Entre le rayon mythologie et les romans à l’eau de rose
Une odeur de papier fatigué, deux immenses bibliothèques qui semblent se refermer comme des mâchoires, un parquet qui craque dans la pénombre : c’est dans une librairie vieillotte de Quaregnon que Florent Mambourg installe son thriller. Lise Dama, vingt-deux ans, orpheline ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil, y traverse la rue chaque matin depuis sept ans pour apporter à Paul, le vieux libraire qui l’a prise sous son aile à quinze ans, un café au lait qu’elle s’amuse à rebaptiser « lait au café ». Ce rituel tendre se brise une nuit. Un cauchemar d’une précision troublante la cloue, paralysée et muette, dans un coin de la boutique, où elle assiste sans pouvoir bouger à la fureur d’une silhouette. Au réveil, la frontière entre le rêve et la réalité commence à vaciller, et l’enquête peut démarrer.
Le choix du lieu n’a rien d’innocent. Deux rayons s’y font face comme les deux pôles du roman : la mythologie, avec ses dieux jaloux et ses tragédies sanglantes, et les romans à l’eau de rose, que Lise effleure en rougissant parce qu’elle y croit un peu trop. Pour se protéger de ses propres élans sentimentaux, la jeune femme se rabat d’ailleurs sur les thrillers. Ce détail savoureux sonne comme une déclaration d’intention de l’auteur. Tout le livre oscille entre ces deux étagères, la noirceur du crime et le battement du cœur, sans jamais choisir définitivement son camp.
Florent Mambourg construit son récit en chapitres brefs et nerveux, souvent clos sur une phrase en suspens qui pousse vers la page suivante. Cette mécanique du cliffhanger, très efficace, s’accompagne d’une vraie attention à la psychologie de Lise : sa culpabilité diffuse, son penchant à s’accuser de ce qu’elle n’a pas su empêcher, sa façon de se recroqueviller dans un pull trop grand d’où ne dépassent que le bout de ses doigts. Publié aux éditions Academia, ce polar belge pose ainsi sa promesse : une intrigue criminelle tendue, portée par une héroïne fragile qui intrigue autant les enquêteurs que le lecteur.
Gio et « le gamin », un tandem qui grince
Sur la scène de crime débarquent deux policiers que tout oppose. Andrew Tiebo, vingt-cinq ans, nommé inspecteur principal au sortir de ses études de criminologie, découvre son premier cadavre avec une nausée qu’il peine à cacher, puis commet la bourde de consoler la suspecte dans ses bras. Face à lui, Gio Ferri, soixante-deux ans, vieux briscard bourru qui verse un fond d’Amaretto dans un café toujours froid. Ses « bordel » reviennent si souvent que son cadet finit par lui rappeler que ce mot n’est pas un signe de ponctuation. Entre eux, le courant passe d’abord sous forme de court-circuit.
L’auteur tire de cette friction un ressort comique irrésistible. La reconstitution du meurtre tourne à la partie de ping-pong, chacun renvoyant à l’autre l’indice qu’il croit avoir déniché, jusqu’au franc duel de coqs. Le dîner au « Dolce Grill » compte parmi les scènes les plus savoureuses du livre : Gio y enchaîne mezze, brochette, Orval et dame blanche pendant qu’Andrew consulte en douce un compte en banque déjà dans le rouge. Les surnoms fusent, « gamin » d’un côté, « vieux croûton » de l’autre. Josh, le scientifique fanfaron qui engloutit les croissants destinés aux inspecteurs, complète ce trio haut en couleur. Le langage est vert, parfois cru, et assume pleinement cette gouaille de commissariat.
Sous la carapace, pourtant, Florent Mambourg glisse une tendresse qui donne au duo sa profondeur. Un geste discret, une main posée sur une cuisse qui tremble pendant un interrogatoire, suffit à révéler le mentor derrière le râleur. Gio porte une blessure ancienne qu’il préfère taire. Andrew masque un manque d’estime de lui-même par l’humour et par une écoute sans faille des autres. Au fil des pages, leur relation devient une filiation de cœur, faite de reproches, de dürums partagés et de silences éloquents. C’est sans doute dans ce compagnonnage rugueux que le roman trouve l’un de ses meilleurs équilibres entre légèreté et gravité.
Des vers anonymes à l’encre invisible
Entre les chapitres numérotés, une autre voix se glisse. Brève, rimée, en italique, sous un intitulé qui reprend le titre du livre, elle tutoie un « tu » avec une familiarité glaçante. « Je te surveille, ne l’oublie pas », souffle-t-elle, ou encore « Ton cocon sera ma maison ». Ces petits poèmes de quelques vers forment une sorte de chœur antique dévoyé, un contrepoint lyrique qui commente l’action, annonce les drames et nargue les policiers. Le lecteur a ainsi une longueur d’avance sur Gio et Andrew, sans pour autant percer l’identité de celui qui tient la plume.
