Ce beau miroir de Sandrine Destombes : le thriller qui fait voler les reflets en éclats

Updated on:

Ce beau miroir de Sandrine Destombes

Des miroirs brisés dans un Nord en colère

Douze centimètres de talons aiguilles abandonnés sur le seuil d’un petit appartement d’Avelin, une robe fourreau roulée en boule à l’autre bout de la pièce, une psyché qui « nargue » sa propriétaire jour après jour : quelques lignes suffisent à Sandrine Destombes pour installer le malaise. Louise Combas, vingt-quatre ans, rentre d’une soirée ratée et détaille son reflet avec une dureté que personne ne lui inflige autant qu’elle-même. Puis elle se glisse dans un bain brûlant en se jurant de ne plus jamais croiser son image. La phrase qui ferme la scène tombe comme un couperet et donne le ton d’un thriller où chaque détail est tranchant. Quelques jours plus tard, à Warneton, village de moins de trois cents âmes collé à la frontière belge, une autre jeune femme est retrouvée sur son lit, le visage tailladé. Sur sa coiffeuse en marqueterie de bois de rose, le miroir a volé en éclats. Ce seul rapprochement relie deux dossiers que rien ne semblait unir.

Le décor ne se contente pas de servir de toile de fond. L’été commence et les Hauts-de-France suffoquent sous une colère agricole partie de Béthune, qui a gagné tout le Pas-de-Calais avant de s’étendre au reste de la région. Des tracteurs filtrent les voitures aux ronds-points, les accès d’autoroute ferment les uns après les autres et les enquêteurs perdent des heures coincés entre deux barrages. Les médias ne parlent que d’une série de cambriolages violents baptisés « agri-jackings », au grand agacement d’un juge qui déteste les titres racoleurs. Cette actualité saturée offre au tueur une étrange invisibilité. L’auteure en tire une urgence étouffée, comme si la région entière retenait son souffle derrière un pare-brise.

Fidèle à son écriture nerveuse, la romancière découpe son récit en chapitres brefs, chacun marqué d’une date et d’un lieu : Pont-à-Marcq, Tourcoing, le tribunal judiciaire de Lille, l’institut médico-légal du CHU. Cette cartographie minutieuse ancre l’intrigue dans la brique rouge et les façades grises. La procédure de gendarmerie s’y déploie avec une exactitude réjouissante, des fadettes épluchées ligne à ligne aux réquisitions adressées aux opérateurs. On avance avec les enquêteurs, au rythme du dossier, sans jamais perdre le fil.

Le retour de Gabriel Zeller et de son ourson en mousse

« Un serré pour moi ! » Lancée dans le dos du capitaine Dante Simeone au moment où le percolateur se met en route, cette commande signe le retour de Gabriel Zeller. Ceux qui l’ont découvert dans Les Malveillants retrouveront avec plaisir ce major à la tignasse blanche et au timbre envoûtant, désormais rattaché à la DiANE, la division de la gendarmerie consacrée aux affaires non élucidées et aux dossiers complexes. Les autres rencontreront un enquêteur singulier, plus jeune qu’il n’en a l’air, sorti major de sa promotion et appelé en renfort par un juge pressé qui refuse de voir l’enquête s’enliser. Le roman se lit sans difficulté de façon autonome. Les allusions au passé de Zeller, comme cette affaire de « la nettoyeuse du Morbihan » qui le hante encore, éveillent la curiosité sans jamais égarer le lecteur.

Le charme de Zeller vient d’une méthode qui ressemble à une forme d’écoute. Il refuse l’étiquette de profileur, préfère suggérer d’autres pistes de réflexion et répète que ce que les gens disent l’intéresse moins que ce qu’ils cachent. Quand il réfléchit, il malaxe sans arrêt un ourson brun aux contours abîmés, objet fétiche dont l’histoire reste longtemps un mystère, même pour sa coéquipière. Ce détail, d’abord comique, laisse deviner une blessure ancienne. Zeller l’évoque à demi-mot devant une vieille dame italienne au cours d’un dîner, et cette confidence pudique en dit long sur lui.

Face à lui, Dante Simeone joue le contrepoint. Chef de groupe à la Section de recherches de Lille, fils d’immigrés italiens, ancien skieur de bosses aux genoux douloureux, il traîne une réputation de « Don Juan » qu’il a longtemps prise pour un compliment. Les deux hommes ont fait leurs classes ensemble. Leurs échanges, faits de piques et de tendresse bourrue, offrent au récit une respiration bienvenue. La lieutenante Coline Foucaud complète le trio. Menue, brillante, dotée d’un QI hors norme et d’une repartie redoutable, elle effeuille ses croissants couche par couche et ne laisse personne la reléguer au rôle de figurante.

