Le sommeil comme porte d’entrée vers l’abîme
Dès les mots de la préface, L’Autre moi pose ses règles du jeu avec une franchise déstabilisante : nous lirons un roman signé Caleb Traskman, auteur de génie condamné par ses propres crimes, et c’est Franck Thilliez lui-même qui nous en signe l’introduction. Ce cadre métatextuel n’est pas un artifice décoratif. Il installe d’emblée une tension entre la beauté d’une œuvre et la noirceur de celui qui l’a créée, entre le plaisir de lire et la conscience troublée du lecteur qui l’éprouve. Le roman commence donc avant même son premier chapitre, dans une zone d’inconfort fertile où l’on ne sait plus très bien à qui on a affaire.
C’est dans cet espace ambigu que le sommeil s’impose comme la matière première du récit. Thilliez ne l’utilise pas comme simple décor onirique ou ressort fantastique. Il en fait une véritable architecture narrative, un territoire où les frontières entre conscience et inconscience, entre passé enfoui et présent vécu, s’effacent avec une précision clinique. Sibylle, l’héroïne, ne rêve pas de façon ordinaire : ses nuits sont des voyages complets, sensoriels, cohérents, peuplés de personnages récurrents et d’un lexique symbolique qui revient d’une nuit à l’autre. La psychiatre qu’elle rencontre dans ses soins lui donne un nom, le rêve lucide, mais ce diagnostic médical ne suffit pas à dissoudre l’angoisse. Il l’amplifie, car si le cerveau est capable de construire une réalité aussi convaincante que le monde éveillé, comment distinguer l’une de l’autre ?
Cette question, apparemment philosophique, devient rapidement physique et viscérale. Sibylle se réveille avec des blessures qu’elle ne s’explique pas. Des flaques d’eau sur le sol de sa salle de bains témoignent de déplacements nocturnes dont elle n’a aucun souvenir. Le somnambulisme, évoqué avec une précision quasi documentaire, n’est pas ici une pathologie pittoresque mais une menace concrète, une faille par laquelle quelque chose d’obscur remonte à la surface. Thilliez réussit à faire du lit, ce lieu le plus intime et le plus supposément sûr, un espace de danger diffus, presque insupportable à habiter. On referme les yeux avec Sibylle, et on retient son souffle.
Deux vies, deux réalités : l’art du double récit
L’Autre moi ne raconte pas une seule histoire, il en tisse deux en parallèle, avec une rigueur d’horloger. D’un côté, Sibylle et ses nuits labyrinthiques, sa mémoire en lambeaux, sa vie suspendue entre ce qu’elle sait et ce qu’elle pressent. De l’autre, les lieutenants Vic et Vadim, deux flics de la police criminelle de Grenoble qui enquêtent sur le corps d’une jeune femme retrouvée dans une pente boisée, le visage détruit, les orbites vides. Ces deux lignes narratives semblent d’abord relever de registres distincts, presque incompatibles : l’une baigne dans le trouble psychologique et l’onirisme, l’autre dans la procédure policière et la réalité brutale des scènes de crime. Pourtant, Thilliez orchestre leur cohabitation avec une précision qui force l’attention, dosant les révélations pour que chaque camp éclaire l’autre sans jamais tout dévoiler.
Ce qui rend ce dispositif particulièrement efficace, c’est que les deux récits partagent une même obsession souterraine : la question du visage. Sibylle a perdu le sien dans un accident et s’est reconstruite sous des traits qui ne lui appartiennent qu’à moitié. Mérope, la victime de l’enquête, a volontairement effacé le sien par une chirurgie radicale, comme pour disparaître aux yeux du monde. Cette résonance thématique entre les deux fils n’est pas fortuite. Elle crée une architecture souterraine où les personnages, sans se connaître, semblent habiter le même territoire émotionnel, celui de l’identité fracturée, du soi qui s’est perdu ou qui a voulu se perdre.
Le rythme de l’alternance est lui aussi travaillé avec soin. Thilliez ne coupe jamais au mauvais moment. Chaque transition entre les deux univers intervient au pic d’une tension, forçant le lecteur à suspendre sa respiration sur une révélation incomplète avant de plonger dans l’autre réalité. Ce jeu de ping-pong narratif génère une accélération progressive, presque physique, qui ne doit rien au hasard. Les deux intrigues avancent à des vitesses différentes, selon leurs propres logiques, et c’est précisément cette asymétrie qui maintient l’intérêt en alerte constante. On veut la suite des deux côtés, simultanément, avec la même urgence.
