Franck Thilliez sous le masque de Caleb Traskman
Il y a des pseudonymes qui servent à cacher, et d’autres qui servent à libérer. Caleb Traskman appartient clairement à la seconde catégorie. Né dans les replis d’une fiction antérieure, ce double romanesque revient ici signer un texte court, tendu, débarrassé de tout appareil d’enquête policière. Aucun Sharko, aucune Henebelle à l’horizon. La signature double affichée en couverture fonctionne comme une promesse adressée aux lecteurs fidèles : celui qui écrit connaît les règles du thriller français contemporain, et il s’autorise à les déplacer légèrement sur le côté.
Ce qui frappe, avec La route du Diable, c’est l’économie de moyens. Thilliez a construit une œuvre vaste, onze millions d’exemplaires vendus, des séries télévisées, des architectures narratives parfois vertigineuses comme celles de Pandemia ou de Vortex. Sous le nom de Traskman, il choisit au contraire la concision : trente-trois chapitres brefs, une poignée de protagonistes, une seule ligne géographique, un compte à rebours qui se lit dans une jauge d’essence. Cette contrainte volontaire agit comme un révélateur. Elle met en évidence ce que l’auteur sait faire de mieux, à savoir installer une menace diffuse dans un décor parfaitement documenté, puis la resserrer jusqu’à l’étouffement.
Le récit avance au présent de narration, temps grammatical qui abolit toute distance entre l’événement et sa lecture. Rien n’est raconté après coup, tout advient sous nos yeux. Cette option stylistique, assumée du premier au dernier chapitre, produit une sensation d’immédiateté physique assez rare dans le roman noir hexagonal. On n’accompagne pas des protagonistes, on roule avec eux, on respire la poussière avec eux, on chasse les mêmes insectes. Traskman y ajoute un goût prononcé pour les références au cinéma de genre, Rod Serling, Délivrance, Une nuit en enfer, non pas par facilité citationnelle, mais pour installer une complicité culturelle avec le lecteur. Chacun sait par avance ce que signifie ignorer un avertissement local. Le roman mise précisément sur cette conscience partagée pour la retourner en angoisse.
Hollow Spring, 450 âmes cernées par la taïga
Quatre cent cinquante habitants, mille kilomètres de la capitale, la mer d’un côté, les territoires hostiles du Nord de l’autre. Traskman définit Hollow Spring par ses coordonnées d’exil avant même de la décrire. Rues larges, baraques bâties sur le même modèle, une épicerie unique qui vend aussi bien des conserves que des couteaux crantés et des carreaux d’arbalète, un bar-hôtel au plancher grinçant. Les sapins bouchent l’horizon, denses, noirs, si compacts qu’ils donnent l’impression qu’une seule forêt recouvre la Terre entière et qu’un brûlot de vie subsiste au milieu. La description tient en quelques lignes, elle suffit à cadenasser le décor.
L’écriture sensorielle fait ensuite tout le travail. La chaleur écrase la tôle, le pare-brise devient un cimetière d’insectes, l’air saturé d’humidité plaque un tee-shirt contre la peau. Les mouches noires reviennent avec une insistance obsédante, presque comptable, jusqu’à devenir le baromètre de l’inconfort. Le silence lui-même est traité comme une matière : un vide acoustique qui semble avaler chaque molécule d’air, à la fois paisible et terrifiant. Ces notations paraissent anodines isolément. Cumulées sur trois cents pages, elles fabriquent une oppression continue dont on ne se débarrasse plus.
Puis il y a la route elle-même, ce ruban de graviers long de six cent soixante-six kilomètres, voie technique construite pour desservir trois centrales hydroélectriques et des réservoirs, se terminant en cul-de-sac au bord d’un lac. Le panneau d’entrée énumère ses interdits avec une sécheresse administrative admirable : route dangereuse, non entretenue, fermée aux touristes, absence prochaine de réseau, téléphones d’urgence tous les cinquante kilomètres, attention aux ours. Traskman ne surcharge jamais cette géographie de qualificatifs inquiétants. Il se contente d’aligner les données, distances, autonomie, consommation, et laisse le lecteur effectuer lui-même les soustractions. Cette confiance accordée au calcul mental du lecteur constitue l’une des plus belles trouvailles du livre. L’angoisse naît d’une arithmétique, pas d’une menace brandie.
