Alexandrie comme personnage central
Avant même de raconter Mona, Gilles Gauthier raconte une ville, et c’est sans doute là que se loge la véritable singularité de ce roman. Alexandrie n’y joue jamais le rôle d’un décor planté en arrière-plan pour situer l’action ; elle respire, elle bruisse, elle impose son tempo. Le port oriental où clapote furieusement la mer, les nawat qui ponctuent les saisons selon un calendrier immuable, la corniche balayée par les embruns, le tram indifférent qui passe sous la statue de Mohammed Ali, le quartier de Stanley et ses cabines de plage, Agami transformée en banlieue populaire, le Sporting Club, le Métropole et son Trianon Art déco intact comme une parenthèse hors du temps : chaque lieu porte sa charge de mémoire et participe activement à la narration. Le lecteur n’apprend pas Alexandrie, il la respire.
Le talent de Gauthier consiste à saisir cette cité à la fois dans son foisonnement géographique et dans sa profondeur historique. La ville qui se déploie sous nos yeux est plurielle, palimpseste, traversée par les Grecs, les Italiens, les Libanais maronites, les coptes, les juifs, les musulmans turcs ou circassiens, peuplée des Salem, des Khalil, des Fonseca, des Cordahi, des Avéroff. On y entend l’arabe se mêler au français, au grec, à l’italien, parfois au turc d’un autre âge. Cette mosaïque communautaire, l’auteur la donne à voir sans nostalgie excessive, en notant aussi bien la douceur des cafés où l’on fume la chicha que la dureté des séquestres, la beauté des grandes demeures que leur lente dégradation, les taches d’humidité et l’usure des tapis sous les lustres surannés.
Ce qui frappe également, c’est la façon dont Alexandrie devient le miroir de ses habitants : à mesure que les protagonistes vieillissent, la ville change, se replie, voit ses milieux cosmopolites s’éteindre par capillarité, ses propriétés passer en d’autres mains, ses immeubles vénitiens flanqués de constructions plus laides. Deux villes s’entrecroisent en permanence, l’ancienne et la nouvelle, l’archipel raffiné des derniers Alexandrins d’autrefois et la ville populeuse de cinq millions d’habitants qui l’a recouverte. En faisant de cette tension géographique l’âme même du livre, Gauthier offre à son lecteur bien plus qu’un roman situé en Égypte : un livre où la ville est un protagoniste à part entière, dont les humeurs, les silences et les souvenirs comptent autant que ceux de Mona elle-même.
Mona Salem, figure d’une époque révolue
Au cœur de cette fresque alexandrine se dresse une silhouette mince comme celle d’un garçon, aux cheveux noirs dégagés sur le cou, aux yeux noirs très vifs où se mêlent candeur et lueur d’ironie. Mona Salem n’a rien d’une héroïne classique : ni grande beauté pulpeuse, ni passion dévorante affichée, ni rôle public éclatant. Gilles Gauthier la construit par petites touches successives, à la manière d’un portraitiste qui poserait sa couleur sans jamais épaissir le trait. Fille unique d’un comte maronite d’Alexandrie, élevée dans le faste d’une Rolls-Royce bleue et d’un père veuf qui a reporté sur elle tout son amour, Mona traverse le livre avec cette élégance singulière qui n’appartient qu’à elle, faite d’impertinence maîtrisée, de mondanité sincère et d’une liberté de ton que la société lui pardonne parce qu’elle s’y attendait de sa part.
Là où le romancier déploie un savoir-faire remarquable, c’est dans la façon dont il parvient à éviter le piège de l’icône. Mona n’est ni sublimée ni embaumée : elle est saisie dans ses contradictions, dans ses fragilités, dans ses entêtements aussi. Elle boit trop de whisky et son vieux domestique Ahmed mesure les rasades qu’il lui sert sans qu’elle proteste, elle aime trop son père pour s’en détacher vraiment, elle prend des décisions impétueuses qu’elle refuse ensuite de réviser, elle se laisse parfois berner par des amitiés intéressées, elle vieillit, elle perd, elle conserve. Ce qui rend le personnage attachant tient précisément à ce refus du mythe : Mona est faillible, drôle, libre, courageuse parfois jusqu’à la témérité, capable de bonté envers ses anciens domestiques d’Agami qu’elle considère comme sa vraie famille, capable aussi d’aveuglement social. Elle est, en somme, vivante.
