Fred Vargas signe un polar gothique irrésistible avec « Sur la dalle »

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L’univers de Louviec : un village breton entre tradition et mystère

Dans « Sur la dalle », Fred Vargas transplante son commissaire Adamsberg loin de Paris pour l’immerger dans l’univers particulier de Louviec, petit village breton qui devient bien plus qu’un simple décor. Cette bourgade millénaire, avec ses ruelles pavées et ses maisons de granit, se dresse comme un personnage à part entière de l’intrigue. L’auteure dessine un territoire où chaque pierre semble imprégnée d’histoire, où les légendes anciennes côtoient le quotidien des habitants avec une naturelle évidence. Les descriptions architecturales – voûtes romanes, colonnes médiévales, auberge aux allures de cloître – tissent une toile gothique qui enveloppe progressivement le lecteur.

L’authenticité de ce microcosme rural frappe par sa précision ethnographique. Vargas ne se contente pas de planter un décor pittoresque ; elle restitue l’âme d’une communauté bretonne avec ses codes sociaux particuliers, ses superstitions tenaces et son rapport singulier au temps. Le village vit au rythme des saisons, des traditions culinaires de l’aubergiste Johan, des rumeurs qui circulent plus vite que le vent entre les maisons. Cette société en vase clos, où « tout se sait » selon l’expression consacrée, devient le terreau idéal pour l’épanouissement du mystère criminel.

La dimension légendaire s’infiltre naturellement dans cette réalité contemporaine à travers la figure du Boiteux de Combourg, fantôme séculaire dont les apparitions nocturnes terrorisent les habitants. Cette cohabitation entre rationnel et irrationnel, entre enquête policière moderne et croyances ancestrales, constitue l’une des forces du roman. Vargas manipule habilement ces éléments pour créer une atmosphère où le doute plane constamment : le surnaturel sert-il de paravent au criminel ou révèle-t-il une vérité plus profonde sur la nature humaine ?

L’écrivaine exploite également les tensions sociales qui traversent cette communauté apparemment paisible. Derrière la façade harmonieuse du village se cachent des rancœurs anciennes, des exclusions silencieuses et des hiérarchies non dites. Louviec devient alors le miroir grossissant de problématiques universelles – le rejet de la différence, la vengeance sociale, le poids des secrets – qui trouvent dans ce cadre resserré une résonance particulièrement saisissante.

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Le commissaire Adamsberg et ses méthodes d’investigation atypiques

Jean-Baptiste Adamsberg déploie dans « Sur la dalle » toute la singularité de son approche investigative, bien éloignée des canons traditionnels du polar. Son fameux « je ne sais pas », loin d’être un aveu d’impuissance, révèle une philosophie de l’enquête fondée sur l’intuition et l’observation oblique. Vargas nous présente un détective qui privilégie la flânerie contemplative aux interrogatoires systématiques, préférant s’allonger sur un dolmen vieux de quatre mille ans ou tremper ses pieds dans une rivière plutôt que d’éplucher frénétiquement les dossiers. Cette méthode apparemment désinvolte masque en réalité une intelligence sensible qui capte les détails négligés par ses collègues.

Le commissaire évolue dans l’enquête comme un naturaliste observe un écosystème, laissant venir à lui les indices plutôt que de les traquer. Sa capacité à saisir l’importance d’un détail apparemment insignifiant – les piqûres de puces sur les victimes – illustre parfaitement cette approche périphérique du mystère. Là où d’autres se focalisent sur les éléments spectaculaires, Adamsberg développe une théorie entière à partir de traces microscopiques, démontrant que la vérité se niche souvent dans l’infinitésimal. Son don pour le dessin, qui lui permet de fixer les visages avec une précision photographique, symbolise cette acuité particulière du regard.

