Larsen de Mickaël Koudero : un thriller sous haute tension radiophonique

Larsen de Mickaël Koudero

Une détonation en direct, un an de silence

Il est un peu moins de minuit au studio de M.T.L.92, quelque part dans les hauteurs de l’édifice Sun Life. Camille Fincher anime « Camille, la nuit », ce rendez-vous où les insomniaques, les endeuillés et les âmes cabossées de Montréal viennent déposer leurs fardeaux au creux d’un micro. Une jeune auditrice prend l’antenne, la voix en lambeaux, puis le déclic d’une arme claque sur la ligne. Mickaël Koudero ramasse ce drame en une formule d’une sécheresse redoutable : un coup de feu éclate sur les ondes, « tuant deux femmes. L’une, physiquement. L’autre, moralement. » Le prologue tient en quelques pages et frappe comme un uppercut.

Puis l’auteur coupe net, à la manière d’un monteur qui tranche la pellicule. Un an plus tard, on retrouve Camille au volant d’un taxi, une Toyota qui sent la vanille et où il manque un détail que l’œil exercé d’un client repère aussitôt : l’absence de poste de radio. « Je préfère le silence », répond-elle. Toute la blessure du personnage loge dans cette réplique. Koudero ne s’attarde pas sur la chute médiatique, les unes assassines, les contrats envolés. Il laisse ce vide parler de lui-même, et l’ellipse travaille le lecteur bien plus efficacement qu’un long récapitulatif.

Le titre du roman donne sa clé de lecture. Un larsen, explique l’un des protagonistes, est « une oscillation parasite qui crée une résonance amplifiée », un son du passé qui se multiplie au contact du présent. Le livre est bâti sur ce principe acoustique. Des chapitres datés du « 16 juin 2024 » viennent régulièrement s’intercaler dans l’action, comme des répliques sismiques qui remontent à la surface et déplacent à chaque fois le regard porté sur l’histoire. Cette architecture en échos donne au récit sa profondeur : la journée d’aujourd’hui ne cesse de dialoguer avec la nuit d’hier, et c’est dans cet intervalle que se loge la tension. Quand le passé revient siffler aux oreilles de Camille, il ne demande pas la permission. Il exige d’être entendu.

De l’antenne au volant : Camille Fincher, voix déchue de Montréal

Quarante-quatre ans, des yeux marron griffés de ridules, des crèmes hors de prix qui n’ont pas tenu leurs promesses. Camille se juge dans le miroir du pare-soleil avec une lucidité sans fard : elle est « une vieille chez les jeunes et une jeune pour les vieux ». Son quotidien obéit désormais à des règles strictes, rester courtoise, jongler entre le français et l’anglais, ne jamais laisser la conversation s’installer. Conduire et se faire oublier. Celle dont le visage s’affichait sur les bus et les panneaux d’autoroute a choisi l’anonymat de la nuit, un sandwich premier prix pour pause repas, un café noir sans sucre chez Cappelli et le ronronnement de Suva, sa chatte un peu trop grasse, pour unique compagnie.

Koudero refuse d’en faire une victime lisse. Camille est abrasive, prompte à l’éclat, capable de jeter des clients hors de son taxi au beau milieu d’un boulevard. Cette colère qu’elle n’a jamais réussi à gommer la rend profondément vivante. Sous l’armure perce pourtant ce qui faisait sa singularité : une passion presque charnelle pour l’écoute. Dans un échange superbe, elle distingue le journaliste, qui analyse et garde ses distances, de l’animatrice qui veut « ouvrir les portes, créer un lien ». Ce qui lui manque, dit-elle, c’est cette fraction de seconde où l’inconnu au bout du fil décide qu’elle mérite sa confiance. On mesure alors ce que la tragédie lui a arraché : non pas une carrière, mais une raison d’être.

L’auteur glisse aussi des éclats d’enfance qui éclairent la femme d’aujourd’hui, comme ce spectacle de danse où, à quatre ans, en tutu rose, la petite Camille s’est retrouvée exposée aux rires du public. Ce souvenir surgit au moment précis où une voix inconnue la jette de nouveau sous les projecteurs, aux oreilles de tout Montréal. Le procédé est subtil, il dit tout de la honte publique sans jamais la commenter. Camille Fincher s’impose ainsi comme une héroïne d’une belle densité, faite d’orgueil blessé, de culpabilité tenace et d’une humanité qui affleure dès qu’on gratte la surface.