Le dispositif se prolonge dans l’intrigue elle-même. Une boîte découverte lors d’une perquisition contient une dizaine de messages, imprimés en cursive sur des cartons au format de cartes de visite, comme si leur auteur signait son forfait. S’y ajoutent des photographies : le visage de Paul y est barré d’une croix méticuleusement repassée au marqueur rouge, tandis que le corps de Lise disparaît sous des ratures rageuses. Plus tard, sous la lampe ultraviolette de la scientifique, des annotations jusque-là invisibles apparaissent, dont deux énigmatiques paires de lettres inscrites sur le visage des inspecteurs. La poésie devient pièce à conviction.
Florent Mambourg exploite avec habileté cette dimension théâtrale du crime. Josh avance l’hypothèse d’un meurtrier qui se rêve artiste, découpe ses méfaits comme les actes d’une pièce et savoure la mise en scène autant que la violence. L’écart entre la délicatesse de la versification et la brutalité du propos installe un malaise tenace, une beauté vénéneuse qui colore tout le récit. Relus après coup, ces interludes révèlent une construction plus fine qu’il n’y paraît, où plus d’une strophe glisse un signe que l’on n’avait pas su lire. Tenu avec constance sur une cinquantaine d’intermèdes, le procédé varie assez ses tonalités pour ne rien perdre de son pouvoir d’inquiéter.
Une bande d’amis sous la lumière bleue
Autour de Lise gravite une petite tribu de cinq inséparables, dont les photos sont accrochées par des pinces à linge dans un appartement presque nu. Baptiste, grand brun à la répartie facile, ex-petit ami devenu meilleur ami, écrit des poèmes et photographie le monde avec un appareil digne d’un reporter animalier. Lio, blond extraverti, distribue des surnoms botaniques ou fruités, « mon nénuphar en fleur », « mon pamplemousse d’Asie », et sert de ciment au groupe : c’est celui qui s’oublie pour que les autres sourient. Alice, le « Netflix » de la bande, collectionne les anecdotes croustillantes comme d’autres les saisons d’une série. Laure, baba cool au rire tonitruant, a la tête dans les nuages et un joint au bout des doigts.
Les interrogatoires de ce quatuor offrent un intermède de pure comédie. Alice propose comme alibi une vidéo datée dont les inspecteurs interrompent la lecture en catastrophe. Laure évoque sans sourciller ses rendez-vous avec son dealer, en assurant que cela ne regarde pas les « vrais » policiers. Lio drague ouvertement un Andrew écarlate, tandis que Baptiste oppose une arrogance glaciale qui hérisse aussitôt Gio. Le vieux flic, hilare, réclame du pop-corn. Mais derrière la farce, chacun devient un suspect possible, et la lumière bleue de la scientifique semble balayer la bande tout entière.
Tout l’intérêt de cette galerie tient à la manière dont l’auteur fissure peu à peu les rôles que chacun s’est donnés. La commère, le boute-en-train, la fumeuse lunaire, l’ex jaloux : autant de masques sociaux derrière lesquels se cachent des solitudes, des peurs, une tendresse inavouée. Une confidence inattendue, quelques lignes couchées sur le papier, un éclat de colère suffisent à révéler l’épaisseur de ces jeunes adultes que l’on aurait pu croire caricaturaux. Florent Mambourg fait de l’amitié un terrain à la fois miné et précieux, où la loyauté se mesure à l’aune du soupçon, et où le lecteur, comme les enquêteurs, ne cesse de revoir ses certitudes.
Du RAVeL à la friterie, un Borinage sans fard
Ni mégapole anonyme ni fjord brumeux : l’action se déploie dans le Borinage, entre Quaregnon, Saint-Ghislain, Frameries et Mons, et l’auteur arpente la région avec la familiarité de celui qui en connaît chaque rond-point. Depuis la vitre d’une voiture, Lise regarde défiler le dragon de l’Espace Magnum, l’hôpital de Hornu et les promeneurs du RAVeL, ces anciennes voies ferrées rendues aux piétons et aux cyclistes. Le Marché aux Herbes de Mons, la Grande Rue de Saint-Ghislain, la place d’Eugies et ses chevaux qui viennent au-devant de Gio en promenade, les abords du Sparkoh : tout cela compose une géographie concrète, presque cartographique, qui ancre le suspense dans le bitume.
