Rémil, prétorien de banlieue
Une balle anglaise dans le ventre à Monte Longdon, un rafistolage sous la tente, la reddition, puis trois médailles et un service psychiatrique de l’hôpital militaire : voilà le curriculum que Jorge Fernández Díaz place en ouverture du dossier de son narrateur. Vétéran des Malouines, orphelin, passé par le régiment 7 d’infanterie et par deux années d’entraînement commando à Campo de Mayo, celui qu’on appelle Rémil doit son surnom à l’insulte matinale d’un sergent-chef, devenue chez lui un titre de noblesse. Le sobriquet dit tout : un homme fabriqué par la caserne, recyclé par les services, et qui a transformé la brutalité reçue en méthode de travail.
Le quotidien qu’il décrit tient de l’ascèse militaire et de la routine de quartier. Fonte le matin, boxe le mardi et le jeudi à Saavedra, kilomètres de nage dans le río de La Plata, tournois sans merci de Villa Costal où l’épicier du coin fait office de rebouteux avant l’arrivée de l’ambulance. Il rentre ensuite dans son cinq-pièces de Belgrano R, porte blindée et double alarme, se sert une vodka, et lit quarante pages avant de s’endormir. Car Rémil lit. Cálgaris lui a inoculé l’Histoire comme on inocule une drogue dure, et le lecteur découvre vite un homme de main qui surligne ses journaux au fluo et annote la rubrique police et justice comme un archiviste.
Cette double nature fait tout le prix du portrait. L’expertise psychiatrique que lui impose un juge parle de névrose de guerre, d’adaptation remarquable, de déshumanisation possible, et pose la question qui traverse le livre : cet homme-là est-il encore capable de ressentir ? Fernández Díaz laisse la réponse affleurer par touches obliques, dans les dimanches passés à Tolosa auprès d’un vieux sergent qui s’éteint, dans la tendresse bourrue pour Rosita, dans l’irritation qui monte quand on touche à ceux qu’il protège. Le cynisme de façade craque à intervalles réguliers, jamais là où on l’attend. Rémil se pense écuyer, garde prétorienne, serviteur d’un ordre qui ne le mérite pas : la construction est d’une belle cohérence, et suffisamment fissurée pour rester vivante.
L’Annexe, un service secret hors organigramme
Le colonel Leandro Cálgaris règne sur une base qui ne figure sur aucune carte, rue Chacabuco. Militaire à la retraite rappelé dans l’ombre en 1984, il est devenu au fil des gouvernements « le type qui règle les problèmes », celui que présidents et ministres appellent quand la voie officielle ne convient plus. Amateur de whisky, de pipe et de Chet Baker, il griffonne des dessins incompréhensibles pendant les réunions et cite Sénèque à ses subordonnés. Sa marotte, l’Empire romain, lui fournit sa devise maison : nous sommes la garde prétorienne, et chacun doit atteindre la sagesse des centurions. La formule, servie au second degré, finit par éclairer sérieusement le comportement de ses hommes.
Fernández Díaz consacre de vraies pages à la mécanique institutionnelle, et c’est l’une des trouvailles du livre. L’Annexe existe parce que la Maison, le service officiel de l’avenue 25 de Mayo, ne pouvait plus traiter seule les commérages et les broutilles peu reluisantes réclamés par des acteurs politiques et économiques influents. On l’a donc accrochée au flanc de l’appareil d’État comme le side-car d’une moto. Elle rend compte de presque tout, se finance en partie sur fonds spéciaux et pour le reste en louant ses services comme une agence privée, encaisse en liquide ou en faveurs, et conserve dans une planque connue du seul colonel les documents utiles le jour où les alliés perdraient la tête. L’auteur résume ce pacte d’une phrase de cour de récréation qui vaut analyse politique.
Autour de ce noyau gravite une faune savoureuse. Palma et les hackers de la Grotte, capables d’intercepter n’importe quelle conversation cryptée entre deux sucettes et un tee-shirt d’horreur. Lali, ancienne paparazzi devenue motarde de filature, dont les trophées encadrés racontent une carrière et une chute. Le Serrurier, artiste du pied-de-biche, et la Vieille, fausse chiffonnière qui vend aux cambrioleurs et à la police les habitudes des gardiens d’immeubles. Une psychiatre maison, une agente infiltrée à Madrid qui mêle rapports et thème astral. Chacun apporte sa couleur, et l’ensemble compose une administration parallèle d’une crédibilité désarmante.