Madeleine59, Louise et la tyrannie du reflet

Dans la cuisine de Maddy Doré, le four n’est pas branché, une diode autocollante imite son éclairage et l’évier fonctionne en circuit fermé grâce à un jerrican caché sous le plan de travail. Ce décor de carton, la romancière le dévoile comme on lève un rideau de théâtre. Intérimaire de vingt-huit ans, célibataire et sans enfant, Maddy incarnait sur Instagram Madeleine59 : épouse dévouée, mère de deux enfants modèles, cordon-bleu en robe à pois, suivie par près de vingt mille abonnés. À travers elle, l’auteure explore le phénomène des tradwives avec un vrai travail de documentation. Une longue conversation avec une journaliste en détaille les codes, les placements de produits et le « soft power idéologique ». Le propos reste nuancé, plus attentif aux contradictions qu’à la caricature.

Louise Combas est le négatif de Maddy. Pas une publication, une vingtaine d’abonnés, et des voisins incapables de se rappeler son visage dans une commune de deux mille cinq cents habitants : la jeune femme semble avoir vécu comme un fantôme. Elle s’inscrivait pourtant à des soirées de speed-dating, prenait rendez-vous chez un coiffeur taillé comme un culturiste, et un contact enregistré sous le nom de « Dr Love » apparaît dans son téléphone. Le légiste dresse de son côté une liste d’interventions chirurgicales qui laisse les enquêteurs sans voix. Le roman aborde avec justesse la dysmorphophobie, ce trouble qui pousse à fuir son propre reflet, sans jamais faire de la souffrance de Louise une curiosité médicale.

Entre ces deux trajectoires se dessine le vrai sujet du livre : la dictature du regard. Les commentaires haineux sous les vidéos de Madeleine59, l’accusation de « mytho » qui enflamme sa communauté, le faux mari surgi pour la défendre, les filtres, les retouches, les injections, tout ramène à une même question. Que reste-t-il de soi quand on s’épuise à ressembler à une image ? Sandrine Destombes la pose sans sermon et laisse parler les détails. C’est cette retenue qui donne au propos toute sa force.

Six semaines avant le grand départ

En marge de l’enquête, une autre voix se fait entendre, sans date ni lieu, avec pour seul repère un compte à rebours. Ces chapitres intercalés, titrés « Six semaines avant le grand départ », puis quatre, trois, deux, suivent un homme au volant de sa décapotable. Notable installé à Bondues, la commune aux plus hauts revenus de la région, membre du club de golf, il a deux enfants inscrits dans le collège privé le plus coté des Hauts-de-France. Son épouse est, selon lui, « suffisamment belle pour n’avoir pas à se mettre en avant », sa maison fait envie à tout le voisinage et il compte les jours qui le séparent du départ, loin d’une région dont il déteste les briques rouges et les centres-villes désertés.

Ces pages tiennent leur intérêt d’un monologue intérieur d’une froideur saisissante. Cet homme ne se trompe jamais, il le dit lui-même. Il méprise « cette génération pitoyable », juge chaque geste de sa femme, vérifie le niveau des bouteilles du bar et admire la maturité de sa fille comme on contemple un travail réussi. Sandrine Destombes manie le discours indirect libre avec une grande précision. Des éclats de rage surgissent au milieu de pensées policées, et l’on découvre une conscience aussi lisse en surface que fissurée en profondeur. Le malaise vient moins de ce qui est dit que de ce qui affleure.

Ces interludes créent une tension singulière, née d’un savoir en décalage. Le lecteur possède des fragments que les enquêteurs ignorent, mais il lui manque l’essentiel pour reconstituer l’ensemble. Où va cet homme ? Qui sont ces filles qui l’appellent sans cesse et l’exaspèrent par leur manque d’ambition ? Pourquoi ce départ ressemble-t-il de plus en plus à une fuite ? À mesure que le décompte se réduit, le rythme s’accélère. Les deux temporalités, celle de l’enquête datée de juin à août et celle de ce calendrier intime, se rapprochent comme les deux lames d’une paire de ciseaux.

La promesse de révéler un potentiel

« Pour l’instant elle était tout juste mignonne, mais avec ses conseils elle pourrait facilement devenir super belle. » Rapportée dans le parler haché d’un témoin de dix-neuf ans, cette phrase fait se redresser Gab Zeller sur sa chaise. Elle résume à elle seule le mécanisme que le roman met au jour pas à pas : une promesse de métamorphose qui ouvre la porte à l’emprise. Révéler un potentiel, sublimer, sauver, autant de verbes flatteurs qui masquent une entreprise de dépossession. Louise disait de son mystérieux interlocuteur qu’il allait la sauver, et le mot résonne comme un avertissement.

La romancière s’appuie sur le mythe de Pygmalion, et Zeller cite même My Fair Lady de George Cukor pour éclairer le goût du défi qui anime certains « façonneurs d’identités ». Son exposé sur cette forme d’emprise compte parmi les passages les plus marquants du livre. Il décrit la dévalorisation par petites touches, du genre « Tu pourrais être tellement plus jolie », puis la domination, les règles qui deviennent des ordres, les progrès récompensés et les échecs punis, souvent par le simple silence. La force physique devient inutile puisque la victime est déjà à terre. L’auteure transforme ces connaissances de psychologie criminelle en matière romanesque sans jamais ralentir le récit.