Ce que Gauthier réussit avec finesse, c’est de faire de cette femme singulière l’incarnation d’un monde entier qui s’éteint avec elle. Mona porte sur ses épaules minces la mémoire d’une Alexandrie où les Salem, les Khalil et quelques autres familles tenaient le haut du pavé, et son destin individuel, scandé par deux mariages contrastés, des amours discrets, des tempêtes politiques traversées avec une obstinée fidélité à son pays, épouse exactement la trajectoire de sa caste. Quand le narrateur la qualifie de « dernière grande dame d’Alexandrie », ce titre n’a rien d’une flatterie posthume : il dit simplement qu’avec elle disparaît une certaine manière d’habiter le monde, un art de la conversation, de la fête, de la fidélité aux lieux et aux gens, dont le lecteur sent, en refermant le livre, qu’il en saisit les dernières lueurs.
Une construction en double temporalité
L’architecture narrative de La Dame d’Alexandrie repose sur un dispositif qui mérite qu’on s’y attarde : Gilles Gauthier fait alterner deux trames chronologiques distinctes, qui se répondent, se nourrissent et se complètent. D’un côté, une enquête contemporaine ouverte en septembre 2002 par la mort soudaine de Mona Salem, retrouvée recroquevillée au pied de son lit dans des circonstances troubles. De l’autre, une série de chapitres rétrospectifs qui remontent à juin 1945, suivent l’héroïne décennie après décennie, et dépeignent les grands jalons de sa vie comme ceux de son pays. Chaque section est datée avec précision, presque comme une entrée de journal, et le lecteur navigue ainsi sans difficulté entre l’avant et l’après, entre la jeune fille à la Rolls-Royce bleue et la vieille dame à la robe lamée d’or.
Cette construction en va-et-vient produit un effet narratif particulièrement réussi. Au présent de 2002, le narrateur, ce « Dialogueur des deux rives » installé à Alexandrie depuis quatre ans, recueille auprès des amis de Mona des indices, des souvenirs, des bribes qui éclairent l’enquête en cours sans jamais la résoudre trop vite. Au passé, le lecteur découvre les épisodes que les protagonistes évoquent ou pressentent, et comprend peu à peu ce que les vivants de 2002 ignorent encore ou choisissent de taire. Le procédé crée une circulation permanente entre mémoire et présent, entre confidence et révélation, et fait du roman bien plus qu’une simple enquête policière : une véritable archéologie d’une existence, où chaque strate du passé éclaire l’énigme du présent sans jamais la dévoiler entièrement.
Ce qui force l’admiration, c’est la fluidité avec laquelle Gauthier orchestre ces allers-retours sans jamais perdre son lecteur. Les transitions se font naturellement, parfois par une simple association d’idées, parfois par un nom prononcé au cours d’un dîner, parfois par un lieu visité qui ravive un souvenir enfoui. Chaque chapitre conserve son autonomie, son atmosphère propre, son rythme, et pourtant l’ensemble compose une mosaïque cohérente où chaque tesselle trouve sa place. Cette double temporalité, loin d’être un simple artifice de présentation, devient le ressort même du suspense romanesque : car ce que Mona a vécu en 1956, en 1962 ou en 1984 contient peut-être la clef de ce qui lui est arrivé en septembre 2002. Le lecteur tourne les pages avec la curiosité de qui assemble un puzzle dont il ne soupçonne pas encore l’image finale.
