Seule la haine de David Ruiz Martin, une nuit dont personne ne sort indemne

Seule la haine de David Ruiz Martin

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Le Pendu de la Porte-Bergère de Bruno Malivert
La clinique du lendemain de Caroline Comte
Vigne rouge de Jean Michel Bourgeois et Dominique Viala

Quinze ans, un revolver et une porte qui se referme

Une voix s’impose avant tout décor. Elle se présente, annonce son âge, quinze ans depuis le matin même, et prévient qu’elle a apporté une arme, qu’il reste des balles dedans et qu’elle s’apprête à tuer un homme. Douze lignes suffisent à David Ruiz Martin pour verrouiller l’attention. Publié chez Taurnada Éditions en 2021, couronné par le prix littéraire des lectrices du salon Sang pour Sang thriller, Seule la haine installe son dispositif avec une économie de moyens qui force l’admiration : un adolescent, un adulte, une pièce, et cette certitude désagréable que personne ne sortira indemne de la conversation qui commence.

Le piège se referme sans effets pyrotechniques. Elliot pousse la porte d’un cabinet de psychanalyse en fin d’après-midi d’octobre, braque son arme, jette une paire de menottes et exige que le praticien s’attache lui-même à son siège, puis une jambe au pied du bureau. La secrétaire travaille à quelques mètres, mais elle a pour consigne de ne jamais interrompre une séance, si fort qu’on y crie. Cette précision, glissée l’air de rien, transforme une pièce banale en chambre close. Le lecteur comprend alors que l’isolement n’a rien d’accidentel : il a été calculé, patiemment, par quelqu’un qui a pris le temps d’étudier les habitudes de sa cible.

Nicolas Feuz signe une préface où il salue l’arrivée d’un thriller psychologique bâti comme un huis clos de l’âme, et la formule dit juste. Rien ici ne relève de la prise d’otage spectaculaire, du compte à rebours ou de l’assaut policier. L’arme sert de métronome plutôt que de menace explicite ; elle ponctue, elle rappelle, elle autorise. Ce que veut l’adolescent ne tient ni de l’argent, ni de la fuite, ni même d’une vengeance immédiate, et cette absence de mobile lisible constitue le premier moteur du récit. David Ruiz Martin fait le pari du dialogue nu, sans décor mouvant ni personnage secondaire pour détourner le regard, et ce pari se révèle rapidement payant.

Larry Barnay, le praticien privé de ses repères

Le narrateur du roman est un homme de méthode. Psychanalyste installé depuis huit ans, spécialisé dans les troubles psychiques de l’adolescence, il sillonne les écoles de la région, suit des dossiers, exige de sa secrétaire un planning transmis trois jours à l’avance afin de s’imprégner des cas avant de les recevoir. Larry Barnay a des rituels, une éthique qu’il récite volontiers, une règle intangible selon laquelle un mineur ne consulte jamais seul lors d’un premier rendez-vous. Cette règle, il l’a laissée filer. La faille précède l’intrusion, et il le sait.

Tout l’intérêt du dispositif tient dans ce que Ruiz Martin fait subir à son professionnel. Immobilisé, désarmé de ses outils, Barnay continue pourtant de fonctionner comme un clinicien : il observe le pantalon déchiré, l’entaille au genou, le coquard, le bras gauche qui pend, l’odeur d’un corps qui n’a pas dormi ni lavé depuis des jours. Il diagnostique, il hiérarchise, il cherche l’angle d’ouverture. Le lecteur assiste ainsi à une séance en miroir, où l’analyste analyse tout en étant analysé, et où chaque hypothèse qu’il formule se retourne contre lui quelques répliques plus tard. La narration à la première personne, au présent, épouse ce tâtonnement avec une fidélité redoutable.

Ce qui rend le portrait passionnant, c’est son honnêteté. Barnay ne se pare d’aucune noblesse de façade. Il avoue sa peur, ses nausées, sa tentation de simuler des larmes pour attendrir l’adolescent, sa lâcheté ordinaire. Il reconnaît qu’une partie de lui, curieuse et peu recommandable, veut connaître la suite du récit qu’on lui impose. Ruiz Martin construit là un narrateur faillible au sens plein du terme, dont la lucidité même devient suspecte, et dont chaque certitude professionnelle se fissure au contact d’un cas qui ne rentre dans aucune case apprise. La question qui traverse le roman n’est pas de savoir si cet homme survivra à la nuit, mais ce qu’il restera de sa vision du métier, et de lui-même, quand le jour se lèvera.