Face aux résistances de ses collègues, notamment du très cartésien Matthieu, Adamsberg incarne une forme de résistance poétique à la bureaucratie policière. Ses « échappées » vers la pêche fictive ou ses longues méditations ambulatoires exaspèrent autant qu’elles fascinent son entourage professionnel. Vargas joue subtilement sur cette tension entre efficacité supposée des méthodes orthodoxes et fécondité réelle de l’approche adamsbérgienne. Le personnage devient ainsi le porte-parole d’une philosophie de l’investigation où la lenteur n’est pas paresse mais maturation nécessaire de la pensée.

Cette originalité méthodologique trouve sa pleine expression dans le traitement des témoignages et des preuves. Adamsberg ne se contente pas d’enregistrer les dernières paroles d’un mourant ; il les filme, les analyse image par image, scrutant le mouvement des lèvres pour déceler la vérité derrière les apparences sonores. Cette approche quasi scientifique, mêlée à une intuition presque mystique, fait du commissaire un enquêteur hybride, à la croisée entre Sherlock Holmes et un sage oriental. Vargas parvient ainsi à renouveler les codes du genre policier en proposant un héros qui résout les énigmes autant par l’émotion que par la raison.

La construction de l’intrigue : entre légendes locales et crimes contemporains

L’architecture narrative de « Sur la dalle » repose sur un savant entrelacement entre passé légendaire et violence contemporaine, Fred Vargas orchestrant cette rencontre avec une maîtrise remarquable du suspense. Le fantôme du Boiteux de Combourg, comte médiéval à la jambe de bois, surgit du XVIIe siècle pour hanter les nuits de Louviec, créant un climat d’inquiétude propice aux crimes les plus modernes. Cette superposition temporelle n’est pas qu’un artifice gothique ; elle structure véritablement l’intrigue en établissant des correspondances troublantes entre les apparitions spectrales et les assassinats qui ensanglentent le village. L’auteure exploite cette coïncidence avec subtilité, laissant planer le doute sur la nature exacte de ces liens jusqu’aux révélations finales.

Le génie de Vargas réside dans sa capacité à faire de la superstition locale un véritable moteur dramatique. Les croyances autour du piétinement des ombres, apparemment anecdotiques, deviennent progressivement centrales dans la compréhension des mobiles criminels. Cette transformation du folklore en élément criminologique témoigne d’une construction narrative particulièrement soignée, où chaque détail ethnographique trouve sa justification dans l’économie générale du récit. Les « Ombreux » et les « Ombristes », ces factions opposées par une superstition séculaire, incarnent les tensions sociales qui couvent sous l’apparente tranquillité villageoise.

L’enquête elle-même épouse cette logique du dévoilement progressif, où chaque indice révélé en cache un autre plus profond. L’importance accordée aux œufs écrasés dans les mains des victimes illustre parfaitement cette méthode : ce qui apparaît d’abord comme une bizarrerie morbide se révèle porteur d’un symbolisme précis, lié à des traumatismes anciens et à des secrets enfouis. Vargas dose habilement ces révélations, évitant l’écueil de la surcharge symbolique tout en maintenant la cohérence de son système de signes. Le lecteur assiste ainsi à une véritable archéologie du crime, où chaque couche mise au jour éclaire différemment l’ensemble du mystère.

Cette construction en abyme trouve son aboutissement dans la révélation de l’identité du faux Boiteux, twist narratif qui réconcilie définitivement légende et réalité criminelle. L’auteure parvient à maintenir jusqu’au bout l’ambiguïté entre explication rationnelle et persistance du mystère, caractéristique essentielle de son art du polar. Cette capacité à préserver une part d’inexpliqué, même après la résolution de l’énigme criminelle, confère au roman une profondeur qui dépasse le simple divertissement policier pour toucher à l’universel de la condition humaine.