Nuria Menéndez Lugo sous les jumelles
Une avocate espagnole débarque à Buenos Aires, loue un appartement à Barrio Norte, et l’Annexe reçoit l’ordre de savoir qui elle est. Le dossier initial se résume à peu : brune aux reflets auburn, vestes cintrées, colliers de perles, une préférence marquée pour le noir. Lali, qui l’examine par-dessus sa gueule de bois, rend un verdict lapidaire et inquiet. Rémil, lui, découvre d’abord une voix. Quatre fichiers audio écoutés dans l’habitacle d’un tout-terrain garé devant un hôtel de passe, un accent madrilène rompu au commandement, un rire cynique, une conviction absolue : rien qui renseigne, tout qui capte. La cigarette lui brûle les doigts sans qu’il s’en aperçoive.
Le portrait qui suit se construit par accumulation d’indices, et la méthode vaut à elle seule le détour. On fouille les poubelles, on maquille un cambriolage en descente de bande colombienne pour ne pas éveiller ses soupçons, on installe un logiciel espion pour connaître ses mots-clés sur Google. De cette moisson surgissent des détails minuscules et parlants : les Camel d’importation, l’Anís del Mono, le yaourt écrémé à la vanille, un facón acheté aux puces de San Telmo dont elle sait parfaitement qu’il est fabriqué pour les touristes crédules, une profusion de cosmétiques, et parmi les caprices d’une étrangère en poste, des paroles de vieux tangos, des nouvelles de Borges, une biographie d’Evita. Elle prend des cours de cuisine argentine, court sur un tapis, négocie en anglais et en français.
Là se joue le basculement le plus fin du livre. Surveiller devient veiller. Le chien de garde se met à s’inquiéter du sommeil de sa cible, à mesurer sa fatigue, à s’agacer des égards qu’on lui refuse. Rémil la baptise la Joconde, et le surnom enferme à la fois l’admiration, la distance professionnelle et la conscience trouble d’être en train de franchir une ligne. Fernández Díaz tient cette tension sur la durée sans jamais la nommer frontalement, et laisse le lecteur mesurer, scène après scène, le prix d’une mission prise trop au sérieux.
L’Argentine du delta du Tigre aux estancias
Rares sont les romans d’espionnage qui font sentir à ce point la géographie sociale d’un pays. Le narrateur circule entre des mondes qui ne se croisent jamais, et son 4×4 sert de sas. Il y a la villa aux ruelles de terre battue, ses murs à l’effigie du Gauchito Gil, son épicerie où l’on refait le monde autour d’un mauvais vin et d’escalopes milanaises. Il y a les quartiers fermés de La Horqueta, où un vigile appelle son patron par radio pendant qu’un député en peignoir regarde rentrer sa fille. Entre les deux, les avenues, la Panaméricaine, les péages, les hôtels en day use de l’avenue Uruguay. Rémil connaît les deux rives et n’appartient franchement à aucune.
Les déplacements professionnels élargissent la carte sans jamais virer au catalogue touristique. Un long week-end dans le delta, remonté en embarcation rapide sur le río Carapachay, avec la vie des riverains observée derrière des lunettes Versace. Les plages noires de monde de Mar del Plata, qui horrifient l’Espagnole et la renvoient à sa suite. Les passerelles d’Iguazú et le vacarme de la Garganta del Diablo. Un gymnase surchauffé de Santa Fe, confettis argentés et cantiques militants. Une estancia de plaine où l’on reçoit en hélicoptère. Chaque lieu arrive porté par une mission précise, ce qui lui donne aussitôt une fonction dramatique plutôt qu’un rôle de décor.
L’auteur travaille en outre une matière rarement exploitée avec autant de gourmandise : le détail matériel argentin. Le maté qu’on partage en attendant un avion, les choripanes d’une parrilla infecte de la Costanera Sur que le narrateur recommande chaudement au lecteur, les cumbias qui traversent une nuit dangereuse, l’agneau patagon imposé aux visiteurs avec spectacle folklorique. Cette précision documentaire fait respirer le récit entre deux séquences de filature et installe une texture sensorielle continue. Buenos Aires prend corps par accumulation, dans ses odeurs, ses horaires et ses hiérarchies, plutôt que par description.
Le péronisme caviar en ligne de mire
Elena Parisi, dite la Tana, entre en scène par hélicoptère, bottes de cuir, manteau de fourrure et chapeau australien. Sénatrice, reine d’un péronisme qui a troqué les meetings pour les estancias, elle prend depuis deux ans des cours auprès d’une actrice de feuilletons sur le retour, et régale ses invités de stand-up privés inspirés des monologues de Tato Bores. Fernández Díaz la présente d’abord par son dossier : notes psychiatriques, analyse du langage non verbal, sourire unilatéral et index descendant que l’expérience lui a appris à gommer. Le procédé est malin. On observe la femme politique comme les services l’observent, en professionnels, avant de la voir agir.