Elliot Grass, celui qui impose les règles de la séance

L’adolescent qui s’invite dans ce cabinet n’a rien du délinquant de série B. Elliot est un surdoué que le système scolaire n’a pas su accueillir, faute de moyens familiaux, et Barnay le reconnaît sans peine pour l’avoir croisé lors de ses tournées d’établissements. Sa culture est vaste, désordonnée, encombrée de savoirs trop lourds pour son âge, et son intelligence sert moins à comprendre le monde qu’à en dresser le réquisitoire. Le long monologue générationnel qu’il assène en début de roman, sur le climat, les guerres, les retraites et l’héritage empoisonné laissé par les adultes, donne le ton : ce garçon ne demande rien, il exige des comptes.

Sa maîtrise du terrain adverse constitue l’un des grands plaisirs du livre. Elliot a lu les manuels de psychologie et il les cite. Il reproche à Barnay de tomber dans la négation, réclame des questions ouvertes, exige un praticien à l’écoute, disponible, capable de recevoir sans juger. L’inversion des rôles ne relève pas de la posture : elle organise chaque échange. Le patient dicte le cadre, distribue les silences, ménage ses effets, laisse planer des pauses dont il se nourrit. Ruiz Martin travaille cette domination avec une finesse remarquable, en la faisant reposer sur la parole plutôt que sur l’arme, qui repose souvent sur le divan, à portée de main et pourtant délaissée.

Reste la fragilité, jamais loin sous la carapace. Elliot tremble, transpire, se ronge les ongles, s’effondre sur le divan quand la fatigue le rattrape. Il pleure sans prévenir puis se reprend, mêle l’obscénité de cour de récréation à des formules d’une maturité désarmante. Ce mélange instable entre l’enfant meurtri et le stratège aguerri produit un être qu’on ne parvient jamais à situer tout à fait, et c’est précisément cette oscillation qui rend sa présence si magnétique. Le romancier refuse de trancher entre la victime et le bourreau, et laisse le lecteur avancer sans filet.

Le temps d’une nuit, d’octobre au petit matin

Trente-huit chapitres, souvent brefs, parfois réduits à une poignée de paragraphes, découpent une durée d’une compacité exemplaire. Le rendez-vous commence par une fin de journée d’octobre ordinaire, quand la lumière décline encore sur les toits, et s’étire jusqu’à l’aube. Ruiz Martin exploite cette unité de temps avec un sens aigu du dosage : les chapitres consacrés aux échanges alternent avec de courts intermèdes où Barnay se replie dans ses souvenirs, revoit ses séances passées, mesure ce qu’il a manqué. Cette respiration syncopée empêche le huis clos de s’enliser et maintient une pression constante.

L’auteur balise sa nuit de repères météorologiques d’une précision de peintre. Le jour tombe, la pluie se met à tambouriner contre les vitres, un lampadaire clignote au rythme des gouttes, puis l’averse se mue en flocons qui traversent les faisceaux avant de mourir sur le bitume. Au matin, tout est blanc avec des reflets gris, comme si l’aube s’était liguée avec l’hiver pour aspirer les couleurs. Ces notations, distillées avec parcimonie, remplissent une fonction dramatique autant que sensorielle : elles rappellent qu’un monde continue de tourner à quelques mètres de la pièce, indifférent, et que personne, dehors, ne se doute de rien.

La construction repose par ailleurs sur un récit gigogne d’une belle efficacité. Elliot exige que Barnay l’écoute jusqu’au dernier mot et lui impose la chronique des six mois écoulés depuis le drame qui a bouleversé sa famille. Le lecteur navigue donc entre deux temporalités, celle du cabinet et celle du printemps puis de l’été précédents, sans jamais perdre le fil. Ruiz Martin ménage ses révélations comme on distribue des cartes, une à la fois, en gardant systématiquement une longueur d’avance sur les hypothèses qu’il laisse le lecteur échafauder. La mécanique est huilée, jamais ostentatoire, et l’on comprend en refermant le livre à quel point chaque détail avait sa place.