Cette région se goûte autant qu’elle se parcourt. On passe devant « La Récré », la friterie préférée de Gio. On commande un dürum sauce pitta et oignons frais à dix heures du matin. On trinque à l’Orval, à la Moinette ou à la Bush, on affonne des mètres de bière autour d’un tonneau en jouant au 421. Le Borinage de Florent Mambourg n’a rien d’une carte postale : il est populaire, attablé, bavard, avec ses commissariats à court d’effectifs et ses coupes budgétaires qui empêchent de protéger ceux qui en auraient besoin.
La langue suit le même mouvement. Les belgicismes fleurissent sans complexe : un « brol » pour désigner le chaos de l’enquête, un « dikkenek » pour épingler le scientifique trop sûr de lui, un GSM en guise de portable, un « training » pour la tenue de sport, sans oublier l’inoubliable « un chien avec un capiau, tu lui parlerais ! » ou le « buiten » flamand lâché par Gio. Des notes de bas de page éclairent le lecteur non belge sans casser le rythme. Loin d’être un simple vernis, cette couleur locale donne au roman une voix singulière et une chaleur humaine qui contrebalancent la noirceur des crimes. Certains chapitres laissent l’impression d’avoir partagé une table de brasserie avec ceux qui les habitent.
Brel, Orelsan et Bring Me the Horizon en bande-son
Rares sont les polars aussi musicaux. Andrew se réveille au son du duo de rap Antes & Madzes, écouté en boucle au point de devoir changer de playlist, puis traverse la région vitres baissées, Bring Me the Horizon à plein volume. Quand Lise, assise à l’arrière, reconnaît « Can You Feel My Heart » et lance qu’un tel morceau s’écoute fort ou ne s’écoute pas, quelque chose se noue entre eux, plus sûrement que par n’importe quelle déclaration. Toutes les références sont signalées en notes et dessinent une cartographie affective d’une étonnante précision.
Chacun possède son refuge sonore. Gio cache derrière la sonnerie de son téléphone un classique de Jacques Brel dont il refuse d’expliquer le choix à ses collègues, et ce secret fredonné en dit plus long sur lui que tous ses jurons. Une lecture aléatoire glisse « L’encre de tes yeux » de Francis Cabrel dans les écouteurs d’Andrew au moment le plus mal choisi, ou le mieux choisi, tandis qu’à sa fenêtre Lise lui répond sans le savoir avec Véronique Sanson. Orelsan, son rappeur favori, devient un langage commun, et un titre de Kemmler pose plus tard des mots sur ce que les protagonistes n’osent formuler. La musique remplace les aveux, comble les silences et trahit les émotions que chacun s’efforce de contenir.
L’auteur se sert de ces chansons comme d’un véritable outil de montage. Une séquence fait ainsi alterner trois appartements plongés dans la nuit : trois concerts sur trois écrans, trois solitudes qui chantent chacune leur peine sans s’entendre. Ce procédé presque cinématographique offre au roman une respiration inattendue au cœur de la tension. Du métalcore à la chanson française la plus intemporelle, en passant par le rap, cette bande-son éclectique reflète aussi le choc des générations entre le vieux flic et son adjoint. Elle donne envie de prolonger la lecture casque sur les oreilles et confère à l’ensemble une sensibilité pop qui le distingue de bien des thrillers plus austères.
Un long corridor de portes closes
Au détour d’un chapitre, Florent Mambourg fait entrer le lecteur dans l’esprit d’Andrew à travers une image saisissante : un couloir interminable bordé de centaines de milliers de portes, sans numéro ni serrure, chacune ornée d’une poignée dorée et d’une étiquette soigneusement tracée, « Amis d’enfance », « Confidences légères », « Lourds secrets ». Plus on avance, plus la lumière faiblit, plus l’humidité suinte du plafond, jusqu’à une ultime porte de bois massif, cadenassée et fissurée, derrière laquelle quelque chose tambourine pour sortir. Cette métaphore filée offre sans doute la clé de lecture la plus juste du roman.
Dans « Dans l’ombre de sa lumière », chacun garde en effet sa propre porte verrouillée. Gio enferme une vieille douleur sous ses ronchonnements. Andrew étouffe ses doutes derrière sa tchatche et son art d’écouter les autres. Lise porte les cicatrices d’une enfance passée de foyer en foyer, et ses amis eux-mêmes jouent des rôles pour ne pas laisser voir leurs failles. Le titre prend alors tout son relief : là où brille une lumière, une ombre se projette, et la frontière entre protection et menace, entre amour et emprise, se révèle d’une fragilité vertigineuse. L’auteur explore ces zones grises avec une sincérité qui dépasse le simple jeu de piste criminel.
