Interview de Bruno Dinant auteur belge

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Bruno Dinant : de la craie à l’encre noire

Professeur de français pendant de longues années à l’EPASC de Ciney, Bruno Dinant est romaniste de formation, titulaire d’un AESS en philologie romane. Très vite attiré par l’enseignement, il y a cherché autant le contact avec les jeunes que le partage de son amour pour la langue française. Il a toujours défendu la pédagogie du projet, dont le plus bel exemple fut la publication d’un roman écrit collectivement par ses élèves, ainsi que quinze réalisations vidéo dans le cadre de son « Film des Rhétos », entre 2004 et 2018.

La mise à la retraite anticipée lui a offert du temps pour s’adonner entièrement à sa passion pour l’écriture, qu’il avait éveillée chez tant de jeunes au fil des années. Son premier roman, « L’homme dans la Berlingo avec le cadavre et le couteau », paraît en décembre 2020 aux éditions Academia, salué par Le Soir comme «un polar tordu et enlevé». Ce premier thriller appelait une suite : les aventures de son personnage Rafaelo se déclinent finalement en une trilogie, complétée par « Comportement tueuse » (2021) et « Un sombre dimanche sans fiançailles » (2022).

Après cette trilogie, Bruno Dinant rejoint les éditions F. Deville, où il publie « Un croque-mort à côté de ses pompes » en novembre 2022, roman qui lui vaut d’être finaliste du Prix Polar de la Foire du Livre de Bruxelles 2022. Suivent « On ne cloue pas les jeunes filles aux arbres » (2024), polar ancré dans les secrets d’un village ardennais, et le micro-roman « Zizi Panpan » (2024), incursion dans une forme plus courte où il confirme une vraie maîtrise du récit travaillé à la gomme.

Son septième roman, « Pique épique et carré de dames », paraît le 30 octobre 2025 chez F. Deville. Une vengeance fomentée par quatre amies, un nobliau retrouvé mort au pied d’une tour, et un serment que personne ne réussira à briser : Bruno Dinant y développe son écriture bicéphale, où l’humour côtoie la noirceur, au travers d’une histoire enracinée dans le terroir belge et namurois. C’est cet auteur, discret et prolifique, que Le Monde du Polar a eu le plaisir de rencontrer.

L’interview questionnaire de Bruno Dinant

Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Au clavier : j’ai toujours eu une touche avec lui. En plus, il est le premier à me faire des retours sur ce que j’écris. OK, ce ne sont que des retours de ligne, mais il m’en fait beaucoup. Une bonne vingtaine par page ! Il est super ! Il m’interroge parfois, m’apostrophe gentiment, s’exclame devant mes envolées littéraires. Je l’adore ! Croyez-moi : un clavier azerty en vaut deux !

Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Lève-tôt. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt et pour écrire, je trouve que c’est le moment parfait. La campagne s’éveille à peine et la nuit rend l’âme peu à peu, comme si, de nous voir debout si tôt avec des envies de conquête, elle préférait se retirer discrètement. C’est le moment idéal pour donner vie à nos personnages, les sortir de l’ombre et les faire grandir, au rythme du soleil qui lance dans notre ciel son arc de lumière bienfaisant.

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
L’envie de créer. Une histoire, une intrigue, des personnages auxquels donner une existence. On part d’une page blanche et on y jette toute une vie, grouillante d’intrigue, d’émotion, de rebondissements. On devient créateur, on devient Dieu, notre verbe se fait écriture, et notre écriture se livre dans un roman. C’est l’œuvre de création la plus extraordinaire de pouvoir concevoir de la vie à partir de traits noirs sur papier blanc. Des traits qui ont du caractère, cela va de soi, et des caractères qui ont de la personnalité. Des âmes de papier qui prennent vie dès qu’un lecteur ouvre les pages, et lui prennent la main pour l’emmener bien au-delà du voyage qu’on avait imaginé.

À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
Un par an. Mon septième édité depuis 2020.

Votre plus belle émotion d’auteur ?
J’adore la rencontre avec le lecteur, ce moment intense où se croisent l’auteur que je suis et le quidam qui me lit. J’ai une histoire en tête et je l’habille de quelques mots pour la raconter du mieux. Le lecteur, lui, n’a que mes mots pour entrer dans mon histoire et me rejoindre. Il fait le chemin inverse jusqu’à l’intersection où nos deux routes se croisent. C’est un instant magique, car ce qu’il me dit de mon roman est à la fois mon histoire et la sienne. Elle l’est devenue par la force des choses, le temps d’une lecture, et s’est enrichie en cours de route. Mon roman a son propre destin et j’aime le voyage inattendu dans lequel il est lancé malgré lui. Après l’avoir écrit, on le lâche, on l’offre, mais on ne sait jamais où il voyage, quelles mains vont en tourner les pages, quels yeux vont en dévorer les lignes. On sait juste que ces pages et ces lignes ne sont plus à nous, et que ceux qui y voyagent auront leur propre histoire à nous raconter. Elle aura le parfum de la nôtre bien sûr, mais tellement d’effluves de la leur, toujours surprenants, envoûtants parfois. Elles sentent bon, nos histoires, quand un lecteur s’y retrouve et les fait siennes.