Les personnages secondaires : une galerie de portraits authentiques

L’univers de « Sur la dalle » s’enrichit d’une constellation de personnages secondaires qui transcendent le simple rôle de figurants pour devenir les véritables âmes du récit. Johan, l’aubergiste colossal aux passions baroques, incarne cette humanité généreuse et complexe que Vargas sait si bien croquer. Son obsession pour l’hirondelle blanche, ses chants de Rameau légèrement faux, sa cuisine raffinée et ses visions poétiques en font un personnage attachant par ses contradictions mêmes. L’auteure évite l’écueil du pittoresque forcé en dotant Johan d’une épaisseur psychologique qui le rend crédible : sa peur du « trou noir » de la tristesse explique son activisme perpétuel et sa générosité expansive.

Josselin de Chateaubriand représente sans doute l’une des créations les plus fascinantes du roman. Ce sosie troublant de l’écrivain romantique, prisonnier malgré lui de sa ressemblance, cristallise les thématiques de l’identité et du poids de l’héritage. Vargas explore avec finesse le fardeau que représente cette similitude physique, transformant ce qui pourrait être un simple artifice romanesque en véritable réflexion sur la destinée individuelle face aux attentes sociales. Le personnage navigue entre dignité naturelle et lassitude profonde, incarnant une forme de noblesse moderne qui refuse l’imposture tout en subissant les contraintes de son apparence.

Maël, l’ancien bossu devenu comptable discret, offre un portrait saisissant de la revanche sociale par procuration. Son parcours de paria transformé en vengeur fantomatique révèle les blessures invisibles que peut infliger l’exclusion. L’auteure traite ce personnage avec une empathie remarquable, montrant comment l’humiliation subie peut se muer en stratégie de résistance. Ses activités de chantage aux fraudeurs fiscaux, loin d’être simplement condamnables, s’inscrivent dans une logique de redistribution sauvage qui interroge nos conceptions de la justice.

La galerie des suspects potentiels – Le Roux le plombier brutal, Kerouac l’instituteur frustré, les divers artisans du village – témoigne de l’art consommé de Vargas pour camper des personnages en quelques traits précis. Chacun porte en lui une part d’ombre qui le rend crédible comme meurtrier potentiel, sans jamais sombrer dans la caricature. Cette capacité à insuffler une humanité complexe même aux figures les plus secondaires constitue l’une des forces majeures du roman, créant un écosystème narratif d’une richesse rare où chaque habitant de Louviec semble porter sa propre histoire, ses propres blessures et ses propres secrets.

L’atmosphère gothique : superstitions, fantômes et réalité criminelle

Fred Vargas déploie dans « Sur la dalle » une atmosphère gothique d’une remarquable intensité, où l’inquiétante étrangeté naît de la cohabitation entre rationalité moderne et archaïsmes persistants. Le village de Louviec baigne dans une pénombre psychologique ponctuée par les échos du pilon spectral, ces martèlements nocturnes qui résonnent sur les pavés comme un métronome de l’angoisse. L’auteure maîtrise parfaitement l’art de la suggestion, distillant une tension sourde qui transforme chaque ruelle médiévale en couloir potentiel de cauchemar. Cette ambiance oppressante ne relève pas de l’artifice gratuit mais s’enracine dans une géographie mentale où le passé refuse obstinément de s’effacer.

Les superstitions locales deviennent sous la plume de Vargas de véritables instruments dramaturgiques. La croyance au piétinement des ombres, loin d’être une simple curiosité ethnographique, structure véritablement les rapports sociaux et alimente les tensions communautaires. Cette division manichéenne entre « Ombreux » et « Ombristes » révèle comment les peurs ancestrales peuvent cristalliser des conflits très contemporains. L’auteure exploite cette dichotomie avec subtilité, montrant que derrière l’apparente naïveté de ces croyances se cachent des enjeux de pouvoir et de domination sociale parfaitement rationnels.

