Le prétoire comme un octogone
Certains avocats voient la salle d’audience comme une scène, d’autres comme un échiquier où chaque coup se prépare des mois à l’avance. Mickey Haller, lui, y voit une cage grillagée d’arts martiaux mixtes : deux adversaires y pénètrent, un seul en ressort debout, et les deux y laissent du sang. Cette image liminaire, posée avec une sécheresse de coup de poing, donne le la de tout le roman. Michael Connelly ne nous invite pas à un débat feutré sur la responsabilité civile, il nous place au bord du tapis.
L’affaire s’appelle « Randolph contre Tidalwaiv Technologies LLC », elle se plaide devant la cour fédérale du district central de Californie, et la juge Margaret Ruhlin, ancienne avocate de la défense devenue magistrate respectée, tient la barre avec une ironie tranchante. En face de Haller, les frères Mason, jumeaux en costume Armani, que le lecteur apprend à distinguer à la barbe de l’un et au nœud papillon de l’autre. Derrière eux, une galerie remplie de journalistes réduits au carnet et au crayon, puisque les caméras restent interdites, pendant qu’un dessinateur de CNN croque l’avocat à la Lincoln. Connelly compose là une chorégraphie de prétoire d’une netteté remarquable, où chaque objection déplace le rapport de force.
Ce qui frappe, c’est la capacité du romancier à transformer une audience préparatoire, exercice réputé aride, en séquence de tension pure. Les motions, les accords de non-divulgation, les arbitrages de calendrier deviennent des prises et des esquives. Et au milieu de cette technicité, Connelly place une femme de petite taille au regard hanté, Brenda Randolph, polisseuse de verre dans un laboratoire d’optométrie de la Valley, qui pleure chaque fois qu’on prononce le prénom de sa fille. Le contraste entre la froideur procédurale et ce chagrin nu constitue le véritable moteur émotionnel des premières centaines de pages. On comprend vite que les enjeux dépassent les murs du tribunal, et que l’auteur a choisi de les faire porter par une seule douleur concrète plutôt que par de grandes déclarations.
Un avocat à la Lincoln en terrain civil
Voici un Mickey Haller qu’on n’avait encore jamais vu ainsi. Deux ans avant l’ouverture du récit, il a quitté les couloirs surpeuplés de la justice pénale, ces corridors crasseux où il s’était taillé une réputation d’artificier du doute raisonnable, pour basculer vers le droit civil. Le virage n’a rien d’un confort : il découvre que les tribunaux hauts de plafond abritent leur propre part de sale besogne, et que l’élégance des lieux ne garantit aucune noblesse des méthodes.
Connelly consacre de belles pages à ce nouveau répertoire. Contestation de la détention d’immigrants, lutte contre des expulsions illégales, recours collectif contre une prison de femmes de Chowchilla où Haller obtient le départ d’un gynécologue prédateur et un règlement pour seize clientes incarcérées. On croise aussi une véritable industrie du contentieux, ces cabinets d’un seul homme qui multiplient les plaintes calibrées pour extorquer de petits accords à des commerces familiaux. L’auteur, qui connaît ce terrain depuis des décennies de chroniques judiciaires, en restitue les mécanismes sans jamais alourdir le rythme. Haller y cherche autre chose : une affaire assez vaste pour lui donner le sentiment de servir à quelque chose.
Le décor accompagne cette mue. Fini le siège arrière de la Lincoln comme unique bureau, place à un ancien centre de dispatching de taxis des années soixante, devenu coopérative d’artistes puis racheté aux enchères, un hangar où trône un vieux coffre Mosler trop lourd pour être déplacé. Autour de lui, l’équipe fidèle tient bon : Lorna Taylor, qui a baptisé Grosse Bertha l’imprimante industrielle louée pour l’occasion, et Cisco Wojciechowski, enquêteur massif et méthodique, resté loyal malgré la chute de régime qu’a représentée pour lui ce passage au civil. Et surtout, ce détail qui change tout : dans ce dossier, Haller ne sera payé que s’il gagne. La menace financière plane sur chaque décision tactique, et Connelly en tire une tension économique rarement aussi bien intégrée à une intrigue judiciaire.
Jack McEvoy franchit le rideau de cuivre
Le plaisir de lecture grimpe d’un cran lorsqu’un homme en veste de costume sans cravate, sac à dos à l’épaule, attend Haller dans le couloir du tribunal fédéral et lui propose un café. Jack McEvoy, journaliste devenu auteur de non-fiction, signataire du Poète, de L’Épouvantail et de Séquences mortelles, aujourd’hui installé sur Substack avec une rubrique baptisée Fair Warning dont le logo met en relief rouge les deux lettres « ai ». Clin d’œil savoureux : Tidalwaiv a fait exactement la même chose avec son propre logo, en bleu apaisant. Connelly signe ici une rencontre que les fidèles attendaient sans forcément l’espérer, et il la joue sans effets de manche.
