Deux continents, deux voix, une même onde de choc
Une femme court dans un sous-bois gelé du nord du Minnesota, bottines à talons aux pieds, mains couvertes de croûtes de sang, poursuivie par une menace qu’elle ne parvient même plus à nommer. Voilà le seuil que Juliette Defray fait franchir à son lecteur avant toute explication. Aucune présentation, aucun préambule rassurant : juste une fuite, une montre qu’on consulte trop souvent, et cette voix intérieure qui alterne l’injure et la supplique. Le ton du roman est donné en quelques pages, et il ne faiblira plus.
Puis la géographie s’ouvre en éventail. Boston d’abord, où une tour de verre abrite l’Organisation, société d’intelligence artificielle dont le réseau informatique vient de s’effondrer sans le moindre signe avant-coureur. Saint-Trion ensuite, dans le Sud-Ouest de la France, où une lycéenne traîne ses cahiers jusqu’au lycée Saint-Jacques en ruminant une dispute de la veille. Entre le quarante-huitième étage d’un gratte-ciel américain et les tables gravées au compas d’une salle de classe française, l’écart paraît vertigineux. C’est précisément ce qui rend la suite si efficace : Juliette Defray installe deux mondes qui n’ont aucune raison de se croiser, puis laisse le lecteur nourrir seul l’intuition qu’ils vont le faire.
Ce choix structurel donne au livre sa nervosité particulière. Les chapitres alternent, courts, taillés pour la relance, et chaque bascule d’un continent à l’autre agit comme un coup de frein volontaire au moment précis où l’on voudrait rester. La technique est connue des amateurs de thrillers, mais elle exige une main sûre pour ne pas devenir un simple tic de montage. L’auteure la manie avec discipline : les transitions tombent sur un déséquilibre, jamais sur une résolution, et l’attente ainsi créée travaille en silence. Le lecteur finit par lire deux romans en parallèle, avec la conviction croissante qu’ils n’en forment qu’un seul, et cette conviction constitue déjà, en soi, une forme de plaisir.
Zacchary et Annabelle, le contrepoint qui tient le récit
Zacchary Hollistern a la trentaine, un serpent tatoué sur l’avant-bras gauche et douze années passées à veiller sur la sécurité numérique de l’Organisation. Ancien pirate informatique recruté au détour d’un tournoi de jiu-jitsu par un homme en costume trois-pièces, il sait parfaitement que sa proposition d’embauche ressemblait davantage à un chantage courtois qu’à un entretien. Cette lucidité teintée de cynisme fait tout le sel de sa voix. Convoqué chez un PDG surnommé l’Aîné, qui ne montre jamais son visage et refuse toute interview, il avance vers les ascenseurs comme un condamné vers l’échafaud, en se moquant de lui-même à chaque pas.
Annabelle offre le contrepoint exact. Lycéenne du Sud-Ouest, elle se décrit comme invisible, ni jolie ni laide, et vit dans l’ombre d’Alex, un ami de six ans son aîné qu’elle aime sans le lui dire. La description de sa vie quotidienne, les révisions du bac, les rêveries au-dessus d’un bureau gravé, la rivalité sourde avec la nouvelle conquête d’Alex qu’elle surnomme la mante religieuse, appartient à un registre presque intimiste. Ce contraste avec la mécanique corporate de Boston est un des atouts majeurs du livre : il ancre l’anticipation dans une chair adolescente, fragile, immédiatement reconnaissable.
Juliette Defray tire de cette dualité un bénéfice que beaucoup de romans à narrateurs multiples manquent. Les deux voix ne se contentent pas d’alterner, elles se répondent en écho thématique. À l’un la surveillance institutionnelle, les protocoles, les dossiers confidentiels ; à l’autre le corps qui lâche, les chambres d’hôpital, les silences familiaux. L’un enquête vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur. Aucun des deux ne dispose de la moitié de vérité que détient son homologue, et le lecteur, seul à voir les deux tableaux, assemble progressivement ce que ni Zacchary ni Annabelle ne peuvent formuler. Ce déséquilibre d’information, savamment entretenu, constitue le vrai moteur du roman. Une troisième voix viendra plus tard troubler cet équilibre, avec une justesse de placement qui témoigne d’une construction pensée en amont plutôt qu’improvisée.