Le fantôme du Boiteux de Combourg fonctionne comme un catalyseur narratif d’une efficacité redoutable. Sa présence spectrale, authentifiée par les témoignages convergents des habitants, crée un climat de peur collective qui facilite paradoxalement les crimes les plus terre-à-terre. Vargas joue magistralement sur cette ambivalence, utilisant le surnaturel comme paravent du criminel tout en préservant une part irréductible de mystère. Cette stratégie narrative permet d’entretenir jusqu’aux dernières pages une incertitude féconde sur la nature exacte des phénomènes observés.

L’efficacité de cette atmosphère gothique réside également dans son ancrage topographique précis. Les descriptions de l’architecture romane, des voûtes séculaires et des pierres millénaires ne relèvent pas du simple décorum mais participent activement à la création d’un imaginaire où le temps semble suspendu. Louviec devient ainsi une entité quasi vivante, un personnage à part entière dont les humeurs et les secrets influencent directement le cours de l’intrigue. Cette personnification du lieu, caractéristique du genre gothique, trouve chez Vargas une expression particulièrement aboutie qui transcende les conventions pour toucher à l’universel de nos rapports ambigus avec l’irrationnel.

Le traitement du suspense : indices, fausses pistes et révélations

Dans « Sur la dalle », Fred Vargas orchestre un suspense d’une sophistication remarquable, jouant avec virtuosité sur les attentes du lecteur habitué aux codes du polar classique. L’auteure distille ses indices selon une logique apparemment chaotique qui reflète la méthode même d’Adamsberg : les piqûres de puces sur les victimes, détail microscopique ignoré par les enquêteurs traditionnels, deviennent progressivement la clé de voûte de toute l’investigation. Cette approche oblique du mystère, où l’infinitésimal révèle l’essentiel, témoigne d’une maîtrise consommée de l’art du suspense. Vargas parvient à transformer ce qui pourrait sembler anecdotique en fil d’Ariane conduisant inexorablement vers la vérité.

L’exploitation des fausses pistes atteint dans ce roman un degré de raffinement particulièrement abouti. L’accumulation d’indices contre Josselin de Chateaubriand – son couteau, son foulard, sa prétendue qualité de gaucher – forme un faisceau de présomptions si cohérent qu’il en devient suspect. L’auteure manipule habilement cette logique de l’évidence trompeuse, démontrant que la vérité criminelle se cache souvent derrière les apparences les plus convaincantes. Cette stratégie narrative permet de maintenir le doute jusqu’aux révélations finales tout en respectant l’intelligence du lecteur, qui peut déceler les failles dans l’accusation si évidente.

La gestion des révélations progressives révèle la science consommée de Vargas en matière de construction dramatique. L’importance symbolique des œufs écrasés dans les mains des victimes ne se dévoile qu’au terme d’un patient travail de décryptage qui mime celui de l’enquête elle-même. Cette méthode de l’effeuillage successif évite l’écueil de la révélation brutale tout en préservant la cohérence de l’intrigue. Chaque élément révélé éclaire rétrospectivement les événements précédents sans jamais donner l’impression d’un artifice gratuit.

L’art de Vargas culmine dans sa capacité à transformer les moments de doute en accélérateurs dramatiques. L’analyse minutieuse des dernières paroles du maire, où la distinction entre « brian » et « brion » devient cruciale, illustre parfaitement cette alchimie narrative qui fait de l’incertitude un moteur du récit. Cette attention portée aux nuances infinitésimales, caractéristique de l’approche adamsbérgienne, permet à l’auteure de renouveler les ressorts traditionnels du polar en privilégiant la finesse d’observation sur la spectaculaire révélation. Le suspense naît ainsi moins des coups de théâtre que de l’accumulation patiente d’indices ténus qui finissent par dessiner une vérité d’autant plus saisissante qu’elle était cachée sous l’évidence même.