Neuchâtel, la rue des Beaux-Arts et le lac en toile de fond

Le roman s’ancre dans une ville que l’auteur connaît intimement. La rue des Beaux-Arts, l’université, le faubourg du Lac, la place Pury et sa statue, la rue de l’Hôpital, les piscines du Nid-du-Crô, la chaussée de la Boine, la roche de l’Ermitage : Neuchâtel se déplie au fil des pages avec une exactitude topographique qui donne au récit une assise concrète. Rien de touristique dans cette géographie. Elle sert de cadre à des trajets d’adolescent à vélo, à des filatures, à des attentes sous les fenêtres, et acquiert par ce biais une épaisseur que nulle description panoramique n’aurait produite.

Ruiz Martin exploite surtout la dimension humaine d’une agglomération de taille moyenne, où tout le monde se connaît et où les rumeurs circulent plus vite que les faits. Elliot le dit crûment : dans une petite ville, chacun brode sa version, invente son scoop pour combler ses lacunes, et le silence des uns nourrit l’imagination des autres. Cette caisse de résonance sociale pèse lourd dans l’histoire. Elle explique en partie l’isolement du garçon, la façon dont son chagrin a été jaugé, classé, minoré par un entourage plus soucieux des convenances que de ses tourments réels.

Le contraste entre la quiétude apparente des lieux et ce qui se joue derrière les façades constitue l’un des ressorts les plus efficaces du livre. Barnay contemple la rue depuis sa fenêtre, y devine des ombres traversant des appartements éclairés, songe qu’une fin de journée comme les autres se prépare, tandis qu’à l’intérieur une menace prend corps. Ruiz Martin déploie ainsi une présence urbaine sourde et paisible, presque provinciale, contre laquelle la violence du récit détonne d’autant plus. Le lecteur mesure enfin combien un praticien peut exercer des années dans un quartier sans jamais savoir qui habite l’immeuble d’en face, et le romancier tire de cette cécité ordinaire une matière romanesque particulièrement féconde.

Le deuil, la rancœur et l’angle mort des adultes

Sous le vernis du thriller psychologique affleure une réflexion tenace sur le deuil adolescent. Elliot n’a pas pleuré à l’enterrement, il le dit avec un mélange de fierté et de honte, et cette sécheresse le hante. Autour de lui, la famille s’est effondrée dans une douleur qui n’a pas laissé de place au cadet : vingt personnes dormant dans un cinq-pièces, des adultes qui l’écartent de la morgue au prétexte de son âge, des parents qui, du jour au lendemain, cessent de le voir. Ruiz Martin décrit cet effacement progressif avec une justesse dépourvue de pathos, et l’on tient là le cœur émotionnel du livre.

Le romancier explore une idée forte : les mensonges détruisent l’être, mais l’ignorance torture l’esprit. Privé d’explications, sans lettre laissée, sans mot d’adieu, l’adolescent se retrouve face à un vide qu’aucun antidépresseur n’aurait comblé et qu’aucun adulte n’a songé à remplir. De cette absence naît une obsession de comprendre, puis un déplacement de la douleur vers quelque chose de plus dur, de plus corrosif, que le titre du roman désigne sans détour. La haine y apparaît moins comme un vice que comme un carburant de survie, la seule matière capable de tenir un être debout quand tout le reste a lâché.

Barnay, de son côté, mène son propre examen. Il repense à ces patients rarissimes qui ne demandent rien, qui répondent aux questions, progressent en apparence, sourient au moment opportun, et dont une part est déjà morte sans que nul ne le décèle. Il interroge sa responsabilité, ses quotas, ses formules toutes faites, la distance confortable qu’il a instaurée entre le malheur d’autrui et son propre quotidien. Ruiz Martin ne juge pas ce praticien, il l’oblige simplement à se regarder, et cette confrontation entre deux détresses qui s’ignoraient donne au roman sa densité morale. Nul discours moralisateur ici : seulement deux êtres abîmés qui se renvoient leurs manquements.

Un Zippo gravé d’une tête de mort en flammes

L’objet apparaît très tôt et ne quitte plus la mémoire du lecteur. Elliot réclame une cigarette, se sert dans le tiroir de secours, puis empoche le paquet ainsi que le briquet du psychanalyste, un Zippo orné d’une tête de mort en flammes et d’une Harley-Davidson au dos, cadeau de sa femme bien avant leur mariage, souvenir marquant de sa jeunesse. Barnay note aussitôt qu’il ne lui appartient sans doute plus. Ce détail minuscule contient tout le roman en réduction : une dépossession qui commence par un objet et s’étend, lentement, à tout ce qui constituait la vie d’un homme.