Une casquette bleu ciel épinglée au mur du Oak Barrel
Tout part d’un détail infime, presque invisible, et c’est là que le roman révèle sa mécanique d’horloger. Un habitant d’Hollow Spring photographie l’ambiance du seul bar de la ville, le Oak Barrel, et publie ses clichés sur les réseaux. Sur l’un d’eux apparaît le mur couvert de photos souvenirs, ce patchwork d’instants heureux que l’on trouve dans tous les comptoirs du monde. Une enquêtrice amateur zoome, agrandit, imprime. Au second plan, derrière les fêtards, un homme attablé seul porte une casquette bleu ciel à liseré jaune.
Le choix de l’objet est remarquable de justesse. Il ne s’agit ni d’une arme, ni d’un bijou, ni d’un vêtement anonyme, mais d’un couvre-chef reçu pour le centenaire d’un constructeur automobile, porté par un père mort d’un cancer, puis repris par sa fille comme talisman de chacun de ses voyages. Un modèle introuvable dans le commerce. Traskman charge ainsi un accessoire dérisoire d’une densité affective considérable, et c’est cette densité, bien plus que la valeur d’indice, qui met tout l’équipage en mouvement. La filiation, la mémoire, le refus de l’oubli tiennent dans une visière décolorée.
Le roman construit d’ailleurs son point de départ avec une élégance narrative digne d’être soulignée. Un article de presse daté de 2015 ouvre le livre, puis le récit bascule en 2017, puis remonte trois mois en arrière pour la scène décisive, celle du rendez-vous parisien où la photographie change de mains. Ce montage en trois temps installe d’emblée l’idée que la chronologie ne sera pas un long fleuve tranquille, et il distille les informations exactement dans l’ordre où elles produisent le maximum d’effet. Un couple d’instagrameurs volatilisé sur une route sans réseau, un véhicule de location retrouvé vide à six cents kilomètres de là, deux Espagnoles disparues quatre ans plus tôt dans des circonstances comparables, et maintenant cette casquette sur la tête d’un inconnu barbu. Les pièces s’emboîtent sans jamais que l’auteur ait besoin d’élever la voix.
Abigaël et Jean-Bernard, deux deuils dans le même camping-car
Abigaël Déprez arrive à Hollow Spring après seize heures de volant, un plein de courses et trois bouteilles de whisky dont elle en planque deux sous une banquette. Traskman la peint sans complaisance et sans jugement : traits marqués, teint livide, mains tremblantes, comparaison saisissante avec ces poires qu’on laisse macérer dans l’alcool jusqu’à ce que la peau fonce. Ancienne travailleuse sociale privée de son emploi, elle avance vers ce lac terminal avec un projet intime qu’elle n’a partagé avec personne. Le lecteur comprend très tôt la nature de ce projet, et cette connaissance anticipée devient une source de tension constante.
Jean-Bernard Lefait, lui, s’invite dans le voyage sans y avoir été convié. Père du compagnon disparu, trader épuisé par douze heures quotidiennes passées à faire circuler de l’argent qu’il n’a pas le temps de dépenser, il traîne une culpabilité précise : il n’a pas répondu au dernier message de son fils. Les deux parents se détestent cordialement, pour des raisons anciennes et parfaitement mesquines, et la promiscuité du camping-car Adventurer, quatre lits superposés espacés d’un mètre, transforme cette animosité en huis clos permanent. La scène nocturne où ils se parlent enfin, elle sur le seuil de sa chambre, lui les mains au fond des poches, atteint une justesse émotionnelle réelle.
C’est probablement dans ce portrait croisé que le roman donne sa pleine mesure. Traskman refuse la hiérarchie des douleurs, il montre deux êtres qui se croient chacun au sommet de l’échelle de la souffrance et qui découvrent lentement la symétrie de leur naufrage. Aucun pathos, aucune scène de larmes appuyée, simplement des gestes justes : une bouteille tendue au bord d’une berge, une main serrée pour se raccrocher à du concret, un signe de croix esquissé par une femme qui n’est pas croyante. Cette retenue vaut toutes les emphases. Elle donne au récit son épaisseur humaine et empêche le roman de se réduire à un exercice de survie.
Black_Crime et CaseCrackerLilyLou, le fait divers devenu spectacle
Deux millions d’abonnés, un iPhone dernier cri fixé sur stabilisateur, une chaîne qui décortique chaque semaine un fait divers sordide. Dorian incarne une figure profondément contemporaine que le roman observe avec une lucidité tranquille. Il finance le voyage, il pose ses conditions, il exige l’exclusivité des images. Une phrase résume sa méthode mieux que n’importe quelle analyse : distiller la souffrance brute, c’est le nerf de l’audience. Il filme les parents endeuillés en train de manger des nouilles instantanées parce qu’il faut du contenu, de l’authenticité, ce que les gens veulent voir. Traskman ne le condamne jamais frontalement, il se contente de montrer, ce qui s’avère bien plus efficace.