Les thèmes sociaux : exclusion, vengeance et justice populaire

« Sur la dalle » révèle sous sa surface policière une réflexion profonde sur les mécanismes d’exclusion qui régissent les communautés humaines. Le parcours de Maël, ancien « Bossu » du village, cristallise cette thématique avec une acuité particulière. Vargas dépeint avec justesse la violence insidieuse du rejet social, montrant comment l’apparence physique peut condamner un individu à une existence marginale. L’auteure évite cependant l’écueil du pathos en dotant son personnage d’une intelligence remarquable et d’une capacité de résistance qui transforment sa différence en force secrète. Cette approche nuancée révèle la complexité des rapports de domination dans les sociétés rurales, où la solidarité apparente masque souvent des hiérarchies implacables.

La dimension vengeresse qui traverse le roman trouve son expression la plus subtile dans les stratégies de résistance développées par les personnages marginalisés. Les activités de chantage de Maël envers les fraudeurs fiscaux s’inscrivent dans une logique de redistribution sauvage qui interroge nos conceptions traditionnelles de la justice. Vargas présente cette forme de banditisme social avec une ambiguïté assumée, ni condamnant ni excusant ces pratiques mais les replaçant dans leur contexte sociologique. Cette approche permet d’explorer les zones grises de la moralité, où les victimes d’hier deviennent les justiciers d’aujourd’hui selon des codes qui échappent au droit positif.

Les superstitions locales fonctionnent comme des révélateurs de tensions sociales plus profondes que ne le laisse supposer leur apparente naïveté. La guerre sourde entre « Ombreux » et « Ombristes » autour du piétinement des ombres masque en réalité des conflits de classe et des rivalités personnelles qui trouvent dans cette croyance ancestrale un exutoire socialement acceptable. L’auteure démonte avec finesse ces mécanismes de déplacement, montrant comment les communautés rurales canalisent leurs frustrations à travers des rituels qui préservent l’apparence de la cohésion sociale. Cette analyse anthropologique enrichit considérablement la dimension criminologique du récit.

L’évocation des traumatismes liés aux avortements clandestins révèle une autre facette de cette justice populaire, où les secrets enfouis finissent par ressurgir sous forme de violence meurtrière. Vargas aborde ces questions délicates avec la subtilité qui la caractérise, évitant les jugements moraux simplistes pour explorer les blessures durables qu’infligent certaines situations limites. Le mobile du tueur, lié à ces drames intimes, illustre comment les non-dits sociaux peuvent se transformer en bombes à retardement, explosant des années plus tard selon une logique implacable. Cette dimension temporelle de la vengeance confère au roman une profondeur qui dépasse largement le cadre du divertissement policier pour toucher à l’universel des passions humaines.

Un polar singulier dans l’œuvre de Fred Vargas

« Sur la dalle » s’inscrit naturellement dans la continuité de l’œuvre de Fred Vargas tout en marquant une évolution sensible dans l’art de la romancière. On y retrouve les marques distinctives qui ont fait le succès de ses précédents romans : l’anticonformisme d’Adamsberg, l’attention portée aux détails microscopiques, l’humour tendre qui tempère la noirceur criminelle. Pourtant, ce roman se distingue par une ampleur nouvelle dans le traitement de l’espace et du temps narratifs. L’immersion prolongée dans l’univers breton permet à l’auteure de développer une fresque sociale d’une richesse inédite, où chaque personnage secondaire acquiert une épaisseur romanesque remarquable. Cette expansion géographique et humaine témoigne d’une maturité créatrice qui enrichit considérablement la palette narrative de Vargas.

L’intégration des éléments fantastiques dans la trame policière atteint dans ce roman un degré de sophistication particulièrement abouti. Là où d’autres œuvres de l’auteure flirtaient parfois avec l’irrationnel de manière plus ponctuelle, « Sur la dalle » construit véritablement son intrigue sur cette cohabitation entre réel et surnaturel. Le fantôme du Boiteux ne relève pas du simple effet de manche gothique mais structure l’ensemble de la narration, créant une atmosphère unique dans la bibliographie vargasienne. Cette audace formelle révèle une confiance artistique qui permet à l’écrivaine d’explorer de nouveaux territoires esthétiques sans renier ses spécificités.