Longepin, le labyrinthe — un lieu entre rêve et menace
Le nom apparaît d’abord dans un cauchemar, craché par une bouche en crise dans une chambre d’isolement psychiatrique. Longepin. Trois syllabes qui résonnent comme une incantation avant même qu’on sache ce qu’elles désignent. Quand Sibylle découvre que ce mot correspond à un lieu bien réel, un centre de recherche militaire niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse où son compagnon vient d’accepter un poste, le vertige est immédiat. Comment son inconscient a-t-il pu connaître l’existence de cet endroit avant qu’elle-même en soit informée ? Cette question, posée tôt dans le roman, ne lâche plus le lecteur. Elle transforme Longepin en quelque chose de plus grand qu’un simple décor : un symbole, une zone de frottement entre ce que l’on sait et ce que l’on a peut-être toujours su sans pouvoir le formuler.
Le lieu lui-même est décrit avec une ambivalence remarquable. Longepin est beau, presque féerique, avec ses chalets en mélèze glissés entre les arbres, ses sentiers fleuris, sa bibliothèque et son restaurant qui donnent l’illusion d’un village de villégiature hors du temps. Mais sous cette surface soignée circule un courant froid. Le couvre-feu automatique qui barre les fenêtres chaque soir à vingt et une heures, les caméras juchées sur les lampadaires, le bunker invisible au fond des bois, les militaires qui surgissent dès que les civils se retrouvent entre eux : tout concourt à faire de cet espace idyllique une cage dorée dont les barreaux se révèlent progressivement. Thilliez exploite avec finesse ce paradoxe d’un lieu où la nature est splendide et la liberté, fantôme.
C’est précisément parce que Longepin existe à la fois dans les rêves de Sibylle et dans sa vie réelle qu’il acquiert cette dimension oppressante si particulière. Le labyrinthe n’est pas qu’une métaphore : il structure littéralement l’espace du roman, ses allées numérotées, ses zones interdites, ses règles absurdes et ses secrets superposés. Sibylle y erre comme elle erre dans ses cauchemars, cherchant une sortie qui se dérobe, croisant des visages familiers qu’elle ne reconnaît pas, heurtant des murs là où elle espérait des portes. Rarement un espace romanesque aura aussi bien incarné l’état intérieur d’un personnage sans jamais verser dans l’allégorie grossière.
Sibylle et les fragments d’une mémoire brisée
Sibylle Rostang est une héroïne construite à partir de ses manques. Un accident de voiture survenu un an plus tôt a emporté son fils, défiguré son visage et vidé sa mémoire biographique comme on vide un tiroir d’un seul geste. Ce qui reste, c’est une femme qui reconnaît la Tour Eiffel et les tableaux de maîtres, qui sait conduire et parler, mais qui ne se souvient pas d’avoir aimé l’homme qui partage son lit, ni d’avoir porté un enfant, ni d’avoir eu un autre visage que celui que la chirurgie réparatrice lui a fabriqué. Cette amnésie sélective, rigoureusement documentée par Thilliez, n’est jamais traitée comme un simple dispositif de thriller. Elle est habitée, incarnée, douloureuse dans ses détails les plus quotidiens, comme cette sensation de feuilleter un album photo et de n’y reconnaître personne, pas même soi.
Ce qui fascine dans le portrait de Sibylle, c’est la façon dont elle compense l’absence de souvenirs par une hypervigilance du présent. Elle observe, catalogue, traque les incohérences, note ses rêves avec une minutie quasi scientifique. Ses tableaux eux-mêmes parlent à sa place : des forêts sombres peuplées de créatures sans yeux, des horloges molles figées sur 19h28, l’heure de l’accident, comme si sa main savait ce que son cerveau refuse de restituer. Cette idée, que le corps et l’art peuvent conserver la trace de ce que la conscience a effacé, traverse le roman avec une cohérence qui enrichit chaque scène sans jamais l’alourdir.
La relation de Sibylle avec sa propre identité pose des questions qui dépassent largement le cadre du thriller psychologique. Qui est-on quand on ne se souvient pas de l’avoir été ? Le visage recomposé par la chirurgie, la mémoire lacunaire, le doudou du fils disparu retrouvé dans une capsule temporelle enterrée trente ans plus tôt : autant d’éléments qui transforment son existence en puzzle dont certaines pièces semblent avoir été glissées là par une main étrangère. Thilliez installe autour de son personnage une atmosphère de doute subtil, jamais hystérique, où chaque certitude nouvellement acquise ouvre aussitôt sur une nouvelle zone d’ombre. Sibylle avance, et le lecteur avance avec elle, également démuni, également tendu vers la même vérité introuvable.