L’Organisation, la Structure, la Source : un lexique qui aimante la curiosité
Certains romans d’anticipation s’épuisent à tout expliquer. Celui-ci fait le pari inverse et le tient jusqu’au bout. Des mots reviennent, la Structure, la Source, l’Organisation, les Anciens, chargés de majuscules qui leur donnent un poids liturgique, et personne ne prend la peine d’en livrer la définition complète. On les entend dans un interrogatoire mené à l’arrière d’une camionnette, on les lit dans un rapport confidentiel, on les surprend dans la bouche d’une collègue trop bien informée. Chaque occurrence ajoute une nuance sans refermer le sens.
Cette économie de l’explication produit un effet redoutable. Le lecteur se surprend à constituer son propre glossaire mental, à tester des hypothèses, à revenir en arrière pour vérifier une formulation aperçue cent pages plus tôt. Juliette Defray connaît visiblement les ressorts du thriller conspirationniste et sait que la chose nommée sans être décrite inquiète bien davantage que la chose exposée. Anaxagore en fournit l’illustration parfaite : cet homme dont la presse de la côte Est traque le visage sans jamais l’obtenir devient une puissance d’autant plus intimidante qu’elle reste hors champ. Les descriptions de son bureau, d’un dénuement absolu, sans livres, sans tableaux, sans plante verte, disent en trois lignes ce qu’un long portrait aurait dilué.
Le dosage mérite d’être salué car il relève de l’exercice d’équilibriste. Trop d’opacité aurait égaré ; trop de clarté aurait éventé l’énigme. L’auteure choisit de distribuer ses éclaircissements par petites doses, souvent au moment où la tension narrative culmine, de sorte que l’information arrive toujours chargée d’émotion plutôt que livrée à froid. Les chapitres consacrés à l’Organisation, avec leurs tests de recrutement étranges, leurs prises de sang, leurs bilans médicaux imposés aux nouveaux venus, distillent une inquiétude diffuse bien avant qu’un seul élément fantastique n’apparaisse. Le vocabulaire fait ici office de piège, et le lecteur y entre volontiers.
Quand l’intelligence artificielle nourrit une paranoïa très intime
L’Organisation traverse la crise de l’emploi comme ses concurrentes du secteur, avec des ressources humaines capables de maîtriser des technologies que la plupart des salariés ne comprennent plus. Le décor technologique est posé avec une crédibilité tranquille : logiciels de prédiction de failles d’une complexité décourageante, migraines d’écran, nuits blanches, carnets de notes fournis par l’entreprise et probablement tracés. Juliette Defray n’accable pas son lecteur de démonstrations techniques. Elle préfère montrer un homme compétent qui découvre, dossier après dossier, que sa compétence ne lui donne accès qu’à la surface des choses.
La grande réussite du roman tient à la manière dont cette menace institutionnelle se glisse jusque dans l’intimité des protagonistes. Ce n’est pas seulement un système qui surveille, ce sont des visions qui s’imposent, des messages qui apparaissent dans la buée d’un miroir, des acouphènes qui accompagnent des lumières bleues sous les paupières closes. Du côté français, un psychiatre nommé Razard tente de ramener sa patiente à des explications rationnelles, tandis que Maya, mère d’Alex adepte de ce que l’on appelle pudiquement les sciences parallèles, propose une autre grille de lecture. Le lecteur se retrouve tenu entre deux interprétations également plausibles, et l’auteure se garde bien de trancher trop tôt.
Cette hésitation entretenue entre pathologie et révélation constitue le cœur battant du livre. Elle rappelle que la paranoïa, en littérature, ne devient intéressante que lorsqu’on ne sait plus si elle est justifiée. Le prologue le pose déjà, avec cette femme à qui son thérapeute conseille de laisser passer ses hallucinations comme une vague, métaphore dont elle souligne elle-même l’ironie cruelle. Les thèmes contemporains affleurent sans jamais devenir des tribunes : dépendance aux systèmes automatisés, opacité des grandes entreprises technologiques, fragilité du témoignage individuel face à l’expertise. Juliette Defray les intègre au récit plutôt qu’elle ne les commente, ce qui est la meilleure façon de les rendre inquiétants.
Survivre n’est pas un hasard : le vertige posé par le titre
Le titre du tome travaille en sourdine bien avant que le récit ne s’y intéresse ouvertement. Les Miraculés : le mot suggère la grâce, l’exception statistique, cette poignée d’individus qui ressortent indemnes d’un événement dont personne n’aurait dû réchapper. Un tsunami évoqué au détour d’un souvenir, une explosion, un accident de voiture qui ne laisse d’autre cicatrice que psychologique. Le lecteur relève ces mentions dispersées avec le sentiment croissant qu’elles forment un motif plutôt qu’une série de hasards narratifs.