La dimension chorale du récit constitue également une innovation notable dans l’écriture de Vargas. Si Adamsberg demeure le pivot de l’enquête, la multiplicité des voix narratives et la richesse de la galerie de personnages créent une polyphonie rare dans le genre policier. Johan l’aubergiste, Maël l’ancien bossu, Josselin le sosie de Chateaubriand composent un ensemble vocal où chaque timbre apporte sa couleur particulière. Cette orchestration narrative révèle une maîtrise technique qui place ce roman parmi les plus accomplis de l’auteure, démontrant sa capacité à renouveler sa manière sans perdre son identité créatrice.

Au terme de cette analyse, « Sur la dalle » apparaît comme une œuvre charnière qui confirme la place singulière de Fred Vargas dans le paysage du polar contemporain. L’alliance réussie entre tradition bretonne et modernité criminologique, entre enquête rationnelle et mystère gothique, entre portraits individuels et fresque collective, fait de ce roman une réussite artistique indéniable. Vargas parvient à concilier les exigences du genre policier avec ses ambitions littéraires plus larges, créant une œuvre qui satisfait autant l’amateur d’énigmes que le lecteur en quête de profondeur psychologique. Cette capacité à transcender les frontières génériques sans les trahir constitue sans doute l’un des secrets de la longévité et de la qualité de son œuvre romanesque.

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Mots-clés : Polar breton, Adamsberg, Atmosphère gothique, Superstitions locales, Enquête criminelle, Village traditionnel, Mystère rural


Extrait Première Page du livre

 » Chapitre I

Le gardien du commissariat du 13e arrondissement de Paris, Gardon, pointilleux jusqu’à la maniaquerie, était à son poste à sept heures trente pile, la tête penchée vers le ventilateur de son bureau pour sécher ses cheveux, selon son habitude, ce qui lui permit d’apercevoir de loin le commissaire Adamsberg approcher à pas très lents, portant sur ses avant-bras un objet non identifié, les paumes tournées vers le ciel, avec autant de précautions que s’il tenait un vase de cristal. Gardon – nom tant approprié à sa fonction qu’il lui avait valu force blagues avant qu’on ne s’en lasse –, n’était pas réputé pour sa vivacité d’esprit mais accomplissait sa mission avec un zèle presque excessif. Mission qui consistait à repérer toute étrangeté en approche, si minime fût-elle, et à en protéger le commissariat. Et pour cette tâche, il excellait, tant par son coup d’œil exercé par des années de service que par la vitesse inattendue de ses réflexes. N’entrait pas qui voulait dans ce saint des saints qu’était la Brigade criminelle, et il fallait que la patte fût plus blanche que neige pour que ce cerbère des lieux – qui était tout sauf impressionnant – acceptât de lever la grille de protection qui fermait l’entrée. Mais nul n’aurait critiqué l’obsession soupçonneuse de Gardon qui avait plus d’une fois décelé les renflements à peine visibles d’armes enfouies sous des vêtements ou douté d’allures trop onctueuses pour lui paraître naturelles et stoppé net les velléités des agresseurs. Le plus souvent, il s’était agi de libérer un prisonnier en détention provisoire, mais parfois de crever la peau d’Adamsberg, ni plus ni moins, et ces alertes devenaient plus nombreuses. Deux tentatives en vingt-cinq mois. Au fil des années et des réussites du commissaire dans les enquêtes les plus tortueuses, sa réputation s’était affermie en même temps que les menaces contre sa vie.