Le portrait d’une société cosmopolite disparue
Au-delà du destin individuel de son héroïne, Gilles Gauthier consacre une part essentielle de son roman à restituer l’écosystème humain qui faisait l’Alexandrie d’autrefois. On y croise les Salem maronites venus de Beyrouth après les massacres de 1860, les Khalil et leur palais offert en cadeau de mariage, les Fonseca, les Basil, les Cordahi, les Avéroff, les Benákis, et tout un petit théâtre social où circulent des prénoms aux sonorités multiples : Yolande, Aziz, Mona, Sélim, Thérèse, Nessim, Merouane, Dimitri, Zahra, Christine. Grecs, Italiens, Libanais chrétiens, coptes, musulmans turcs ou circassiens, juifs encore présents en 2002 mais réduits à une dizaine de représentants : tout ce monde se côtoyait sur les mêmes trottoirs, se retrouvait dans les mêmes salons, parlait les mêmes langues alternées, partageait les mêmes étés à Stanley ou à Agami.
Le romancier excelle à rendre la texture concrète de cette société aujourd’hui éteinte. Les grandes réceptions chez les Khalil avec leurs lustres de Murano et leurs appliques Lalique, les soirées au Yacht Club, les parties de golf au Sporting, les chasses au lac Mariout, les robes blanches des jeunes filles, les tarbouches rouges des notables, les chauffeurs en livrée et les domestiques nubiens en pantalon noir et chemise blanche : tout un univers matériel et sensoriel se reconstitue page après page. Mais Gauthier n’idéalise pas. Il montre aussi les snobismes, les hiérarchies tacites, les hypocrisies sur lesquelles reposait cet équilibre, les vies parallèles que menaient certains célibataires sous une bienveillante cécité collective, et la fragilité d’un monde qui se croyait éternel à la veille même de son démantèlement par les Officiers libres de 1952.
Le récit devient alors, presque à son insu, une chronique de la dépossession. Le séquestre des biens du comte Salem en 1961, la révolution agraire, les listes de familles ciblées, l’arrivée des soldats dans le jardin, les nationalisations successives, les départs définitifs vers l’Europe ou l’Amérique : Gauthier reconstitue cette lente érosion sans pathos, sans nostalgie larmoyante, avec une précision presque documentaire. Ses personnages sont vus à la fois de l’intérieur, dans leur impréparation, leur incrédulité, leur dignité parfois, et de l’extérieur, comme les survivants d’un naufrage social dont ils mettent des années à mesurer l’ampleur. En refermant le livre, on a le sentiment d’avoir traversé non seulement une vie de femme mais aussi le grand récit d’une bourgeoisie levantine que la grande Histoire a broyée, et dont il ne reste, sur les bancs d’une église à demi vide, qu’une cinquantaine de vieux amis qui se demandent combien d’années il leur reste à vivre.
Une enquête à hauteur d’amitié
Si La Dame d’Alexandrie emprunte certains ressorts du roman policier, il s’éloigne résolument de ses codes habituels pour proposer quelque chose de plus subtil, de plus intime. Point d’inspecteur tutoyant le génie déductif, point de scène spectaculaire ni de course-poursuite : l’enquête sur la mort de Mona Salem est menée d’abord par un ami, ce narrateur installé depuis quatre ans en Égypte à la tête d’une fondation culturelle franco-égyptienne. Il n’a aucun titre officiel à fouiller dans le passé de la défunte, aucune compétence policière particulière, mais il a connu Mona, il l’aimait, et il refuse que la famille modeste d’Agami qu’elle considérait comme sienne paie pour un crime qu’elle n’a pas commis. C’est cette posture qui donne au récit sa coloration si particulière.
Gilles Gauthier déploie ainsi une enquête menée à pas feutrés, au rythme des cafés sirotés chez les Ghali, des chichas fumées au Café du Commerce, des déjeuners au Métropole, des verres pris chez Atef près de la rue de Thèbes. Les indices ne se ramassent pas sur des scènes de crime mais s’égrènent au fil des conversations mondaines, dans les confidences à demi-mot des vieux amis, dans les souvenirs réveillés par un nom prononcé à table, dans les silences que ménagent ceux qui en savent plus qu’ils ne veulent dire. Le narrateur est secondé par Ihab, jeune homme qui mène les investigations populaires que lui-même ne saurait conduire, et par un inspecteur de police venu du Caire dont la sympathie progressive offre quelques avancées décisives. Cette enquête à plusieurs voix avance par cercles concentriques autour d’une vérité qui se laisse approcher sans jamais se livrer trop tôt.