Lily-Lou apporte un contrepoint précieux. Étudiante en licence de droit, asthmatique depuis l’âge de cinq ans, munie d’une Ventoline qu’elle utilise huit fois par jour, elle anime sous le pseudonyme CaseCrackerLilyLou un fil Reddit consacré à l’affaire. Le roman consacre plusieurs pages remarquables à ce phénomène des enquêteurs amateurs, ces dizaines d’anonymes qui unissent leurs efforts derrière un écran, obtiennent des extraits de rapports de police et exhument des dossiers oubliés. La description est documentée, nuancée, exempte de mépris. Lily-Lou travaille sérieusement, et sa découverte initiale vaut mieux que bien des investigations officielles.
Le dispositif produit une ironie structurelle savoureuse. Quatre Français s’engagent sur la route la plus isolée du continent, armés d’un téléphone qui ne captera plus rien au bout de quelques kilomètres, pour documenter une disparition qui s’est précisément produite dans cette zone blanche. Le réseau disparaît, et avec lui l’illusion moderne d’une assistance permanente. Les téléphones d’urgence jalonnant la voie ne délivrent aucune tonalité. La radio refuse de cracher le moindre signal. Traskman opère alors une inversion brillante : les outils qui devaient servir à révéler l’affaire deviennent des objets encombrants, et l’obsession de filmer se retourne peu à peu contre celui qui la nourrit. Voilà une réflexion sur notre rapport au crime médiatisé, glissée sans lourdeur au cœur d’un récit d’aventure.
Aurores boréales et surtensions, la part d’étrangeté du lac Skookum
À Dynamo 1, seule centrale encore en activité, trois ouvriers aux visages taillés dans du silex accueillent les voyageurs avec une hostilité polie puis lâchent une information que personne n’avait trouvée sur Internet. Dynamo 3, tout au bout de la voie, a brûlé moins de deux ans plus tôt. Une turbine a explosé. Le site est abandonné, comme Dynamo 2 avant lui. Et l’un des hommes ajoute cette précision presque murmurée : les monstrueuses surtensions électriques provoquées par l’accident ont laissé des traces, on voit souvent des aurores boréales au-dessus du lac, et ce n’est certainement pas à cause des rayonnements solaires.
La réplique d’Abigaël, du folklore, ce n’est pas Tchernobyl non plus, est exactement celle que le lecteur formulerait à sa place. Traskman joue avec finesse de cette incrédulité partagée. Il laisse la rumeur infuser, puis introduit dans le paysage de minuscules anomalies dont on ne sait d’abord quoi faire : une inscription gravée là où elle ne devrait pas figurer, une sensation d’état second attribuée à la fatigue et aux médicaments, un mur de béton strié de formes géométriques parfaites, comme si le lieu avait mémorisé l’invisible. Le doute s’installe sans que rien ne soit affirmé.
Cette dimension constitue la véritable audace du livre. Le roman noir bascule progressivement vers un territoire limitrophe, celui de l’étrange assumé, sans jamais abandonner sa rigueur. Les protagonistes cherchent des explications rationnelles, évoquent l’intoxication collective, la projection holographique, la physique quantique, les objets qui existent et n’existent pas simultanément. Ils raisonnent, ils vérifient, ils expérimentent. Cette démarche quasi scientifique maintient la crédibilité de l’ensemble et distingue nettement La route du Diable des récits fantastiques qui s’autorisent tout. Traskman pose ses règles, s’y tient, et en tire toutes les conséquences logiques, y compris les plus vertigineuses. Le lecteur qui accepte le pacte se retrouve embarqué dans une spirale dont il mesure l’ampleur seulement une fois pris dedans.
Un cairn de galets au bout des 666 kilomètres
Iris et Mathis avaient une tradition, construire un cairn au point le plus extrême de chaque périple, empiler quelques galets pour laisser la trace de leur passage. C’est cette pile de pierres, au bord du lac Skookum, que le convoi vient chercher. Objectif dérisoire, comme le fait remarquer l’un des voyageurs avec amertume : on fait tout ça pour un cairn. Objectif essentiel, en réalité, puisqu’il répond à une question binaire. Si le monument existe, le couple est arrivé au bout. S’il n’existe pas, quelque chose les a happés entre le départ et l’arrivée.