Danger dont Adamsberg ne se souciait en rien, persistant de sorte à venir à pied depuis chez lui jusqu’à la Brigade, tant il était habité par sa nonchalance innée, semblant souvent toucher à de la négligence, voire de l’indifférence, particularité de sa nature qui, si blindés que fussent ses équipiers, les désorientait ou parfois les exaspérait, tout en laissant nombre de ses succès inexpliqués. Succès fréquemment obtenus via des méthodes opaques, si tant est qu’on puisse parler de « méthode » dans le cas d’Adamsberg, et par des chemins détournés où peu parvenaient à le suivre. Au long de ces ramifications inintelligibles de ses enquêtes, qui semblaient parfois tourner le dos à l’objectif, force était pourtant de l’accompagner sans toujours comprendre. Quand ses adjoints – et particulièrement le premier d’entre eux, le commandant Danglard – lui reprochaient cette brume dans laquelle il les laissait se débattre, il écartait les bras en un geste d’impuissance, car il n’était pas rare qu’il ne puisse s’expliquer sa propre démarche à lui-même. Adamsberg suivait son propre vent. « 


  • Titre : Sur la dalle
  • Auteur : Fred Vargas
  • Éditeur : Flammarion
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2023

Résumé

« — Le dolmen dont tu m’as parlé, Johan, il est bien sur la route du petit pont ?
— À deux kilomètres après le petit pont, ne te trompe pas. Sur ta gauche, tu ne peux pas le manquer. Il est splendide, toutes ses pierres sont encore debout.
— Ça date de quand, un dolmen ?
— Environ quatre mille ans.
— Donc des pierres pénétrées par les siècles. C’est parfait pour moi.
— Mais parfait pour quoi ?
— Et cela servait à quoi, ces dolmens ? demanda Adamsberg sans répondre.
— Ce sont des monuments funéraires. Des tombes, si tu préfères, faites de pierres dressées recouvertes par de grandes dalles. J’espère que cela ne te gêne pas.
— En rien. C’est là que je vais aller m’allonger, en hauteur sur la dalle, sous le soleil.
— Et qu’est-ce que tu vas foutre là-dessus ?
— Je ne sais pas, Johan. »
Médiéviste et titulaire d’un doctorat d’histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéologie au CNRS. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Son dernier opus, Quand sort la recluse, a été publié en 2017 chez Flammarion et 2018 chez J’ai lu.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


5 réflexions au sujet de “Fred Vargas signe un polar gothique irrésistible avec « Sur la dalle »”

  1. Hello, j’ai cru comprendre que pas mal de lecteurs n’ont pas aimé Sur la Dalle de Fred Vargas le jour où la dame qui m’a acheté Les Diables du parc que je disais ressembler un petit peu à du Vargas… m’écrivait, par retour de mail (je cite) : « Cher Monsieur
    Je viens de terminer ma lecture. Je comprends que Boldère ait pu faire penser au commissaire de Fred Vargas, mais votre livre est bien meilleur que son dernier opus (Sur la Dalle) ! J’ai apprécié les rebondissements, la balade parisienne, et l’originalité des personnages, y compris secondaires. Je suis partante pour la suite. Tenez-moi au courant.
    Très cordialement
    N J-L 🤗

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    • Merci beaucoup pour ce partage ! C’est toujours intéressant d’avoir le retour des lecteurs, surtout quand il vient directement d’une acheteuse de votre livre. Il est vrai que « Sur la dalle » a divisé les lecteurs habituels de Fred Vargas – certains ont trouvé que ce tome s’éloignait un peu de la formule habituelle de la série Adamsberg. Mais comme souvent avec les auteurs prolifiques, chaque livre trouve son public !
      Ce qui me frappe dans le message que vous partagez, c’est surtout l’enthousiasme de cette lectrice pour « Les Diables du parc ». Recevoir ce type de retour spontané, avec des éléments précis sur ce qu’elle a apprécié (les rebondissements, l’atmosphère parisienne, les personnages), c’est exactement le genre de commentaire qui doit faire plaisir à un auteur. Et le fait qu’elle soit « partante pour la suite » montre que vous avez su créer un univers dans lequel elle a envie de revenir.
      La comparaison avec Vargas est plutôt flatteuse – même si votre lectrice préfère votre dernier opus ! Cela témoigne en tout cas d’une certaine qualité d’écriture dans le genre policier.