Vingt et unième étage : le pirate des ondes face à La Bastille

Un livreur de boissons se présente à l’accueil de l’édifice Sun Life, lunettes fumées, iris d’un bleu de glace, et insiste lourdement sur l’orthographe de son nom : Borrowitch, « ça prend deux r et un w ». Quelques minutes plus tard, en plein direct de « Fréquence Mac », l’émission matinale animée par un Marc-Angel Costa persuadé d’être Dieu sur Terre, un coup de feu troue le plafond du studio. La prise d’otages est lancée, et le forcené pose une seule exigence : il ne parlera qu’au négociateur David Mathison. Koudero installe ce huis clos avec une précision d’horloger, en dosant les tics de chacun, la naïveté de Lila, le sourire indéchiffrable de Miko, la panique d’un public venu là comme au spectacle.

En contrebas, le poste de commandement mobile surgit dans la chaleur blanche de juin. On le surnomme La Bastille. Autour de lui gravitent Paul Sanders, le chef du groupe tactique, les enquêteurs Jordan et Sacha, et Mathison, son carnet Moleskine en main, qui note chaque mot de son adversaire comme on relève des empreintes. L’auteur restitue avec un réalisme saisissant la mécanique d’une négociation : les silences calculés, le passage au tutoiement, les hypothèses griffonnées puis raturées, les supérieurs qui réclament des résultats pendant que la mairesse appelle toutes les cinq minutes.

Le face-à-face se joue entièrement par la voix, et c’est là que le roman trouve sa singularité. Celui qui se fait appeler Larsen ne crie pas, ne menace pas à l’aveugle. Il cite, il argumente, il déstabilise. « Je ne veux pas qu’on m’entende. Je veux être écouté », lâche-t-il. Plus loin, il confie aimer le mot devoir « autant qu’il me fait peur », car le devoir implique toujours un sacrifice. Cette phrase, glissée presque négligemment, va hanter tout le récit. Le pirate des ondes n’a rien d’un fou furieux : chaque geste semble découler d’un plan mûri, et le lecteur comprend très vite que la partie d’échecs qui s’engage entre ces deux hommes dépasse largement le cadre d’une simple prise d’otages.

Une mallette, trois téléphones et une ville montée comme un film

Un client pressé, une femme sur le point d’accoucher, un billet double pour filer à l’aéroport Montréal-Trudeau. Puis la découverte, sous le siège, d’un attaché-case Alfred Dunhill en cuir vert, deux serrures dorées, et à l’intérieur trois téléphones jetables calés dans la mousse. À partir de cet instant, Camille devient une pièce sur un échiquier dont elle ignore les règles. Les ordres tombent par SMS, brefs comme des coups de cravache, et l’obligent à sillonner la ville sous l’oreille attentive de milliers d’auditeurs. L’ancienne animatrice se retrouve, ironie cruelle, à son tour en direct.

Montréal se déploie alors avec une vitalité rare. Les chantiers interminables et leurs cônes orange qui « colonisent chaque rue comme une lèpre », la zone portuaire de la rue Notre-Dame Est, un delicatessen à l’ancienne où le smoked meat se découpe à la main, le Centre Eaton, les couloirs du RÉSO et la station McGill, le Plateau de l’enfance, le pont Jacques-Cartier qui relie l’île au reste du monde. La métropole québécoise prend corps au fil des courses, chaleureuse, bruyante, américanisée, traversée de touristes et de cyclistes intrépides. On sent l’auteur franco-canadien intimement familier de ces rues, et ce regard ancré donne au thriller une texture que bien des intrigues urbaines n’atteignent pas.

L’écriture trahit le parcours de scénariste de Mickaël Koudero, qui a signé plusieurs séries pour les chaînes françaises et canadiennes. Chapitres courts, montage alterné entre le studio, La Bastille et la voiture de Camille, phrases nominales qui claquent comme des raccords cut, scènes de traque où l’on retient son souffle dans un local technique qui sent la javel. Le cinéma irrigue d’ailleurs tout le texte, des affiches de Taxi Driver aux rêves d’une jeune femme qui voulait « jouer dans un Michael Mann ». Cette grammaire visuelle n’appauvrit jamais la langue : elle lui insuffle un tempo nerveux qui tient la lecture en haleine de bout en bout.

Marie, Carlos, Camille : les éclopés qui refusent de lâcher la main tendue

Dans une voiture de patrouille qui sent le détergent bon marché, Marie Fortin rumine. Ancienne inspectrice respectée, fille d’un policier qu’elle admirait, elle a vu sa carrière basculer en une demi-seconde, lors d’une intervention dans un dépanneur. Depuis, elle tourne en rond « comme un oiseau privé de ses ailes », flanquée de Stanley, un coéquipier qui flambe son salaire sur des paris sportifs et avec qui elle joue les interventions au chifoumi. Elle perd toujours. Koudero dessine avec beaucoup de finesse cette femme déclassée, prisonnière d’une histoire sentimentale bancale et d’une culpabilité qui la réveille chaque nuit.

