
Trois façons de rendre compte du monde s’affrontent dans ce livre, et Leroux prend soin de ne les caricaturer qu’à moitié. Il y a d’abord l’occultisme mondain, incarné par Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, mage patenté, auteur d’un traité sur la chirurgie de l’âme, fondateur du club des Pneumatiques dans le salon de la belle madame de Bithynie. Ce nom à rallonge, dont les initiales servent de signature aux billets fatidiques, est en soi une plaisanterie sonore. Mais le sâr n’est pas la marionnette qu’on attendait, et ses interventions comptent parmi les moments les plus déroutants du récit.
Face à lui se dresse la science, sous les traits d’un chercheur retiré dans sa propriété des bords de Marne, un savant illustre dont le laboratoire souterrain abrite cornues, alambics et fourneaux de terre. Leroux, qui écrit dans les années de la radioactivité et des ondes, sait combien la recherche de son temps paraît au grand public aussi obscure que la nécromancie. Il installe donc une rivalité savoureuse : deux hommes qui se réclament de méthodes opposées, deux discours également sûrs d’eux, deux façons de faire peur aux gens raisonnables. Le lecteur navigue entre les deux sans qu’on lui souffle la réponse.
Reste la troisième voie, celle des esprits forts, journalistes, médecins et académiciens, qui répètent que la coïncidence n’a rien d’extraordinaire et qu’un anévrisme peut se rompre sous n’importe quelle coupole. Leroux sourit de cette assurance sans la condamner, car elle porte une part de vérité. Le roman avance ainsi dans un espace d’incertitude soigneusement entretenu, où chaque explication rationnelle laisse un résidu, et où chaque hypothèse surnaturelle bute sur un détail trop matériel. Cette hésitation maintenue, plus proche du fantastique classique que du récit à énigme pur, donne au livre son relief. On y croit et on n’y croit pas, exactement comme le Paris décrit dans ses pages.
Une ironie qui égratigne l’institution sans mépriser les hommes
L’humour de Leroux tient d’abord à une arithmétique cruelle. Quand la Compagnie ne compte plus que trente neuf membres et que nul n’ose briguer le quarantième siège, l’Immortalité devient une plaisanterie de boulevard. Les académiciens inventent des maladies, découvrent au fond des provinces des parents à l’agonie, tout cela pour éviter d’endosser l’habit à feuilles de chêne en public. Les candidats aux autres fauteuils font leurs visites honteusement, raillés de n’avoir pas choisi celui qui tue. La satire porte ici sur un mécanisme social très précis, le prestige, et sur sa fragilité dès que le ridicule s’en mêle.
Ce qui sauve le livre de la simple charge, c’est que Leroux aime manifestement ses cibles. Patard est ridicule et touchant, la Compagnie est vaniteuse et digne, le marchand de tableaux de la rue Laffitte affiche une vanité d’artisan lettré que le romancier traite avec une tendresse réelle. Même les comparses reçoivent leur part de vie : une servante superstitieuse venue de Rodez, un concierge trop bavard, une épouse qui a épousé son mari parce qu’il avait écrit des livres. Chacun dispose d’une voix reconnaissable, d’un tic, d’une manière de parler qui l’installe en trois répliques.
Le ton, du coup, ne se fixe jamais tout à fait, et c’est une qualité. On passe du grotesque à l’angoisse en une page, d’une scène de ménage à une descente d’escalier qui glace. Leroux pratique cette alternance avec une aisance de chef d’orchestre, sans jamais laisser l’ironie dévorer la peur ni la peur étouffer le comique. Les formules restent dans l’oreille, ce baiser Lalouette dont l’Académie garderait le souvenir, ces cervelles bien portantes qui divaguent par instants, cette Immortalité diminuée d’une unité. Le roman se moque des grandeurs établies tout en gardant, pour les gens qui les servent, une affection qui empêche la satire de tourner au vinaigre.
Un roman de la Belle Époque dont la mécanique fonctionne encore
Publié en feuilleton avant de connaître le volume, Le Fauteuil hanté appartient à cette veine où Leroux excelle, celle du mystère installé dans un décor institutionnel familier. On y retrouve la patte du créateur de Rouletabille et du Fantôme de l’Opéra : un lieu clos et prestigieux, une malédiction attribuée à une présence invisible, une enquête menée par des amateurs dépassés, et une résolution qui refuse les facilités du merveilleux. Le livre est moins connu que ses grands voisins, il n’en démérite pas, et sa relative brièveté sert son efficacité.