L’alliance repose sur un troc limpide. McEvoy veut son article, son livre, son podcast, peut-être son film, et promet de ne rien publier avant le verdict. Haller, lui, est en train de couler. Il l’admet en pensée avec une lucidité désarmante : la science le dépasse, il s’est montré trop ambitieux, il lui manque des armes pour tuer dans l’arène. Faire entrer le journaliste dans l’équipe revient à s’offrir une bouée. Encore faut-il l’encadrer, et l’avocat le fait à sa manière, par contrat, secret professionnel étendu, signature exigée avant tout accès.
Cet accès a un nom et une texture : la cage. Une véritable cage de Faraday installée dans le hangar, protégée par un rideau de cuivre, sans wifi, où l’on travaille sur un ordinateur coupé du monde et où le disque externe de douze téraoctets repart chaque soir dans un sac hermétique. Connelly fait de ce dispositif bien plus qu’un gadget de thriller technologique. C’est le cœur battant du roman, un cocon métallique où deux hommes de génération analogique affrontent une matière qui les dépasse, et où la paranoïa devient une hygiène professionnelle plutôt qu’une pathologie. La première partie porte d’ailleurs ce titre, et l’auteur sait exactement ce qu’il y enferme.
Douze téraoctets et une éthicienne effacée
Rarement un romancier aura tiré autant de suspense d’une procédure d’échange de pièces entre les parties. Tidalwaiv a livré douze téraoctets de documents, volume qui, une fois imprimé, tapisserait les murs d’un hangar entier. Sauf que l’essentiel y a été caviardé au nom de la propriété industrielle. Haller le formule sans détour à son nouvel allié : cette affaire se gagnera ou se perdra là, dans cette montagne de pages réécrites. Trouver ce qui a été dissimulé, ou perdre le procès le plus important de sa vie.
La séquence où McEvoy remonte la piste est un petit bijou d’ingéniosité déductive. Quarante-six courriels de groupe adressés aux parties prenantes d’un même projet, tous expurgés d’une adresse, et un raisonnement d’une simplicité redoutable fondé sur l’ordre alphabétique des destinataires restants. Un nom manque entre Isaacs et Muniz. De là émerge Naomi Kitchens, embauchée fin 2021, éthicienne assignée au projet, dont le patronyme n’apparaît strictement nulle part dans les douze téraoctets. Effacée, dit Haller. Non pas oubliée : effacée.
Connelly transforme alors la quête du témoin en véritable ligne de tension narrative. Les voyages vers Palo Alto se succèdent, les conversations avancent puis reculent, freinées par la peur de représailles, par la présence d’une fille étudiante, par le poids d’un accord de non-divulgation dont les termes relèvent de la menace déguisée. L’équipe finit par lui attribuer un nom de code, refusant de prononcer le sien dans les mails et les conversations. Au passage, l’auteur glisse une phrase qui résume la morale professionnelle de tout le livre : la première règle de la supervision éthique consiste à tout documenter. C’est précisément parce qu’une femme a suivi cette règle que quelque chose demeure possible. Il y a là une réflexion discrète sur l’archive comme dernier rempart, menée sans la moindre lourdeur démonstrative.
Clair, la voix amicale qui répond toujours
Au centre du dossier se tient un assistant conversationnel baptisé Clair, produit phare d’une entreprise que les géants de la tech reniflent déjà, et dont la valorisation pourrait se compter en milliards. Connelly aborde cette matière avec une prudence qui force le respect. Aucun délire techno-apocalyptique, aucune démonisation facile. Ce qui l’intéresse, ce sont les garde-fous : leur conception, leur test, la façon dont ils peuvent être contournés, et surtout la chaîne de décisions humaines qui a présidé à leur calibrage.
Le détail le plus troublant tient en un geste d’adolescent : rebaptiser son assistant du nom d’une catcheuse professionnelle dont il s’est entiché, Wren, puis passer des heures à lui parler pendant un mois entier. L’auteur restitue cette intimité numérique avec un réalisme glaçant, sans jamais verser dans le voyeurisme. Il évoque également, en arrière-plan, un contentieux parallèle en Floride qui élargit la perspective sans encombrer l’intrigue principale. Et il place en exergue du roman une citation authentique de l’association nationale des procureurs généraux américains, datée de septembre 2023, évoquant des brèches ouvertes dans les remparts de la ville. Le cadrage documentaire est solide, vérifiable, jamais alourdi de pédagogie.