Ce qui séduit particulièrement, c’est la façon dont Gauthier épouse le tempo alexandrin pour mener son intrigue. Rien n’est jamais brusqué, tout se dit à voix basse, entre deux gorgées de whisky ou trois tirages de chicha, dans une politesse vieille comme la ville elle-même. Le lecteur comprend rapidement que la résolution du mystère ne viendra pas d’une preuve technique mais d’une connaissance fine des cœurs humains, des inimitiés anciennes, des compromissions tues, des secrets que recèle toujours une vie longue et passionnée. Le suspense fonctionne pourtant pleinement, alimenté par les Beltaguis, les Futuwwas et la redoutable Sécurité d’État, ces ombres dont la simple évocation fait trembler ministres et professeurs. Une intrigue policière, oui, mais filtrée par l’amitié, la mémoire et le tact, et c’est précisément ce filtre qui en fait toute la saveur.
L’art du détail et des sensations
L’une des qualités les plus remarquables de l’écriture de Gilles Gauthier tient à son attention scrupuleuse aux petites choses, à ces détails apparemment insignifiants qui donnent à un roman sa densité véritable. Il y a chez lui un sens aigu de la sensation concrète : l’air humide et salin qui emplit les poumons quand on pousse les persiennes au-dessus du port oriental, les jets d’écume que les vagues lancent sur la corniche, le tintement d’une cuillère dans une tasse de thé, la poussière de l’été soulevée par le vent, le scintillement des bulles de champagne au fond des coupes. Chaque scène est saturée de matière sensorielle, de sorte que le lecteur ne se contente pas de suivre l’intrigue : il habite physiquement les lieux où elle se déroule.
Le romancier sait également puiser dans le lexique local sans jamais alourdir son récit. Les nawat viennent ponctuer les saisons avec leurs noms imagés comme Ghasl el Balah, « la nettoyeuse des palmiers » ; on apprend ce qu’est une isba, ce que sont les qolqas et la mahlabiya mijotés chez Atef, ce que cachent les Beltaguis et les Futuwwas dans la grammaire sociale égyptienne, ce que signifie « Allah irhamha » murmuré après la mort d’une amie. Ces fragments d’arabe, ces formules turques de courtoisie, ces mots grecs qui surgissent au détour d’une phrase ne sont pas posés comme des trophées d’érudition : ils tissent une étoffe linguistique qui rend la ville palpable, et donnent au texte cette saveur particulière des lieux où plusieurs cultures cohabitent au quotidien.
Le portrait des personnages secondaires bénéficie de la même précision attentive. Les domestiques ne sont pas des silhouettes utilitaires mais des présences nommées, suivies à travers les générations : Ahmed, fils du chauffeur du comte, son frère Ali, les neveux Mounir, Karim, Adam, le bawab Mansour, le caddie Sobhi qui partage les parcours de golf depuis si longtemps. Chacun reçoit son moment d’attention, ses gestes propres, sa dignité. La même précision s’exerce dans la description des intérieurs, des vêtements, des plats servis, des automobiles d’époque, des couleurs du ciel à l’heure où s’allument les lustres. Cette accumulation patiente de notations vraies confère au livre un relief peu commun et finit par produire un effet presque cinématographique : on referme certains chapitres avec l’impression d’avoir non seulement lu une scène, mais d’y avoir assisté en personne, le verre de whisky à la main, sous les lustres surannés des grandes maisons d’Alexandrie.
La langue, la mémoire, les langues mêlées
Si Alexandrie respire à travers ce roman, c’est aussi parce qu’elle y parle plusieurs voix simultanément. Gilles Gauthier accorde aux langues un statut presque mythique dans son récit : le français des grandes familles élevées chez les religieuses ou au lycée français, l’arabe employé pour quelques formules de sauvegarde glissées entre deux phrases françaises, le turc résiduel des aristocraties d’ancien régime parlé à la maison par les vieux conseillers du khédive, le grec du restaurant L’Élite et de Christine Castanides qui rêve d’une maison à Kastellórizo, l’italien et l’espagnol qui résonnent encore lors des dîners du Rotary francophone. Cette polyphonie n’est jamais ornementale : elle structure les rapports sociaux, dessine les appartenances, révèle les origines, trahit parfois aussi ce qu’on aurait souhaité taire.