Ce qui frappe à la lecture d’aujourd’hui, c’est la modernité du diagnostic. Leroux décrit une panique collective fabriquée par la répétition médiatique, une explication irrationnelle qui s’impose parce qu’elle se raconte mieux que les rapports de médecins, une institution paralysée par la crainte du ridicule au point de préférer le vide au risque. Changez les gazettes en écrans, l’affaire reste parfaitement lisible. Le romancier n’avait sans doute pas l’ambition du moraliste, il voulait divertir et il y parvient, mais son sens de l’observation sociale donne au divertissement une épaisseur inattendue.
Il faut lire ce roman pour la vitesse de son récit, pour la drôlerie de ses figures, pour ses images qui s’accrochent durablement, la silhouette noire sur la plaine enneigée, le petit vieillard qui vire du rose au citron, la clameur qui monte sous la coupole. Il faut le lire aussi pour la qualité d’une langue souple, riche en incises malicieuses, capable de passer du compte rendu d’audience à la vision cauchemardesque sans effort apparent. Voilà un livre qui n’exige rien de son lecteur sinon qu’il accepte de se laisser conduire, et qui lui rend au centuple ce plaisir de la conduite. Un excellent point d’entrée dans l’œuvre de Gaston Leroux, et une belle occasion de constater qu’un roman populaire de 1909 peut encore tenir son monde en haleine.
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Mots-clés : Gaston Leroux, Le Fauteuil hanté, Académie française, roman policier fantastique, malédiction, Belle Époque, satire littéraire
Extrait Première Page du livre
« I. La mort d’un héros
C’est un vilain moment à passer…
– Sans doute, mais on dit que c’est un homme qui n’a peur de rien !…
– A-t-il des enfants ?
– Non !… Et il est veuf !
– Tant mieux !
– Et puis, il faut espérer tout de même qu’il n’en mourra pas !… Mais dépêchons-nous !…
En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette – honnête homme, marchand de tableaux et d’antiquités, établi depuis dix ans rue Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac – leva la tête…
Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l’étroit trottoir par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d’étudiant, qui venait de déboucher de l’angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.
M. Gaspard Lalouette, de peur de s’attirer une méchante querelle, garda pour lui la mauvaise humeur qu’il ressentait de cette incivilité, et pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils redoutaient tout haut l’issue fatale.
Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui avait la prétention de dater de Saint Louis et d’avoir peut-être contenu le psautier de Madame Blanche de Castille. C’est alors que, derrière lui, une voix dit :
– Quoi qu’on puisse penser, c’est un homme vraiment brave !
Et une autre répondit :
– On dit qu’il a fait trois fois le tour du monde !… Mais, en vérité, j’aime mieux être à ma place qu’à la sienne. Pourvu que nous n’arrivions pas en retard !
M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers l’Institut, en pressant le pas. »
- Titre : Le fauteuil hanté
- Auteur : Gaston Leroux
- Éditeur : Le Livre de Poche
- ISBN : 9782253006107
- Format : Poche
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 01/001/1973
- Première édition : 1909 chez Pierre Lafitte
- Nombre de pages : 190 pages
- Genre : Roman policier, fantastique, satire
- Sujets traités : Académie française, malédiction, morts inexpliquées, occultisme, rumeur et presse, science et savants, satire des institutions, Paris Belle Époque
Page officielle : www.gaston-leroux.com
Résumé
À l’Académie française, le fauteuil laissé vacant par Mgr d’Abbeville a pris une réputation détestable. Deux élus successifs, un poète puis un capitaine de vaisseau, se sont effondrés devant l’assemblée quelques minutes après avoir reçu un billet anonyme. Les médecins invoquent la congestion cérébrale et la rupture d’anévrisme, mais Paris préfère croire à la vengeance d’un mage évincé lors d’une précédente élection, et la presse s’empare de l’affaire jusqu’à baptiser le siège maudit.
Réduite à trente-neuf membres, l’illustre Compagnie sombre dans le ridicule, aucun candidat n’osant plus se présenter. C’est alors qu’une candidature inattendue arrive rue de Seine, celle d’un marchand de tableaux et d’antiquités de la rue Laffitte. Le secrétaire perpétuel Hippolyte Patard y voit le salut de l’institution, avant de découvrir que cet homme dissimule bien des choses, et que l’enquête improvisée qu’il mène avec lui va les conduire loin de Paris, sur des berges de Marne enneigées, jusqu’au seuil d’une demeure isolée où résonne un cri qu’on n’oublie pas.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.