Vic et Vadim : l’enquête au cœur des ténèbres
Un corps de jeune femme découvert dans une pente boisée au-dessus de la Romanche, le visage réduit à l’état de bouillie organique, les orbites soigneusement vidées : voilà le point d’entrée de Vic Altran et Vadim Morel dans le roman. Ces deux lieutenants de la police criminelle de Grenoble ne sont pas des héros lisses. Ils arrivent sur scène cabossés, chacun à sa façon. Vic se noie dans l’alcool depuis que sa femme a prononcé le mot divorce. Vadim porte le deuil silencieux d’une ex-femme morte au pied d’une falaise six mois plus tôt. Thilliez prend soin de les construire comme des hommes avant de les montrer comme des flics, et c’est précisément cette épaisseur humaine qui rend leur progression dans l’enquête aussi captivante que celle de Sibylle dans ses cauchemars.
La victime, qu’ils baptisent Mérope en attendant de lui restituer son identité réelle, devient rapidement bien plus qu’un cadavre anonyme. L’autopsie révèle une chirurgie faciale radicale réalisée quelques mois avant sa mort, un visage entièrement remodelé pour disparaître aux yeux de quelqu’un ou du monde entier. L’analyse toxicologique de ses cheveux raconte une histoire en elle-même : des années d’antibiotiques liés à une malformation congénitale, un passage sur le billard chirurgical, puis des mois de cortisol élevé et de cauchemars traités à la prazosine. Mérope, avant d’être une victime, a été une survivante. Reconstituer ce parcours à rebours, pièce par pièce, donne à l’enquête une dimension presque archéologique, où chaque indice est un fragment d’une vie que quelqu’un a voulu effacer deux fois.
Ce qui distingue ce duo des figures policières habituelles du genre, c’est leur rapport intime à la mémoire et à la perte, thèmes qui font écho à l’univers de Sibylle sans que les deux récits se touchent encore. Vic souffre d’hypermnésie : il se souvient de tout, absolument tout, et a tapissé son sous-sol de photos pour tenter de mettre de l’ordre dans ce trop-plein qui l’écrase. Vadim, lui, vit avec le vide laissé par une femme dont il n’a pas fait le deuil. Entre un homme qui ne peut rien oublier et un autre qui refuse certains souvenirs, Thilliez dessine en creux le même territoire que celui de Sibylle, celui où la mémoire, qu’elle soit excédentaire ou défaillante, finit toujours par gouverner les vivants.
Le corps et le visage comme énigmes
Dans L’Autre moi, le visage n’est jamais une simple surface. Il est document, preuve, mensonge et cicatrice. Sibylle l’a perdu dans la tôle froissée d’un accident, puis retrouvé sous une forme étrangère grâce à une chirurgie reconstructrice dont elle ne garde aucun souvenir conscient. Elle effleure parfois du bout des doigts les petites vis sous sa peau, ces structures métalliques qui attestent qu’il y a eu un avant, un chaos, et une reconstruction. Mérope, de son côté, a choisi délibérément d’effacer ses traits, os limés, menton avancé, cordes vocales réduites, dans une volonté de disparition totale qui touche à la fois à la survie et au sacrifice de soi. Ces deux femmes que tout semble opposer partagent ainsi une expérience radicalement similaire : elles habitent un visage qui n’est plus tout à fait le leur, et c’est précisément là que réside le vertige.
Thilliez exploite cette thématique avec une précision qui doit autant à la documentation médicale qu’à l’intuition romanesque. Les descriptions de chirurgie faciale, ostéotomies, génioplasties, kératopigmentation, ne sont pas là pour impressionner par leur technicité. Elles servent à rendre concrète, presque palpable, l’idée que l’identité peut être physiquement modelée, effacée, réinventée. Quand la légiste détaille devant Vic les interventions subies par Mérope, on comprend que le tueur savait exactement ce qu’il défaisait en s’acharnant sur ce visage recomposé. L’acte criminel devient alors une réponse à un acte de disparition : quelqu’un a voulu s’effacer, et quelqu’un d’autre a voulu l’effacer davantage encore, jusqu’à l’os.
Ce qui donne à cette thématique toute sa puissance, c’est qu’elle ne reste pas cantonnée au registre du fait divers. Elle irrigue la réflexion sur le regard, leitmotiv obsessionnel du roman. Les yeux prélevés sur Mérope, les tableaux de Sibylle peuplés de créatures énucléées, la terreur du Veilleur qui s’introduit dans les rêves par le canal des pupilles : tout converge vers une même interrogation. Voir et être vu, c’est s’exposer, s’identifier, exister aux yeux de l’autre. Priver quelqu’un de son visage ou de son regard, c’est lui nier cette existence. Rarement un thriller aura fait du corps humain un terrain aussi philosophiquement fertile sans jamais perdre de vue la tension narrative qui l’anime.