Juliette Defray organise cette montée avec patience. Elle sème d’abord des récits de catastrophes dans les biographies de ses protagonistes, apparemment pour donner de l’épaisseur à leurs blessures. Puis elle laisse un doute s’installer sur la nature exacte de ces coïncidences. La question qui se forme alors dans l’esprit du lecteur est d’une efficacité remarquable, car elle inverse un réflexe profondément ancré : et si avoir survécu n’était pas une chance mais un signe ? Et si la survie constituait, pour certains, une anomalie que d’autres auraient tout intérêt à répertorier ?
À partir de là, chaque détail biographique se recharge de sens. Les bilans médicaux imposés aux recrues, les fiches accumulées par un journaliste d’investigation, les rumeurs qui circulent dans une rédaction, tout prend une couleur nouvelle. L’auteure a la sagesse de ne pas épuiser ce filon trop vite : elle laisse à son lecteur le temps de formuler ses propres déductions, ce qui rend l’expérience nettement plus stimulante qu’une révélation servie clés en main. Les amateurs de Blake Crouch ou de Dean Koontz reconnaîtront cette façon d’installer le trouble par accumulation patiente, mais le roman conserve sa tonalité propre, plus tournée vers l’émotion des protagonistes que vers la démonstration spéculative.
Une écriture nerveuse, entre gouaille et trouble mental
La voix de Zacchary sauve le roman de toute solennité. Ancien hacker devenu cadre, il raconte son ascension vers le bureau du PDG comme on décrit une descente aux enfers, compare l’étage de direction à une ruche en folie, rebaptise une hôtesse trop souriante d’un surnom qui claque, et enchaîne les images familières avec un timing de comédien. Cette gouaille n’est pas un ornement : elle crée une complicité immédiate qui rend d’autant plus perturbant le moment où l’humour s’essouffle face à ce qu’il découvre.
Annabelle relève d’un registre tout différent. Sa narration, au passé simple, plus posée, plus attentive aux sensations, s’attarde sur la texture du réel : l’odeur de détergent d’une chambre d’hôpital, la lumière sous une porte, le poids d’une couette repoussée au bout d’un lit. Lorsque ses visions surviennent, Juliette Defray déploie une écriture franchement sensorielle, faite d’ondes glaciales, de billes bleu électrique, de bourdonnements qui brouillent l’audition. Ces passages comptent parmi les plus réussis du livre, car ils traduisent une expérience indicible sans jamais recourir au jargon ni à l’esbroufe.
L’ensemble tient par un sens du rythme éprouvé. Les chapitres se terminent presque toujours sur un déséquilibre, une porte qui s’ouvre, une phrase suspendue, un détail qui ne cadre pas. Les dialogues sont vifs, souvent drôles, et remplissent une fonction d’exposition sans en avoir l’air. Quelques images fortes marquent durablement, notamment ce couloir désert où l’absence de tout objet inutile devient étouffante. On sent une auteure qui a travaillé sa matière longtemps, ce que confirment d’ailleurs ses remerciements évoquant un carnet rouge à spirales noirci des années plus tôt. Le résultat est un texte accessible, sans lourdeur, qui avance vite tout en s’autorisant des respirations émotionnelles bienvenues.
Saison 1 refermée, ce que Les Miraculés donne envie de poursuivre
Le choix de sous-titrer ce tome Saison 1 relève d’une déclaration d’intention assumée. Juliette Defray revendique une construction sérielle, avec ses arcs, ses relances et sa promesse d’élargissement. L’exergue place d’emblée le lecteur sous une référence cinématographique bien identifiée, mais le roman trace rapidement son propre sillon, plus européen dans son attention aux liens familiaux et amicaux, plus intime dans sa manière de traiter la perte. Le volume se referme sur un équilibre habile entre satisfaction et appétit : suffisamment de fils noués pour que la lecture ne laisse pas un goût d’inachevé, suffisamment d’ouvertures pour que la suite s’impose comme une évidence.
Ce qui frappe au terme du parcours, c’est la cohérence de l’édifice. Les indices disséminés dans les premiers chapitres trouvent leur utilité, les détails apparemment décoratifs se révèlent porteurs, et la double narration, loin d’être un artifice de présentation, se justifie pleinement par la nature même de l’intrigue. Rien ne semble laissé au hasard dans l’agencement, ce qui suppose un travail de plan considérable pour un premier tome de cette ampleur. Les lecteurs attentifs prendront plaisir à revenir sur certaines pages pour mesurer la précision du dispositif.