Florent Mambourg signe ainsi un thriller qui mêle enquête policière, romance contrariée et exploration psychologique. Il s’appuie sur un duo d’enquêteurs attachant, un ancrage borain généreux et une construction qui alterne chapitres d’action et intermèdes poétiques. Le rythme soutenu, l’humour des répliques et la musique omniprésente allègent la noirceur sans l’édulcorer, et l’intrigue réserve jusque dans ses derniers chapitres des retournements qu’il serait criminel de dévoiler. Reste l’image du corridor, qui accompagne longtemps : celle d’un roman où chaque visage cache une pièce condamnée, et où la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui tue, mais ce qui pousse un être à garder si obstinément certaines portes fermées.
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Mots-clés : Dans l’ombre de sa lumière, Florent Mambourg, thriller psychologique, polar belge, Borinage, enquête criminelle, Éditions Academia
Extrait Première Page du livre
« 1
« Que se passe-t-il ? Il fait noir, j’ai froid… j’ai peur. Pourquoi suis-je incapable de bouger ? »
Dans sa tête, ces mots résonnaient. Elle voulait les crier, s’arracher la gorge pour que quelqu’un l’entende et lui vienne en aide. Son esprit semblait flotter à l’extérieur de son corps ; elle ne contrôlait plus rien. En position fœtale, elle restait prostrée dans le coin de la pièce, entre deux immenses bibliothèques qui lui donnaient la sensation d’étouf-fer encore un peu plus.
« Respire, calme-toi… Reprenons depuis le début, tout ira bien. Voilà qu’en plus d’être pétrifiée, je me parle à moi-même. Non, stop, concentre-toi, Lise ! »
Dans sa tête, une véritable guerre se déchaînait. D’un côté, la panique passait à l’offensive et lui assenait des coups violents.
De l’autre, essayant de se protéger derrière sa tranchée, la lucidité repre-nait peu à peu le dessus, renvoyant l’ennemi derrière ses positions. Lise commença à ressentir des sensations familières. Le bois avec lequel son bras était en contact, l’odeur de renfermé… Elle ferma len-tement ses paupières, prit une profonde inspiration. Brusquement, tout devint limpide. Cette odeur, c’était celle des livres qui ne quittaient presque jamais ce lieu. Les meubles qui l’entouraient, aussi imposants fussent-ils, commençaient finalement à la rassurer. Elle se souvenait maintenant !
Les yeux fermés, elle eut le sentiment que le jour s’était levé et que la fenêtre au fond de la salle laissait entrer les premiers rayons de soleil. Ceux-ci rebondissaient sur le miroir d’en face, illuminant la rangée consacrée à la mythologie. La chaleur qui s’en dégageait était un véritable bonheur, elle laissait, comme à son habitude, ses doigts glisser délicatement le long des tranches des ouvrages pour arriver à son rayon préféré. Elle connaissait par cœur l’ensemble des livres qui s’y trouvaient. Pourtant, à chaque arrêt en face de ce présentoir, ses joues rosissaient. Ces romans à l’eau de rose, elle y croyait trop et, comme pour s’en prémunir, elle s’adonnait à la lecture d’un genre bien différent : les thrillers.
Ceux-ci se trouvaient dans la rangée juste à côté, mais elle mettait toujours plus de temps pour s’y rendre. Une fois cette boucle accomplie, elle se retournait face à cet immense comptoir dis-proportionné par rapport à la taille du libraire qui s’y tenait. »
- Titre : Dans l’ombre de sa lumière
- Auteur : Florent Mambourg
- Éditeur : Éditions Academia
- ISBN : 9782806140517
- Format : Broché
- Nationalité : Belgique
- Langue : Français
- Date de publication : 10/09/2026
- Nombre de pages : 322 pages
- Genre : Thriller psychologique, polar belge
- Sujets traités : Enquête criminelle, Duo d’enquêteurs, Amitié, Amour, Culpabilité, Familles d’accueil, Borinage, Musique
Résumé
Chaque matin, Lise Dama, jeune orpheline de vingt-deux ans, traverse la rue pour apporter un café à Paul, le vieux libraire de Quaregnon qui l’a recueillie à l’adolescence. Une nuit, un cauchemar d’une précision glaçante la montre paralysée dans la librairie, témoin d’un meurtre. Au matin, la réalité rejoint le rêve et Lise devient la première suspecte.
L’enquête revient à Gio Ferri, inspecteur bourru proche de la retraite, et à Andrew Tiebo, jeune recrue fraîchement diplômée, troublé par la principale témoin. Des messages anonymes en vers se mettent à cibler l’entourage de Lise. Les deux policiers vont alors devoir sonder une bande d’amis pleine de secrets et affronter un adversaire qui semble toujours avoir un coup d’avance.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.