L’autre moi — identité, trahison et secrets
Le titre du roman n’est pas une métaphore décorative. Il nomme quelque chose de précis et de troublant : cette part de soi-même qui continue d’exister par-delà l’amnésie, la chirurgie ou le mensonge, et qui finit toujours par remonter à la surface, par des voies que la raison ne contrôle pas. Sibylle porte en elle une femme qu’elle ne reconnaît plus, dont elle ne garde que des éclats, une chanson des Eagles, l’image d’un enfant dans un rétroviseur, la sensation de vis sous la peau. Cet autre moi n’est pas une construction romanesque abstraite. Il se manifeste physiquement, dans les errances nocturnes, dans les tableaux peints sans en comprendre le sens, dans les codes que sa main compose machinalement alors que son esprit prétend les ignorer. Thilliez installe autour de cette idée une tension qui ne se relâche jamais, celle d’une identité qui résiste à son propre effacement.
Les secrets, dans ce roman, ne sont pas le monopole des méchants. Tout le monde en cultive, y compris les personnages que l’on serait tenté de croire bienveillants. Erwann filme Sibylle à son insu pendant ses crises nocturnes, transmet ses carnets de rêves à la psychiatre sans lui demander son accord, change le code d’un coffre après avoir détecté une intrusion. Chacun de ces gestes se justifie, se pare de bonnes intentions, s’habille de sollicitude. C’est précisément cette ambiguïté que Thilliez entretient avec talent : rien n’est franchement menaçant, tout est légèrement de travers, et c’est dans cet écart infime entre le rassurant et l’inquiétant que le roman installe son malaise le plus durable. On ne sait jamais tout à fait à qui faire confiance, y compris à ceux qui semblent le plus sincèrement vouloir aider.
La trahison, dans L’Autre moi, prend des formes d’autant plus redoutables qu’elle se niche dans les gestes ordinaires de la vie commune. Ce n’est pas le coup de poignard dans le dos des thrillers les plus balisés. C’est l’omission répétée, l’information retenue au nom de la protection de l’autre, le jardin secret cultivé derrière un sourire. Sibylle finit elle-même par cacher ses découvertes, glissant son carnet derrière une plinthe comme si l’instinct de survie précédait toujours la conscience du danger. Ce renversement progressif, de la femme fragilisée à la femme qui observe et dissimule, constitue l’une des lignes de force les plus saisissantes du roman.
Un thriller labyrinthique : quand le rêve révèle ce que la réalité cache
Ce qui frappe, au terme du voyage que propose L’Autre moi, c’est la cohérence souterraine d’une construction que l’on perçoit d’abord comme chaotique. Les rêves de Sibylle ne sont pas des digressions oniriques destinées à colorer le récit. Ils fonctionnent comme un système d’information parallèle, une mémoire de substitution qui archive ce que la conscience refuse de traiter. Chaque détail en apparence anodin, un prénom, un code numérique, un pendentif en forme de ruban de Moebius, ressurgit dans la réalité avec une précision qui dépasse la coïncidence. Thilliez a construit son roman comme un labyrinthe dont toutes les allées communiquent, mais dont les connexions ne se révèlent qu’à condition d’accepter de se perdre d’abord. Le lecteur qui tente de tout rationaliser trop tôt se prive du plaisir le plus intense que le livre réserve.
La figure du labyrinthe, omniprésente dans le roman, dessine à elle seule une cartographie thématique complète. Elle apparaît dans les carnets griffonnés d’Édith, dans l’architecture même de Longepin avec ses allées numérotées et ses zones interdites, dans la structure narrative qui fait boucler les récits sur eux-mêmes, dans le ruban de Moebius qui revient comme un signe discret d’éternel recommencement. Ce n’est pas un symbole plaqué de l’extérieur sur une intrigue qui s’en passerait. C’est le principe organisateur du roman tout entier, la forme que prend l’inconscient quand il cherche à dire ce que les mots directs ne peuvent pas atteindre. Thilliez n’explique pas, il construit des correspondances et laisse le lecteur les traverser.