Le livre qui vous a le plus marqué ?
Il y en a tellement. C’est dommage d’en choisir un, car au rythme du temps qui passe, ils prennent tour à tour une place dans notre quotidien, en fonction de notre vécu. Celui qui nous a marqués hier ne compte déjà plus, parce qu’un autre est venu nous toucher au cœur. Heureusement d’ailleurs, cela nous permet de renouveler constamment nos émotions de lecture. Je peux citer le dernier livre qui m’a marqué : Les dragons, de Jérôme Colin.

Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
« Comment embaumer un cadavre correctement ». J’avais besoin de l’info pour mon roman « Un croque-mort à côté de ses pompes », dans lequel je mettais en scène un thanatopracteur qui devait paraître le plus crédible possible.

Votre lieu de crime idéal ?
J’ai du mal à répondre à la question tant que je ne connais pas la personnalité de la personne à abattre. On dit souvent que le lieu d’un suicide est important, parce qu’il est très parlant : quelqu’un qui se trucide sur son lieu de travail ne porte pas les mêmes souffrances que la personne qui se pend dans la chambre conjugale. J’aurais tendance à dire la même chose pour un crime : quand il existe un lien entre le tueur et sa victime (passion, jalousie, haine féroce…), le lieu prend de l’importance. Le domicile devient l’endroit privilégié pour commettre le meurtre. D’une part, il a une connotation très personnelle ; d’autre part, il est ciblé et facile à repérer. Suivre la personne pendant des jours pour connaître ses habitudes et ses déplacements est beaucoup plus aléatoire et est davantage la marque d’un tueur professionnel. Mais pour un petit meurtre entre « amis », on livre à domicile. On tue la personne là où elle vit, car c’est sa vie même qui a déclenché l’envie irrépressible de le faire disparaître.

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Votre arme du crime préférée ?
Je n’ai pas spécialement de préférence. On prend ce qui nous tombe sous la main, suivant les circonstances qui peuvent être tellement variées. Bien sûr, dans chacun de mes romans, le tueur a prémédité son acte et il emporte donc avec lui l’arme du crime, souvent une arme à feu ou une lame tranchante à souhait. Ou même une arbalète, s’il souhaite que sa victime se tienne définitivement à carreau ! Mais le meurtrier peut être une femme, auquel cas il utilisera une arme plus subtile ou même un stratagème qui lui demande plus d’intelligence que de force. Ce qui lui évitera d’approcher de trop près sa victime pour l’embrocher sauvagement. On peut imaginer, par exemple, qu’un jeune homme tombe du haut d’une tour et s’écrase en bas, sans bien comprendre ce qu’il lui est arrivé, sans réaliser qu’il est la victime d’un piège savamment mis en place par quatre femmes très intelligentes.

Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Non, jamais. Elles m’amusent beaucoup. On sait que c’est un jeu. Et ce jeu n’est prenant que si la victime est bel et bien morte. Car toute l’intrigue repose sur cette unique règle : il nous faut découvrir qui l’a tuée, comment et pourquoi. Si elle pouvait parler, elle nous dirait tout ce que nous brûlons de savoir et le jeu ne prendrait pas. Nous voilà donc obligés de réduire au silence la seule personne qui pourrait tout nous raconter.
— Tu vas parler et nous dire qui t’a fait ça ?
— J’peux pas, j’suis mort !
On tue donc un personnage de papier, non par sauvagerie, mais pour offrir au lecteur une longue quête de recherche de vérité, à laquelle il peut prendre part lui-même, en s’associant à l’enquête du policier.

Votre pire cauchemar d’auteur ?
Une sauvegarde ratée de plusieurs heures de travail. On écrit pendant des jours, puis l’ordinateur fait des siennes et refuse de sauver nos dernières pages. Je ne m’étendrai pas plus sur ce cauchemar : il ne faudrait pas qu’en le mettant en scène, on lui donne la moindre chance de se produire.

Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
J’ai toujours rêvé d’être tueur à gages. Mais un tueur haut de gamme, qui travaille proprement sans jamais laisser de trace. Beaucoup de mes homicides passent pour des suicides ou des accidents. J’emploie rarement une arme à feu, sauf quand il est possible de faire passer le crime pour un règlement de compte entre bandes rivales. Pour le reste, c’est propre, net, sans bavures. Je n’ai pas d’état d’âme, parce que je ne connais pas ces gens dont la tête est mise à prix. Seul le contrat m’intéresse. On les tuant, je les réconforte toujours par quelques mots bienveillants : « Surtout, n’y voyez rien de personnel ! »
L’unique personne pour laquelle je ressens une certaine affection, c’est ma femme, qui ne se doute pas un seul instant de la vraie nature de mon métier. Elle croit que je suis représentant pour une entreprise de pompes funèbres. Elle n’a pas vraiment tort : je leur ramène régulièrement de quoi remplir leurs cercueils.
Puis un jour, tout dérape. Une affaire personnelle à régler. Et pour la régler, je dois tuer ce voisin qui commence sérieusement à m’emmerder. Je me laisse emporter, un soir.
Mon premier crime imparfait…

Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Il me faut une scène glaçante et j’opte donc pour le rayon congélation. Bien sûr, j’ai inspecté les lieux à l’avance et j’ai choisi un supermarché qui offre à sa clientèle de grands congélateurs bahut. Ma victime a reçu un chèque-cadeau pour cinq kilos de bidoche, avec le logo du magasin. L’IA m’a bien aidé et le coupon fait plus vrai que nature. Moi, je l’attends près du congélo, avec le costume des employés de la marque, pantalon blanc et petit chapeau papier. J’ai réglé l’appareil à – 25°.
Le gars arrive en bermuda et en T-shirt. Normal, on est en été. Je le salue et je récupère le coupon qu’il me tend. J’entends bien l’aider à récupérer son cadeau en ouvrant à fond le bahut et en lui désignant un gros paquet de viande congelée. Quand il se penche pour s’en saisir, je le pousse à l’intérieur et je referme le cercueil glacé, tout en me disant que l’affaire a été trop facile. Je m’assieds sur le bahut pour empêcher l’autre d’en sortir. A la petite veille qui s’approche, je déclare que l’appareil est en panne et qu’il ne faut pas l’ouvrir, car ça risque de chlinguer. La viande d’ailleurs commence déjà à gémir. C’est ça, les bruits qu’elle entend. Elle n’insiste pas, dégoûtée. Tant mieux, car il n’y a pas place pour deux dans le congélo. A moins de se serrer très fort.
J’attends un bon quart d’heure. D’après mes recherches, habillé comme il l’est, l’heureux gagnant de notre promotion ne tiendra pas très longtemps avant de s’engourdir, puis de tomber en hypothermie.
Mon crime parfait a super marché !

Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
Je me tournerai sans doute vers le récit de vie, mais je sais qu’il n’aurait jamais la saveur d’un bon polar. Il y manquerait une intrigue noyée dans les rebondissements inattendus et donc, le suspense resterait en suspens… (trois points de suspension).

Le livre dont vous êtes le plus fier ?
« On ne cloue pas les jeunes filles aux arbres ». Je m’y suis le plus livré. Il s’y trouve un peu de mon histoire. Mes origines ardennaises, bien sûr, mais surtout mon destin d’enfant réparateur. J’ai pris conscience, à un moment de ma vie, qu’il fallait rompre le cercle infernal des loyautés invisibles qui me cernaient de toutes parts et refuser « de rejouer indéfiniment la même partition douloureuse », comme l’a si bien écrit un certain Manu dans sa très belle chronique.

Où vous sentez-vous chez vous ?
En forêt. Les arbres aussi ont leurs feuilles, et elles sont rainurées, dentelées, colorées. J’aimerais que les miennes soient ainsi. Et surtout qu’elles soient gorgées d’une sève soyeuse, débordant du cœur même de l’arbre, remontant du tronc, puis des branches, avec aisance et fluidité, afin que tout coule de source. Pour moi, les vieux chênes centenaires, par exemple, ont leur histoire. Quand on s’adosse contre leur tronc, quand on les enlace en posant nos deux bras autour du bois rugueux, nos doigts glissés dans les plis de leur écorce, on perçoit les vibrations au cœur même de l’arbre. Quelque chose de doux et d’apaisant s’en échappe. De les voir si alignés et si généreux, on sent tous nos chakras s’aligner à leur tour, de la plante de nos pieds au sommet de notre crâne, de nos racines à la cime de notre ramure.

* Entretien réalisé en belge avec Bruno et traduit en français par mes soins. Non je déconne 😂😂😂 merci à Bruno qui a été adorable.


En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?

Rien pour l’instant. La foire du Livre de Bruxelles vient de se terminer et pas de prix en vue.

Plus d’infos sur Instagram : @brunan_dhinault

Page officielle : auteur.bruno-dinant.be

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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