Le romancier observe avec une attention de linguiste discret la façon dont chaque personnage navigue dans ces eaux mêlées. Mona ne parle pas bien arabe mais reste profondément nationaliste et fière de son pays. Le jeune Sélim, fils du peuple, s’exprime dans un français étonnamment correct, sans le roulement des R qui caractérise les habitants du pays. Tahar, l’employé du narrateur, manie l’art consommé d’une politesse vieille comme sa ville. Atef, dans son petit appartement aux murs colorés, fait alterner le français, l’italien et l’arabe avec une virtuosité de jongleur dont les mots ne retombent jamais avant d’avoir touché leur cible. Chacun puise dans son répertoire personnel selon l’interlocuteur, le sujet, le degré d’intimité, et c’est tout un monde social qui se révèle à travers ces glissements d’une langue à l’autre.
Cette dimension polyglotte rejoint un thème plus profond, celui de la mémoire et de la transmission. Les langues parlées par les personnages portent en elles des couches d’histoire que beaucoup ne savent plus déchiffrer entièrement : un mot turc rappelle l’Empire ottoman, une expression grecque évoque les marins d’Égée arrivés un siècle plus tôt, une formule arabe traduit une piété populaire que la grande bourgeoisie occidentalisée a parfois oubliée. Le narrateur, témoin attentif, comprend peu à peu que dans cette ville, comme le lui confie un personnage, on vit avec ses souvenirs et avec ceux des autres, qu’on finit par mêler. Gauthier offre ainsi, sans jamais théoriser, une réflexion délicate sur ce qu’est une identité levantine : non pas une essence fixe, mais un tissage permanent entre des héritages multiples, qui se défait à mesure que les derniers locuteurs s’éteignent et que les frontières de papier l’emportent sur les frontières plus subtiles qui faisaient autrefois la richesse de la cité.
Un livre qui se referme à regret
Au terme de ce voyage alexandrin, le sentiment qui prédomine est celui d’avoir partagé un moment privilégié avec un auteur qui connaît son sujet de l’intérieur et le transmet avec une générosité discrète. Gilles Gauthier n’écrit pas en touriste lettré venu glaner quelques anecdotes orientales : il écrit en homme qui a habité cette ville, fréquenté ces salons, connu ces personnages ou leurs équivalents, et qui restitue avec une justesse rare la texture d’un monde aujourd’hui presque évanoui. Le roman tire de cette intimité avec son matériau une autorité tranquille qui dispense l’auteur de tout effet de manche : la vérité des situations suffit à porter le lecteur d’un bout à l’autre du livre.
L’équilibre tenu par Gauthier entre les exigences du roman policier et celles du grand roman historico-social mérite d’être souligné. L’intrigue criminelle ne sert jamais de prétexte à des digressions érudites, et inversement, le tableau d’époque ne dilue jamais la tension narrative. Les deux dimensions se nourrissent mutuellement : la lente reconstitution du passé de Mona Salem est aussi celle d’une cité, et la résolution progressive de l’énigme passe nécessairement par la compréhension de ce qu’a été Alexandrie tout au long du vingtième siècle. Ce mariage de genres, mené sans heurts, donne au livre une amplitude que peu de polars contemporains atteignent et que peu de fresques historiques savent dynamiser avec autant d’efficacité.
À qui s’adresse alors La Dame d’Alexandrie ? À ceux qui aiment les enquêtes feutrées plutôt que les thrillers tonitruants, aux amateurs de Méditerranée orientale et d’histoires de familles, aux lecteurs sensibles aux ambiances et aux silences, à tous ceux qui pensent qu’un roman peut être un mode de connaissance autant qu’un divertissement. Le livre se déguste plus qu’il ne se dévore, et cette lenteur assumée est probablement l’un de ses atouts maîtres : il invite à ralentir, à savourer une phrase, à laisser monter en mémoire le parfum du jasmin après la pluie ou le tintement des coupes au fond d’un salon disparu. Quand la dernière page se tourne, on garde longtemps en soi la silhouette mince de Mona Salem, ses yeux noirs très vifs, son sourire ironique, et l’on se prend à penser à ces villes qui survivent grâce aux écrivains qui les portent, lorsque tout le reste s’efface.