L’Autre moi s’impose finalement comme un roman qui repousse les frontières habituelles du thriller en faisant de l’incertitude non pas un obstacle à surmonter mais une matière à habiter. La question de savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ne reçoit jamais de réponse facile, et c’est précisément cette résistance au confort qui rend l’œuvre mémorable. Franck Thilliez réussit à maintenir jusqu’au bout une tension intellectuelle et émotionnelle rare, celle d’un récit qui vous tient en haleine tout en vous forçant à regarder en vous-même. Refermer ce livre, c’est continuer à l’habiter longtemps après, comme on continue à se souvenir d’un rêve particulièrement intense au milieu d’une journée ordinaire.
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Mots-clés : Thriller, rêve lucide, amnésie, identité, polar français, Longepin, Franck Thilliez
Extrait Première Page du livre
» 1
Sybille Rostang les percevait, ces coups contre la porte. Ils parvenaient à ses oreilles comme étouffés par une épaisse couche de ouate. En même temps, dans le brouillard flottaient des notes de musique, lointaines. Lorsqu’elle franchit les frontières du rêve et trouva la force d’entrouvrir les paupières, elle se rendit compte qu’elle s’était assoupie sur son bureau, la joue gauche écrasée contre une pile de paperasse. Un homme au bouc fourni, blouse blanche boutonnée jusqu’au cou, se dressait sur le seuil de la pièce. De longs cheveux noirs de Sioux noués en queue-de-cheval, un nez aquilin. Il fallut quelques secondes à Sybille pour émerger totalement et le reconnaître.
— Glenn…
Elle avait dû pas mal dormir, et profondément, pour se trouver désorientée à ce point. Jour ? Nuit ? Elle fit la netteté sur sa montre, figée aux alentours de 19 h 30. Vu l’obscurité qui se devinait à travers les gros pavés en verre faisant office de fenêtre, il devait être beaucoup plus tard. La chanson des Eagles, « Hotel California », celle qui avait infiltré son rêve, s’échappait de son enceinte connectée qu’elle éteignit.
— Tu bossais sur un dossier si ennuyeux que ça, docteur Rostang ? lança son confrère en refermant derrière lui.
— Des heures de sommeil à rattraper, surtout. Je passe plus de soirées ici que chez moi.
Le trentenaire redressa le sablier en étain renversé sur le bureau et observa les grains blonds reprendre leur course. C’était un homme aux grands bras mous, aux gestes lents, qui donnait l’impression d’être sous traitement. Pourtant, derrière cette façade se cachait un brillant psychiatre. Ses petits yeux noirs, protégés par des lunettes cerclées de métal, trahissaient ce soir-là une inquiétude inhabituelle.
— Je comprends… Si tu es bien réveillée, j’aurais besoin de ton expertise sur un cas extrêmement troublant. Il est d’ailleurs précisément question de sommeil.
Sybille rassembla les dessins macabres éparpillés devant elle. Des visages aux bouches tordues et déformées par la terreur. Des crânes d’hommes béants ornés de bois de cerfs, comme des totems païens. La forêt colonisait chaque œuvre. Elle les rangea dans la pochette de l’un de ses patients. »
- Titre : L’Autre moi
- Auteur : Franck Thilliez
- Éditeur : Fleuve Éditions
- ISBN : 9782265159075
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 28/04/2026
- Nombre de pages : 456 pages
- Genre : Policier, Thriller
Page officielle : www.franckthilliez.com
Résumé
Sibylle Rostang est une femme de trente-six ans dont un accident de voiture a emporté le fils, défiguré le visage et effacé la mémoire biographique. Reconstituée chirurgicalement et psychologiquement fragile, elle s’apprête à rejoindre avec son compagnon Longepin, un centre de recherche militaire secret niché dans la forêt de la Grande Chartreuse. Avant même d’y mettre les pieds, ce nom surgit dans ses cauchemars avec une précision troublante. Car Sibylle ne rêve pas : elle vit une seconde existence nocturne, aussi réelle que tangible, peuplée de personnages récurrents et de symboles qui semblent remonter du fond d’une mémoire qu’elle croyait perdue.
En parallèle, les lieutenants Vic Altran et Vadim Morel enquêtent sur la découverte d’un corps de jeune femme au visage détruit et aux yeux soigneusement prélevés, balancé dans une pente boisée des Alpes. L’enquête révèle progressivement un passé trouble, une identité volontairement effacée par une chirurgie radicale, et les traces d’une survivante que quelqu’un a voulu faire disparaître une seconde fois. Ces deux récits, en apparence distincts, tissent peu à peu une même toile où l’identité, la trahison et les secrets enfouis finissent par se rejoindre dans un dénouement aussi vertigineux qu’implacable.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
