David Ruiz Martin déploie ce genre de motifs avec une régularité qui témoigne d’un vrai travail d’architecture. L’écriture, nerveuse, portée par des phrases courtes et des comparaisons frappantes, sait aussi ralentir pour laisser respirer une image, un souvenir, une hésitation. Les dialogues, très nombreux, sonnent avec un naturel appréciable, notamment dans la langue d’Elliot, crue, drôle par instants, capable de basculer sans transition vers une gravité inattendue. Le romancier menuisier, formé à un métier d’assemblage, semble avoir appliqué à son texte les mêmes exigences d’ajustement : rien ne dépasse, tout tient.

Paru chez Taurnada en 2021 après une première publication qui lui avait valu le prix des lectrices du salon Sang pour Sang thriller, Seule la haine s’inscrit dans un parcours déjà bien engagé, entamé en 2014 et prolongé depuis par d’autres titres. Il confirme une voix qui a trouvé son terrain, celui du thriller psychologique resserré, où la tension naît de la parole plutôt que de l’action.

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Mots-clés : Seule la haine, David Ruiz Martin, thriller psychologique, huis clos, Taurnada Éditions, polar suisse, manipulation mentale


Extrait Première Page du livre

« 1

« Je m’appelle Elliot. J’ai 15 ans aujourd’hui. Mon nom de famille ? Il n’a aucune importance. En tout cas pas maintenant, à l’instant où je vous parle. L’important ici, en ce moment précis, c’est que j’ai apporté un flingue. Il reste quelques balles dedans. Et je m’apprête à tuer un homme… »

2

Ses mots résonnent en moi comme un écho assourdissant. Un supplice de l’âme, une souffrance intérieure impossible à stopper. Comme le choc du métal contre les parois d’un sous-marin, immergé dans les abysses de l’océan, qui vibre et qui hurle, mais que personne n’entend.

Il est jeune, bien trop jeune pour ça. Un gosse mal fagoté, malingre et tout juste sorti de l’enfance. Mais dans ses yeux, je lis la détermination d’un homme et cela me terrifie. Son comportement trahit de la peur. Un ado incompris, en chute libre. Il est perturbé, c’est certain. Mais je crois que je le suis tout autant.

« Hé ? Je peux vous chourer une clope ?

– Normalement, on ne fume pas ici.

– Normalement ? Mais ce n’est pas un jour normal, aujourd’hui. C’est mon anniversaire !

– Comme tu voudras, Elliot. Je garde un paquet dans… dans un tiroir, près de ton siège. »

Je l’observe se lever. Il me tourne le dos, l’arme à la main. Elle paraît énorme dans ses mains d’enfant. J’en ignore la marque, mais ça doit faire de sacrés dégâts. Je retiens ma respiration tout en guettant ses gestes. Je n’essaie pas de bouger. Pas même un sourcil. Car j’aimerais comprendre, avant qu’il…

« C’est vos clopes de secours ? me lance-t-il. Celles que vous planquez jalousement ? Pour parer à vos p’tits coups de déprime, c’est ça ?

– Si on veut, oui. » »


  • Titre : Seule la haine
  • Auteur : David Ruiz Martin
  • Éditeur : Taurnada Éditions
  • ISBN : 9782372580861
  • Format : Poche
  • Nationalité : Espagne
  • Langue : Français
  • Date de publication : 10/06/2021
  • Nombre de pages : 252 pages
  • Genre : Thriller psychologique
  • Sujets traités : Huis clos, Deuil, Suicide, Vengeance, Manipulation mentale, Adolescence, Culpabilité, Folie

Résumé

Persuadé que le psychanalyste Larry Barnay porte une responsabilité écrasante dans le suicide de son frère, Elliot, quinze ans depuis le matin même, pousse la porte de son cabinet neuchâtelois une fin d’après-midi d’octobre. Une arme à la main, il contraint le praticien à se menotter à son propre siège et lui impose une exigence unique : l’écouter, jusqu’au dernier mot, raconter les six mois qui viennent de s’écouler.
Commence alors une nuit entière de face-à-face, où l’adolescent déroule un récit qui entraîne le thérapeute dans un univers dont il ignorait tout. À mesure que les heures passent et que la pluie se mue en neige derrière les fenêtres, les rôles se brouillent, les certitudes professionnelles se fissurent, et le praticien comprend qu’il est peut-être bien plus impliqué dans cette histoire qu’il ne le croyait.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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