A lire aussi
Mots-clés : Alexandrie, polar méditerranéen, Égypte cosmopolite, Gilles Gauthier, fresque historique, mémoire levantine, enquête feutrée
Extrait Première Page du livre
« 20 septembre 2002
Une mort soudaine
La mer clapote furieusement dans la rade du port 2026 oriental. Lorsque je pousse les persiennes, un air humide et salin emplit mes poumons. La joie qui s’empare de moi à cet instant trouve sans doute sa source dans le nombre d’années qu’il m’a fallu attendre avant d’habiter cette grande maison au bord de la mer. Cela fait quatre ans maintenant que j’y dirige la branche alexandrine de la Fondation franco-égyptienne pour le dialogue entre RIVENEUVE les deux rives. C’est le plus grand des hasards qui m’a permis de m’installer dans ce bel immeuble de style éclectique qui avait été la demeure familiale d’un ami parisien. Juste avant mon arrivée, la vieille dame aux yeux très bleus qui y vivait encore avait décidé de se retirer dans un établissement tenu par des religieuses et elle avait aussitôt pensé à moi. Au loin, je vois le drapeau français s’agiter si impétueusement sur la terrasse du consulat distant de quelques centaines de mètres que je me demande si son tissu un peu usé ne va pas se déchirer. Les vagues lancent maintenant des jets d’écume sur la corniche et le vent soulève toute la poussière de l’été. Ensuite il se met à pleuvoir.
– C’est Ghasl el Balah, la première nawat après l’été, me dit Mansour. Ça va durer deux ou trois jours.
Les nawat sont ces tempêtes dont le calendrier immuable ponctue les saisons, explique le jeune homme. Celle-ci, la première après l’été, s’appelle « la nettoyeuse des palmiers ». En servant le thé, il se penche cérémo-nieusement, sa parole est mesurée, précise et dans son regard amical perce une lueur d’ironie. Mansour veille à 2026 mon bien-être, de concert avec un vieux cuisinier qui fait allègrement danser les anses du panier, mais sait impro-viser en un après-midi une réception pour cinquante personnes. Dans le scintillement des lumières, la grande maison somnolente retrouve alors son faste et personne ne voit les taches d’humidité, la fatigue des tissus, l’usure des tapis sur les parquets déjointés. »
- Titre : La Dame d’Alexandrie
- Auteur : Gilles Gauthier
- Éditeur : Riveneuve éditions
- ISBN : 9782360137510
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 07/05/2026
- Nombre de pages : 300 pages
- Genre : Roman, polar méditerranéen, fresque historique et sociale, roman d’enquête, roman de mémoire
- Sujets traités : Alexandrie, Égypte, société cosmopolite levantine, dépossession sous Nasser, mémoire collective, enquête policière, grandes familles alexandrines, identité levantine
Résumé
En septembre 2002, à Alexandrie, Mona Salem est retrouvée morte au pied de son lit dans des circonstances troubles. Dernière grande figure d’une bourgeoisie cosmopolite en voie d’extinction, elle laisse derrière elle un cercle d’amis fidèles et une vieille famille de domestiques d’Agami qu’elle considérait comme la sienne. Un Français installé sur place, à la tête d’une fondation culturelle franco-égyptienne, refuse la thèse officielle et mène, avec l’aide d’un jeune assistant et d’un inspecteur de police, une enquête feutrée pour comprendre ce qui s’est réellement passé.
Au fil des cafés sirotés, des chichas fumées et des confidences arrachées, l’auteur déroule en parallèle toute la vie de Mona depuis 1945, des fastes des salons d’avant Nasser aux séquestres des années 1960, des amours discrets aux secrets enfouis. Plus qu’un polar, La Dame d’Alexandrie est une fresque magnifique consacrée à une cité cosmopolite, à ses langues mêlées, à ses familles, et à un monde dont les dernières lueurs s’éteignent doucement sous nos yeux.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.



