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  2. Après des années d’attente, le voici enfin ! Le nouveau roman de Fred Vargas. Je l’achète, impatient, déjà à l’idée des délicieuses heures de lecture qui illumineront mes soirées. Le début me paraît fade, mais peut-être cela fait-il longtemps que je n’ai pas croisé Adamsberg et sa bande ; je me donne donc le temps de me replonger dans l’univers du groupe. Le chaos breton ne tarde pas à se manifester. Oui, car l’enquête semble laborieuse et répétitive, malgré la brutalité des meurtres. Il n’y a ni profondeur ni digression ; tout est concentré dans un enchaînement d’événements qui culminent de façon fastidieuse dans une auberge, tenue par un aubergiste omniprésent et exécrable, où l’auteur laisse le roman s’enliser.

    Les dialogues sont banals, rapides, et les personnages sont méconnaissables. L’attachant et pourtant singulier Adamsberg se trouve ici réduit à une sorte de diseuse de bonne aventure prétentieuse et vantarde, qui devine tout sur le champ, accompagnée du narcoleptique Mercadet qui, ordinateur en main, trouve les réponses à toutes les questions à la vitesse de l’éclair, et de l’imposante Retancourt, qui neutralise elle aussi ses ennemis avec une rapidité digne d’une super-héroïne, tandis que Veyrenc reste introuvable. Les personnages familiers sont des caricatures, les autres à peine esquissés car le roman ne s’attarde que sur l’intrigue, sans la moindre exploration psychologique.

    Ce désastre littéraire est ensuite aggravé, pour le plus grand plaisir des Italiens, par une traduction bâclée. Entre une faute de frappe comme « bambinio » et des erreurs de traduction répétées à propos des oeufs, la lecture devient de plus en plus répugnante et indigeste. Abstraction faite de ces erreurs odieuses, le style de ce roman est si hâtif et incohérent que beaucoup ont émis l’hypothèse qu’il n’était pas de Vargas, et je partage cet avis, car le sentiment de désorientation est trop fort pour être une simple méprise. Certains prétendent que l’auteure s’était lassée du personnage qui l’a rendue célèbre, mais que ses obligations éditoriales l’obligeaient encore à traîner le fardeau d’Adamsberg pendant plus de 400 pages. À mon avis, ce n’est pas seulement le commissaire qui est aussi transparent qu’une feuille de papier, mais le roman tout entier est truffé d’incohérences : une Bretagne muette, non décrite si ce n’est par l’insistance sur le « chouchen » (qu’aucun Breton ne boirait jamais), la référence au Chateaubriand et à l’écrivain pour justifier la caricature de Josselin, puis toute une série de personnages improbables : le bossu, l’infirme, la sorcière, le voyou, et enfin, un va-et-vient incessant de policiers qui arrivent et repartent sans queue ni tête. Non contente de ce cirque de personnages hétéroclites, Madame Vargas, pour étirer son inspiration, tisse également une double intrigue de criminels, tous plus idiots les uns que les autres, qui tombent comme des mouches entre les mains de la police (d’ailleurs, on se demande bien comment ils ont pu se livrer à des activités criminelles pendant des années avec une telle stupidité, surtout le tireur embusqué dans le seul arbre de la place, sans aucune issue).

    Bref, c’était d’un ennui mortel ; il m’a fallu un mois pour le terminer, alors que d’habitude, deux jours suffisent. Que s’est-il passé ? Quel était l’enjeu ?

    Se pourrait-il que la quasi-coïncidence de la parution du roman avec les Jeux olympiques, un sujet brûlant, soit la raison de cette publication précipitée d’une œuvre aussi bâclée ?

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