Autour d’elle, l’auteur déplie un système entier. Les barons de banlieue qui règnent sur leur district, les grandes entreprises engraissées par la commande publique, les syndicalistes dont les hommes assurent le service d’ordre et font monter la pression dans les manifestations, les commissaires avec qui l’on s’arrange pour délimiter un périmètre de maraude, la presse régionale achetée par la publicité municipale, les magistrats tenus par ce qu’on a filmé d’eux. Le Boeing présidentiel, les cortèges, les militants transportés en car, tout est décrit du point de vue de celui qui sécurise le dispositif et voit donc les coulisses avant la scène. La charge est constante, et d’autant plus efficace qu’elle passe par la logistique plutôt que par le discours.
Ce qui préserve l’ensemble du pamphlet, c’est le refus de la leçon. Rémil ne s’indigne pas, il constate, chiffre et compare, avec l’ironie d’un employé qui connaît le tarif de chaque service rendu. Le colonel, lui, coupe court à toute crise de conscience par une formule d’une brutale clarté : ce qu’ils sont, eux, ne nous regarde pas, nous faisons notre travail. Adossé à des faits réels, le livre donne à cette phrase l’ampleur d’un diagnostic national, et il le fait sans jamais ralentir la marche du récit.
Une prose d’argot, de tango et de Sénèque
La grande affaire du livre, c’est sa voix. Fernández Díaz écrit au présent, à la première personne, dans une langue orale qui avance par phrases courtes, notations sèches et jugements définitifs. Le narrateur s’adresse au lecteur comme à un compagnon de comptoir : il abrège pour ne pas ennuyer, promet de raconter la suite plus tard parce qu’il doit prendre l’autoroute, jure qu’il ne raconte pas de salades, recommande une adresse de choripanes au passage. Cette familiarité crée une complicité immédiate et donne au récit son allure de confession décousue, où la digression sur un vieux camarade pèse autant qu’une opération de surveillance.
L’argot tient une place centrale, et la traduction d’Amandine Py trouve un équilibre remarquable entre le parler porteño et une gouaille française qui ne sonne jamais postiche. L’édition accompagne le texte d’un appareil de notes généreux, plus de soixante, qui éclairent les réalités argentines sans alourdir la lecture : une prison de haute sécurité, une journée commémorative péroniste, un groupe d’entreprises enrichi par les marchés publics. Le lecteur francophone dispose ainsi de toutes les clés, et la saveur des termes d’origine reste intacte.
Deux registres viennent enrichir cette langue de terrain. Le tango, d’abord, omniprésent comme bande-son intime : d’Arienzo au volant, Pugliese écouté un soir de victoire, Troilo en fond sonore pendant une recherche nocturne, cette musique affligée de Buenos Aires qu’une étrangère ne peut pas comprendre. La culture historique ensuite, héritée du colonel, qui fait surgir Ovide, Machiavel, les Borgia ou Sénèque au milieu d’une conversation de barbouzes. La sentence latine sur l’ennemi qu’on n’a pas encore découvert traverse le livre comme un avertissement. Les remerciements finaux, qui racontent comment Arturo Pérez-Reverte fit disparaître un brouillon dans une baignoire d’hôtel, signalent au passage une filiation littéraire que le texte assume pleinement.
La vitrine blindée du Louvre
Le titre s’explique au détour d’une nuit blanche parisienne. En mission diplomatique, Rémil boit au bar d’un palace avec un Espagnol déraciné qui travaille au Louvre et se présente fièrement comme le gardien de La Joconde. L’homme raconte son métier, les huit millions de visiteurs annuels, les tentatives de dégradation, la tasse en porcelaine lancée par une touriste, le syndrome de Stendhal qui saisit certains devant la beauté et les pousse à la détruire. Puis il lève son verre et élargit la confrérie : tous ceux qui protègent des gens importants ou des pierres précieuses sont, à leur manière, des gardiens de La Joconde. La scène dure quelques pages, et elle irrigue ensuite tout le livre.
La métaphore s’avère d’une plasticité redoutable. Elle désigne l’avocate espagnole que Rémil escorte, mais elle glisse aussi vers la présidente qu’il lui faut sécuriser lors d’un meeting de province, vers n’importe quelle figure à laquelle une fonction ou une beauté confère une valeur qu’il faut défendre contre la convoitise et la fureur. Elle dit surtout la condition du protecteur : se tenir à un mètre, connaître les habitudes, les fragilités et les secrets, regarder plus intensément que quiconque, et demeurer invisible. Fernández Díaz tire de cette situation toute la mélancolie d’un métier où l’on n’existe que par ce qu’on garde.