Ce qui distingue vraiment cette partie du livre, c’est l’équité du traitement. Les avocats de la défense disposent de vrais arguments, pas d’épouvantails commodes. Marcus Mason, en particulier, se révèle un redoutable tueur de prétoire que Haller lui-même reconnaît comme le plus intelligent des deux frères. Connelly refuse le procès truqué d’avance où le lecteur saurait dès la page cinquante de quel côté penche la balance. Il construit un affrontement où la technologie n’est ni un monstre ni une bénédiction, mais un produit conçu par des gens, validé par d’autres, et lancé sur le marché selon des arbitrages dont il s’agit précisément d’établir la nature.
Los Angeles au lendemain des flammes
Il y a dans ce roman une seconde histoire, moins bruyante, qui s’infiltre partout : celle d’une ville qui vient de brûler. Connelly écrit un Los Angeles marqué par les incendies de janvier, les vents à cent cinquante kilomètres-heure, les braises transportées sur des centaines de mètres qui allument de nouveaux foyers dans la nuit, les quartiers réduits à des cheminées de briques noircies dressées comme des stèles. Celui qui suit l’œuvre depuis des années sait combien cette ville irrigue son écriture. Elle prend ici une épaisseur particulière, entre cendre et reconstruction.
Maggie McPherson a tout perdu. Elle s’est enfuie avec son ordinateur et les vêtements qu’elle portait, rien d’autre. Son retour dans les décombres, accompagnée de Haller, compte parmi les passages les plus sobrement bouleversants du livre. Puis vient la colère, puis le travail : redevenue Maggie McFierce, la procureure traque les pyromanes et les pilleurs, dont ce voyou qui avait enfilé casque et veste jaune de pompier pour dépouiller les ruines fumantes d’un quartier chic sous couvre-feu. Connelly ouvre sa deuxième partie sur une métaphore de succession écologique, ces graines que la chaleur d’un feu de forêt fait germer, et il l’applique aux relations humaines avec une délicatesse inattendue chez un auteur réputé pour sa sécheresse.
Autour de ces deux-là gravite une constellation familière et chaleureuse : une fille revenue de Hawaï pour une semaine de câlins à trois sur la terrasse de Fareholm Drive, un demi-frère inspecteur dont le nom résonne comme une signature, une allusion rapide à une jeune enquêtrice formée aux affaires non résolues. Connelly récompense ses lecteurs de longue date par ces échos, tout en veillant à ce qu’aucun d’entre eux ne soit indispensable à la compréhension. Le nouveau venu ne se sentira jamais exclu de la conversation.
Les trois lois d’Asimov mises à l’épreuve d’un jury
La troisième partie du roman porte un titre de trois mots, « Loi no 1 », et il faudra attendre la barre des témoins pour en mesurer la portée. Un professeur de neurosciences et de robotique de Caltech vient y rappeler aux jurés ce qu’un écrivain de science-fiction avait formulé bien avant que la question ne devienne judiciaire : un robot ne peut porter atteinte à un être humain. Puis il concède, avec une franchise qui fait trembler l’auditoire, que des applications militaires enfreignent cette règle dès le premier jour. Faire résonner Asimov dans une salle d’audience fédérale relève du geste de romancier accompli, et Connelly le pose sans emphase, au moment exact où il porte.
Sur cinquante chapitres répartis en trois mouvements, l’architecture tient sans un affaissement. La machine judiciaire se met en marche, la sélection des jurés devient une partie d’échecs à part entière, les dépositions s’enchaînent avec ce sens de la montée en pression qui a fait la réputation de l’auteur. Ceux qui aiment les scènes de contre-interrogatoire trouveront ici du très haut niveau, écrit par quelqu’un qui a passé des années sur les bancs des tribunaux avant d’en faire de la fiction, et qui dédie d’ailleurs son livre à deux avocats ayant répondu patiemment à ses questions durant vingt ans.
Reste ce que ce roman réussit à faire tenir ensemble. Un thriller de prétoire millimétré, une enquête documentaire sur l’industrie de l’intelligence artificielle générative, une chronique de deuil urbain après le feu, et le portrait d’un avocat vieillissant qui cherche enfin une affaire dont il puisse être fier. Le tout sans didactisme, sans prêche, avec une confiance tranquille dans l’intelligence de son lecteur. À soixante-dix ans passés, Michael Connelly aurait pu se contenter de recycler une formule éprouvée. Il a préféré emmener son avocat à la Lincoln sur un terrain où les certitudes glissent, et le pari s’avère payant.