Face à elle, Carlos Almera impose sa carrure de deux mètres et son cœur proportionné. Patron d’une petite compagnie de taxis criblée de dettes, il embauche depuis dix ans « des éclopés de la vie », divorcés en vrille, anciens détenus, femmes qui ont fui des maris violents. Des gens qui portent « des armures trop lourdes » et dressent « des murs trop hauts pour laisser entrer la lumière ». C’est lui qui offre au roman l’une de ses phrases les plus justes : « Ce qui tue les gens, ce ne sont pas les erreurs que l’on fait. C’est vouloir les porter seul. » Cet homme simple, généreux, d’une loyauté à toute épreuve, apporte au récit une chaleur bienvenue au milieu de l’orage.

La grande réussite du livre tient peut-être dans la rencontre de ces solitudes. Camille et Marie ne se connaissaient pas le matin même, et pourtant chacune reconnaît dans l’autre son propre reflet, celui d’une femme jugée en quelques heures par l’opinion et condamnée à vivre avec un geste qui la dépasse. Leur alliance se noue par un regard, un message improvisé, puis se consolide au fil des épreuves, des disputes et des aveux. L’auteur évite le piège de la sororité de façade : les deux femmes se heurtent, se jaugent, se blessent parfois, avant de se tenir debout ensemble. Leur complicité donne au thriller une profondeur émotionnelle qui touche juste.

Entendre ou écouter : culpabilité, justice et vacarme médiatique

« La radio est le domaine de l’interprétation », note Koudero au détour d’une scène. Toute la thématique du roman tient dans cette observation. Entendre, c’est capter un son ; écouter, c’est accepter d’en être transformé. Camille l’exprime à sa façon, Larsen en fait un credo, et le lecteur se retrouve lui-même placé dans la position de ces auditeurs suspendus à leur poste, sommé de trier le vrai du faux à partir de voix, de souffles, d’hésitations. Le récit joue habilement de cette ambiguïté, en rappelant sans cesse que ce que l’on croit avoir entendu n’est pas toujours ce qui s’est réellement produit.

La question de la justice traverse l’ouvrage comme une ligne de faille. Larsen invoque le destin de Viola Desmond, cette femme noire condamnée en 1946 pour avoir refusé de quitter une section réservée aux Blancs dans un cinéma de Nouvelle-Écosse, et réhabilitée soixante-quatre ans plus tard. À travers elle, l’auteur interroge les dossiers refermés trop vite, les institutions qui préfèrent la version la plus confortable, les vies broyées par des verdicts rendus sans procès. Le pirate des ondes devient ainsi une figure profondément trouble : un homme dont on condamne les méthodes tout en se surprenant à prêter l’oreille à ses arguments. Cette tension morale, jamais résolue à la légère, confère au livre une épaisseur qui dépasse le simple divertissement.

Reste le vacarme. Journalistes massés derrière les rubans comme des piranhas, badauds qui dégainent leur portable pour immortaliser l’instant « pour le monde entier », vidéos qui deviennent virales en quelques minutes, commentaires d’internautes qui pèsent sur les décisions des autorités. Koudero croque avec une ironie mordante cette société du spectacle permanent où une prise d’otages se consomme comme une série Netflix en binge-watching. Le Mac, animateur obsédé par ses followers, en incarne la caricature savoureuse. Derrière la satire affleure une réflexion plus grave sur la façon dont l’emballement collectif fabrique des coupables, et sur la difficulté, dans ce brouhaha, de faire simplement entendre la vérité.

Otage, egato, legato

Au cœur du roman, un mot écrit à l’envers sur une vitre de taxi, à l’aide d’un rouge à lèvres tombé de la boîte à gants. EGATO, vu de l’intérieur ; OTAGE, lu de l’extérieur. Il suffit, remarque l’auteur, d’y ajouter une lettre pour obtenir legato, ce terme musical qui signifie « lié ». Ce jeu de lettres, d’une élégance discrète, condense toute la philosophie de Larsen. Car ce livre parle avant tout de liens : ceux qui enchaînent, ceux qui se défont, ceux qui se tissent contre toute attente entre des êtres que rien ne destinait à se croiser.

Mickaël Koudero, déjà auteur des Enfants d’Érostrate, de La Faim et la Soif et de La Nuit incertaine, signe ici un thriller d’une grande efficacité, construit comme une partition où chaque motif revient en écho, amplifié, transformé. Le larsen du titre n’est pas un artifice : il structure le récit, ses retours au 16 juin 2024, ses phrases qui ressurgissent d’un chapitre à l’autre et changent de sens à mesure que la vérité se dessine. On y retrouve le savoir-faire d’un scénariste rompu aux rebondissements, mais aussi une attention sincère portée à des personnages abîmés, dont les fêlures comptent autant que l’intrigue.