Reste le plaisir simple d’une lecture qui file. Les Miraculés s’adresse à qui aime les thrillers d’anticipation nourris d’une véritable substance humaine, ceux où la technologie inquiète moins que ce qu’elle révèle des rapports de pouvoir et des solitudes ordinaires. Zacchary et Annabelle méritent qu’on les suive au-delà de ce volume, et la perspective d’une saison 2 annoncée pour 2027 ne relève pas ici du simple argument commercial mais d’une attente authentiquement créée par le texte. Juliette Defray a bâti un univers assez dense pour se déployer, assez lisible pour accueillir largement, et assez singulier pour qu’on retienne son nom.
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Mots-clés : thriller d’anticipation, intelligence artificielle, simulation, complot technologique, double narration, survivants, Juliette Defray
Extrait Première Page du livre
« Prologue
La fuite
Nord du Minnesota, États-Unis d’Amérique
Elle se demandait comment ses jambes parvenaient encore à la porter. Les kilomètres engloutis à cette allure, qui n’était d’ordinaire pas la sienne, avaient usé ses semelles autant que ses articulations. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle, mains sur les cuisses, buste penché en avant, et inspira profondément l’air humide du sous-bois. Le froid, presque trop vif, la faisait pleurer et son nez dégoulinait jusque sur sa bouche. Le terrain glissant empêchait une progression franche et elle pesta contre sa paire de bottines à talons et ses orteils meurtris. D’un geste rageur, elle en attrapa une qu’elle jeta de toutes ses forces sur un tronc d’arbre. La douleur s’estompa quelques secondes, avant de laisser la place à une sensation de brûlure intense.
La frustration reprit le dessus. Claudiquant, elle alla ramasser sa chaussure dans un concert de jurons. Même les oiseaux semblaient se moquer et elle leur cria sa colère. À défaut de les faire taire, cela la soulagea.
Elle avisa sa montre et la panique s’infiltra de nouveau dans son sang. Les aiguilles se rapprochaient de l’heure du zénith. Elle avait donc marché si longtemps que ça ?
Rentrer à la maison, prendre une douche, préparer quelques affaires en hâte et fuir.
Il était encore temps. L’autre ne se pointerait plus après ce qu’il venait de se passer. Ou peut-être que si ? Mais bon Dieu, pourquoi elle s’était mêlée de ce qui ne la regardait pas ? Elle aurait mieux fait d’écouter son psy et d’avaler ses cachetons à cinquante dollars la boîte de dix pour stopper ses hallucinations. Elle ne serait pas là aujourd’hui à pleurnicher sur son sort dans une paire de godasses à ampoules toutes crottées.
Elle prit sa tête entre ses mains et, pour la première fois depuis l’aube, s’autorisa un sanglot. Il passait mal ce sanglot, boule de souffrance épineuse dans la trachée, et c’est un râle de bête à l’agonie qui sortit des tréfonds de sa poitrine. Ses doigts, tout poisseux, couverts de croûtes de sang séché, lui filèrent la nausée.
Elle se pencha en avant, mais à l’instar du sanglot, le haut-le-cœur resta coincé en travers de sa gorge. »
- Titre : Structure – Saison 1 – Les Miraculés
- Auteure : Juliette Defray
- Éditeur : Édition indépendante
- ISBN : 9782959124761
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 01/10/2026
- Nombre de pages : 408 pages
- Genre : thriller d’anticipation
- Sujets traités : intelligence artificielle, simulation de réalité, complot industriel, survie et traumatisme, surveillance de masse, double narration, hallucinations et perception, quête identitaire
Page officielle : juliettedefray.com
À paraître le 01 octobre
Résumé
À Boston, le réseau informatique de l’Organisation, entreprise phare de l’intelligence artificielle, s’effondre sans le moindre signe avant-coureur. Zacchary Hollistern, ancien pirate recruté douze ans plus tôt dans des conditions troubles, est aussitôt convoqué par un PDG que personne n’a jamais vu. Dans le même temps, à Saint-Trion, dans le Sud-Ouest de la France, la lycéenne Annabelle voit sa vie basculer brutalement et se réveille dans un monde dont les contours ne lui semblent plus tout à fait fiables.
Entre dossiers confidentiels, visions inexplicables et un vocabulaire que personne n’accepte de définir, les deux trajectoires avancent vers une même zone d’ombre. Qu’est-ce que la Structure ? Qui est la Source ? Et pourquoi certains individus semblent-ils avoir survécu à des catastrophes qui n’auraient dû épargner personne ? Premier volume d’une série annoncée, « Les Miraculés » installe son univers avec méthode et referme ses fils sans éteindre la curiosité.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.