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Mots-clés : Michael Connelly, Sans âme ni conscience, Mickey Haller, thriller judiciaire, intelligence artificielle, procès civil, Los Angeles
Extrait Première Page du livre
« Première partie
La cage
Chapitre 1
Pour certains, c’est une scène. Un endroit où se déroule un drame soigneusement chorégraphié. Pour d’autres, une partie d’échecs où les coups sont conçus et étudiés des semaines, voire des mois à l’avance. Où rien n’a été laissé au hasard. Où les erreurs ont une conclusion et des conséquences graves. Où le public recruté juge en silence avec tous ses préjugés et son mépris caché.
Je n’ai jamais envisagé la chose de cette façon. Pour moi, c’est l’octogone, où un mélange d’arts martiaux se déploie dans des combats brutaux. Deux adversaires y entrent, un seul en ressort vainqueur. L’un et l’autre y perdent du sang. L’un et l’autre y gagnent des cicatrices. Voilà ce qu’est le prétoire à mes yeux.
L’audience de ce jour-là se passait au civil, terme abusif s’il en est. Ce combat-là n’avait rien de civil, même de loin. L’affaire « Randolph contre Tidalwaiv Technologies LLC » comptait au nombre des rares procès dont les enjeux vont bien au-delà des murs du tribunal, outrepassent même tout ce que la cour fédérale pour le district central de Californie peut couvrir de territoire. L’objet en était l’avenir de l’humanité – et c’était bien ainsi que j’allais la jouer.
La juge de la cour fédérale de district Margaret Ruhlin présidait la séance préparatoire. Je la connaissais de l’époque où elle faisait partie des avocats de la défense, celle où Peggy Ruhlin, ainsi qu’on l’appelait, traînait au bar du Redbird après les audiences. Vétéran et juriste très respectée aujourd’hui, elle avait été nommée au banc de justice dans les années Obama. Pour l’heure, elle avait consolidé les plaintes croisées des deux parties et tentait d’éviter un report du procès en arbitrant leurs litiges. Cela me convenait, mais les frères Mason, les avocats assis à l’autre table, n’auraient rien aimé de mieux que repousser les débats de quelques mois, voire plus. Tidalwaiv était à vendre, ses investisseurs espéraient qu’un des grands de la tech l’avale bientôt et les trois « M », Microsoft, Meta et Musk, rôdaient déjà autour. Ce procès et son issue pouvaient se jouer en millions ou en milliards de dollars.
J’avais décidé de ne permettre aucun délai. Tidalwaiv nous avait déjà fait parvenir plus de douze téraoctets de documents au moment de l’échange entre les parties – assez, une fois imprimés, pour remplir des caisses et couvrir tous les murs d’un hangar. Sauf que ce qui importait dans ces dizaines de milliers de pages avait été si lourdement réécrit que leur contenu était quasiment inutile. J’allais devoir trouver ce qui y avait été dissimulé, sans quoi je risquais de perdre le procès le plus important de mon existence. »
- Titre : Sans âme ni conscience
- Titre original : The Proving Ground
- Série : Mickey Haller
- Auteur : Michael Connelly
- Éditeur : Calmann-Lévy
- ISBN : 9782702189054
- Format : Broché
- Nationalité : États-Unis
- Langue : Français
- Traduction : Robert Pépin
- Date de publication : 14/01/2026
- Nombre de pages : 460 pages
- Genre : Thriller judiciaire
- Sujets traités : Intelligence artificielle générative, responsabilité du fait des produits, procès civil, éthique technologique, lanceuse d’alerte, adolescence et écrans, deuil, Los Angeles après les incendies
Page officielle : www.michaelconnelly.com
Résumé
Mickey Haller a tourné la page du droit pénal. Deux ans après avoir quitté les couloirs de la justice criminelle de Los Angeles, l’avocat à la Lincoln plaide désormais au civil et s’attaque à l’affaire la plus ambitieuse de sa carrière : une action engagée contre Tidalwaiv Technologies, éditeur d’un assistant conversationnel dont les garde-fous ont cédé. Sa cliente est une mère de famille qui a perdu sa fille, et elle refuse tout arrangement financier. Elle veut un procès, des excuses publiques et un engagement de sécurisation du produit.
En face, deux avocats redoutables et une entreprise convoitée par les géants de la tech, prête à tout pour éviter la barre. Douze téraoctets de documents réécrits, un témoin clé muselé par un accord de non-divulgation, une éthicienne dont le nom a disparu de toutes les archives. Pour affronter une matière qui le dépasse, Haller s’adjoint l’aide inattendue d’un journaliste spécialiste des dérives technologiques, tandis qu’autour d’eux Los Angeles panse les plaies laissées par les incendies.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

