Traskman construit tout son roman autour de cette obsession de la trace. Une casquette sur une photographie de bar. Un Polaroid collé sur la porte d’un meuble. Des messages gravés au clou sur les murs d’une cabane abandonnée au kilomètre 489, Pisse & Love, Route de merde, L’essence c’est la vie, et parmi eux des devises intimes qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Des vidéos tournées par un jeune homme convaincu que l’image seule prouve l’existence des choses. Chaque protagoniste laisse derrière lui une marque, écrit, photographie, empile, et le livre interroge sans relâche ce que valent ces empreintes face à une nature qualifiée d’indifférente à notre douleur.
Reste la sensation que procure la lecture, difficile à traduire autrement que par une image. Cette voie de graviers, décrite comme une plaie à vif dans la chair intacte du monde sauvage, fonctionne comme un entonnoir. On y entre librement, on y avance en calculant son autonomie, et chaque kilomètre parcouru réduit les possibilités de retour. Traskman a compris qu’un cul-de-sac constitue le décor idéal du roman de tension, parce qu’il transforme toute progression en engagement irréversible. La route du Diable se lit d’une traite, fiévreusement, et dépose au bout de ses six cent soixante-six kilomètres une poignée de galets qu’on n’a pas envie de renverser.
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Mots-clés : La route du Diable, Franck Thilliez, Caleb Traskman, thriller Grand Nord, disparition inexpliquée, road-trip angoissant, Fleuve Éditions
Extrait Première Page du livre
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Le Journal du Nord, le 4 août 2015
Un petit avion de type Beechcraft King Air, qui effectuait la liaison du soir depuis Hollow Spring, s’est écrasé hier, aux alentours de 19 h 30, dans la forêt à environ 150 kilomètres au nord de l’aéroport international.
Les équipes de recherche et sauvetage ont localisé l’épave vers 23 heures, grâce au signal de la balise de détresse. Malheureusement, il n’y a aucun survivant. L’avion transportait deux membres d’équipage et six passagers. Figurent au nombre des victimes trois ingénieurs d’Hydro Solutions, un couple de résidents d’Hollow Spring qui se déplaçaient pour des raisons personnelles et une Française d’une cinquantaine d’années, dont la raison de la présence dans l’avion demeure inconnue. D’après un membre du personnel au sol, la femme en question paraissait « dans un état second », qui a presque conduit à lui refuser l’embarquement. Porterait-elle une part de responsabilité dans ce terrible crash ?
Des équipes sont attendues aujourd’hui sur place pour récupérer les boîtes noires et examiner l’épave.
L’enquête pourrait durer plusieurs jours avant que l’on détermine les causes exactes de l’accident. »
- Titre : La route du diable
- Auteur : Franck Thilliez alias Caleb Traskman
- Éditeur : Fleuve Éditions
- ISBN : 9782265160170
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 10/09/2026
- Nombre de pages : 265 pages
- Genre : Thriller
- Sujets traités : Disparition inexpliquée, Road-trip en territoire isolé, Deuil parental, True crime et enquêteurs amateurs, Grand Nord et taïga, Huis clos routier, Anomalie temporelle, Survie en milieu hostile
Page Officielle : www.franckthilliez.com
Résumé
Deux ans après un crash aérien dans le Grand Nord, une mère française débarque à Hollow Spring, minuscule communauté de 450 âmes perdue au cœur de la taïga. Sa fille Iris et le compagnon de celle-ci, Mathis, se sont volatilisés un an plus tôt après s’être engagés sur la route du Diable, une piste de graviers de 666 kilomètres réservée aux ouvriers des centrales hydroélectriques. Leur véhicule de location a été retrouvé vide à des centaines de kilomètres de là, sans corps, sans téléphones, sans explication.
Une communauté d’enquêteurs amateurs a repéré sur une photographie de bar un homme portant une casquette dont la jeune disparue ne se séparait jamais. Ce détail suffit à mettre en route un improbable équipage : les deux parents endeuillés, une étudiante passionnée d’affaires criminelles et un youtubeur du true crime venu tout filmer. À bord d’un camping-car, ils s’engagent sur une voie sans réseau, sans secours et sans possibilité de ravitaillement avant le kilomètre 570. Les avertissements des locaux ont été clairs. Ils passent outre.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.