Reste l’image de la vitre pare-balles, cette paroi transparente qui protège et sépare à la fois. Elle résume la relation que le roman explore avec patience, et elle explique pourquoi ce livre déborde largement le thriller d’espionnage auquel son intrigue pourrait le réduire. Sous la mécanique des filatures, des écoutes et des arrangements politiques, Jorge Fernández Díaz interroge la loyauté, la place qu’un homme accepte d’occuper et le moment exact où la vigilance professionnelle devient attachement. Les amateurs de noir latino-américain y trouveront une architecture solide, une ironie constante et un narrateur dont la voix continue de résonner bien après la dernière ligne.
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Mots-clés : roman noir argentin, thriller espionnage, Jorge Fernandez Diaz, Le gardien de la Joconde, services secrets argentins, corruption politique, Buenos Aires
Extrait Première Page du livre
« Messaline
Elle recouvrit la planche à découper de papier journal avant de lancer l’opération : elle saisit la victime par la queue et racla les écailles à l’aide du couteau d’office. Elle finit sous l’eau du robinet, dans l’évier. Quand la peau fut propre et relativement lisse, elle jeta le papier journal à la poubelle, essuya le plan de travail avec un torchon et y étendit la créature en vue de sa dissection. Elle entailla la partie ventrale des ouïes jusqu’à la nageoire caudale, en sortit les viscères. Elle passa le cadavre sous le jet d’eau froide, frotta délicatement pour laver sa peau noire, puis retira les yeux, coupa les nageoires ventrales et les ouïes. Elle allait le cuisiner avec la peau, pour s’éviter la tâche pénible de la retirer, ce qui lui donnerait certainement plus de goût. Il faudrait de toute façon le détailler plus tard : couper la tête puis effectuer une profonde incision le long de l’arête dorsale. C’est là qu’elle devrait faire très attention. Détacher lentement la chair de l’arête centrale, l’ouvrir de part en part et lever les filets. Puis cacher le couteau d’office, ni vu ni connu. Une fois sous la douche, elle n’aurait plus qu’à se planter un coup en plein cœur ou à se tailler les veines.
I
Le héros infâme
Ce samedi-là fut une journée éprouvante : on se repliait, j’en avais buté cinq ou six quand un franc-tireur anglais me plomba d’une balle dans le bide avec son viseur infrarouge. On était au front, à Monte Longdon. Quand j’ai repris conscience, j’étais sous une tente militaire, rafistolé de partout : on s’était rendus. De retour au pays, on m’a filé trois médailles et on m’a enfermé dans un service psychiatrique de l’hôpital militaire. Au bout de quelques heures, on m’a forcé à signer des documents confidentiels avant de me faire monter dans un camion avec d’autres gars au ciboulot esquinté, dans le plus grand secret, et là, on m’a gardé deux ans à Campo de Mayo, où j’ai suivi des entraînements commandos sous les ordres de Leandro Cálgaris. »
- Titre : Le gardien de la Joconde
- Titre original : El Puñal
- Auteur : Jorge Fernandez Diaz
- Éditeur : Actes sud
- ISBN : 9782330114305
- Format : Broché
- Nationalité : Argentine
- Langue : Français
- Traduction : Amandine Py
- Date de publication : 02/01/2019
- Nombre de pages : 448 pages
- Genre : Thriller d’espionnage, roman noir
- Sujets traités : Services secrets, corruption politique, trafic de cocaïne, péronisme, guerre des Malouines, garde du corps, Buenos Aires, loyauté
Résumé
Rémil est un vétéran de la guerre des Malouines. Blessé à Monte Longdon, décoré puis discrètement recyclé, il travaille aujourd’hui pour l’Annexe, une agence parallèle des services secrets argentins qui ne figure sur aucun organigramme officiel. À sa tête, le colonel Cálgaris, militaire à la retraite rappelé dans l’ombre, devenu au fil des gouvernements l’homme qui règle les problèmes dont personne ne veut entendre parler.
Sa nouvelle mission ressemble à une formalité : surveiller Nuria Menéndez Lugo, une avocate espagnole venue s’installer à Buenos Aires pour y développer des affaires d’import-export. Écoutes, filatures, cambriolage maquillé, logiciel espion, la routine du métier. Mais à mesure que le dossier s’épaissit, la frontière entre surveiller et protéger se brouille, et Rémil s’engage dans une relation professionnelle qu’il prend, comme souvent, un peu trop au sérieux.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.