Ce qui demeure, une fois la tension retombée, c’est la musique de ces voix. Celle de Camille, qui a cru perdre son don d’écouter. Celle de Marie, qui cherche encore où se situe la ligne entre le bien et le mal que lui décrivait son père. Celle de Carlos, qui ne lâche jamais une amie. Et celle, plus énigmatique, d’un pirate des ondes qui exige d’être écouté plutôt qu’entendu. Larsen tient la promesse de son titre jusqu’à la dernière ligne : un son venu d’hier qui résonne au présent et oblige chacun, personnages comme lecteurs, à tendre l’oreille. Dans cette ville saturée de bruit, Koudero rappelle qu’une vérité, pour exister, a besoin de quelqu’un pour l’accueillir, et que deux solitudes liées peuvent parfois tenir tête au vacarme du monde.

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Mots-clés : Larsen, Mickaël Koudero, thriller psychologique, prise d’otages, radio, Montréal, négociateur


Extrait Première Page du livre

16 JUIN 2024
STUDIO DE RADIO M.T.L.92, ÉDIFICE SUN LIFE.
Cette nuit-là, un coup de feu éclate sur les ondes, tuant deux femmes.

L’une, physiquement. L’autre, moralement.

Personne ne le comprend. Pas même Camille Fincher.

Toutes les nuits, entre vingt heures et une heure du matin, elle anime son émission « Camille, la nuit ».

Écorchés de la vie, personnes en recherche de réponses, âmes perdues dans cette société qui va trop vite. Camille est ici pour les écouter, partager leurs souffrances, leur offrir un semblant de réconfort, fragile ou illusoire.

– … c’est là que j’ai compris que je devais la laisser, confesse Stéphane, un auditeur, au sujet de la mort de son épouse, survenue trois ans plus tôt.

Une cycliste happée par la fureur d’un camion. À ce petit jeu, on devine le gagnant.

– La laisser pour que vous puissiez vivre à nouveau, complète Camille.

– J’aimais ma femme… Enfin, je l’aime toujours. Mais… j’en ai assez… J’peux plus rester accroché au passé.

– Personne ne vous juge, Stéphane. Cette épreuve fait partie de votre chemin. De votre parcours de vie. Je suis certaine que de belles choses vous attendent.

– Vous… vous croyez ?

– Pourquoi en serait-il autrement ? Vous avez eu le courage de partager votre émotion à nos auditeurs. C’est un début d’acceptation.

Un blanc à l’antenne. La conversation dure depuis dix minutes et commence à tourner en rond. Ce n’est jamais bon pour l’audimat.

– Merci pour votre témoignage, Stéphane. Je vous souhaite de trouver le bonheur que vous méritez. Quant à nous, amis de la nuit, si vous voulez échanger, vous pouvez nous envoyer un SMS en inscrivant « Camille » au 1-22-21 ou nous appeler au 514 122 1221. On se retrouve tout de suite après le groupe Cats on Trees et leur tube « Sirens Call ».

Les notes d’un piano s’élèvent, et la voix de Nina Goern, douce et tendue, emporte le morceau. »


  • Titre : Larsen
  • Auteur : Mickaël Koudero
  • Éditeur : Auto-édition
  • ISBN : 9798186264873
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 20/07/2026
  • Nombre de pages : 306 pages
  • Genre : Thriller psychologique
  • Sujets traités : Prise d’otages, Négociation de crise, Radio, Culpabilité, Injustice, Manipulation médiatique, Réseaux sociaux, Montréal

Résumé

Le 16 juin 2024, en pleine émission nocturne, Camille Fincher assiste impuissante au drame d’une auditrice en direct. Un an plus tard, l’ancienne vedette des ondes montréalaises, désormais chauffeuse de taxi, a choisi le silence et l’anonymat. Jusqu’au matin où un homme prend en otages le public et l’équipe de la radio M.T.L.92, au vingt et unième étage de l’édifice Sun Life.
Le preneur d’otages, qui se fait appeler Larsen, ne veut parler qu’au négociateur David Mathison. Il contacte aussi Camille et lui impose une série d’ordres à travers la ville, sous l’écoute de milliers d’auditeurs. Traquée, soupçonnée de complicité, elle trouve un appui inattendu auprès d’une patrouilleuse déclassée et de son patron, pendant qu’une question ressurgit du passé et exige enfin une réponse.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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