Le livre ne juge jamais celles qui se laissent prendre au piège. Ni Louise ni Maddy ne sont dépeintes comme naïves ou ridicules. Chacune porte une faille, l’absence d’un père, un corps vécu comme un ennemi ou le rêve d’une vie plus brillante, et c’est par là que le poison s’infiltre. La réflexion s’étend même aux enquêteurs. Coline se moque de son apparence, mais Zeller lui fait remarquer qu’elle est terrifiée à l’idée de se tromper. Personne n’échappe tout à fait à son reflet, suggère le texte : chacun a simplement le sien.

Les boulettes de Graziella et les nuits de Marin

Il faut voir Graziella Simeone, quatre-vingt-quatre ans et un mètre cinquante d’autorité, placer ses invités à table sans leur demander leur avis. Beignets de fleurs de courgettes, poivrons marinés, artichauts farcis, puis des pâtes, puis un gigot d’agneau, avant trois desserts : le dîner que la mère de Dante offre aux officiers de la DiANE est une parenthèse aussi généreuse que ses plats. On y apprend pourquoi son mari a choisi le prénom Dante après une grossesse vécue comme un « enfer ». On y découvre aussi le billet de dix euros qu’elle glisse encore à son fils chaque fois qu’il repart. Derrière la comédie se lit une page d’histoire sociale, celle des Italiens venus travailler dans le Nord, des mines, des filatures et des aciéries qui ont fermé les unes après les autres.

Marin Lafleur apporte une note plus grave. Le second de Dante passe ses soirées au chevet de sa mère, Maryvonne, ancienne libraire atteinte d’une forme de sclérose en plaques qui ne lui laisse aucun répit. Son père est parti après trente ans de mariage, et Marin a compensé en prenant quinze kilos. D’où les sucettes, les bâtons de réglisse et une nutritionniste qui lui conseille plutôt un psy. Son commandant l’oblige à remplir chaque semaine l’échelle de Zarit, un questionnaire qui mesure l’épuisement des aidants, et Marin choisit d’y voir une marque d’attention maladroite. Ces pages pleines de délicatesse donnent une vraie profondeur à un enquêteur qui aurait pu rester au second plan.

Sandrine Destombes dose ces respirations avec beaucoup de justesse. Un commandant aux cheveux figés par le gel qui dirige la SR comme un bataillon, un adjudant natif de Collioure qui s’improvise guide touristique, un serveur couvert de têtes de mort, une mère qui parle « toutes les langues, avec sa bouche ou avec ses mains » : ces seconds rôles sont vivants, souvent drôles. L’humour n’efface jamais la noirceur du propos. Il l’éclaire par contraste, comme un rai de lumière sur une scène de crime.

Miroir, mon beau miroir

La formule surgit au détour d’une conversation entre Zeller et sa supérieure, la lieutenante-colonelle Marie Ettori, lâchée avec une ironie désabusée. Elle révèle pourtant l’architecture secrète du roman. Dans le conte, la reine interroge sa glace pour savoir si elle est toujours la plus belle. Ici, chacun pose la question à sa manière, devant une psyché, un écran de téléphone, le regard d’un amant ou celui d’une communauté d’abonnés, et la réponse vient toujours d’ailleurs. Le titre, Ce beau miroir, prend alors une teinte presque cruelle : la beauté n’y est jamais un état, seulement une exigence imposée de l’extérieur.

Côté intrigue, l’auteure orchestre une enquête foisonnante, où les pistes se multiplient au point d’inquiéter Zeller lui-même : un téléphone jetable, un faux mari sorti des réseaux, des fadettes qui contredisent un rapport, des antennes relais qui dessinent peu à peu une géographie. Le récit cite d’ailleurs le rasoir d’Ockham, ce principe qui invite à retenir l’hypothèse la plus simple, et la référence n’a rien d’innocent. La romancière joue avec les évidences, laisse ses enquêteurs s’y engager avec conviction, puis déplace le regard dans une dernière partie réglée avec une précision d’horloger. Chaque élément semé en chemin trouve sa place, et le dénouement éclaire après coup des scènes qu’on croyait anodines.

Reste l’image qui donne son nom au livre : une surface qui renvoie ce qu’on veut y voir plutôt que ce qui est. Les miroirs brisés de ce thriller ne sont pas qu’une signature macabre. Ils interrogent la frontière entre un visage et sa copie, entre l’original et le modèle qu’on lui impose. Avec un duo d’enquêteurs attachant et des seconds rôles bien incarnés, Ce beau miroir prolonge l’exploration des failles humaines qui traverse l’œuvre de Sandrine Destombes. Un objet du quotidien y devient le révélateur des ombres tapies derrière les façades les plus lisses.

À lire aussi

Mots-clés : Ce beau miroir, Sandrine Destombes, thriller français, Gabriel Zeller, emprise psychologique, chirurgie esthétique, Hauts-de-France


Extrait Première Page du livre

« 1
13 juin
Avelin
Louise retira ses talons aiguilles de douze centimètres avant même de refermer la porte de son petit appartement. Elle était à bout de forces. Ces soirées n’avaient aucun sens. Rien n’avait changé.

Debout face à sa psyché, ce grand miroir sur pied qui la narguait chaque jour, elle s’observa de longues secondes, le visage défait. Que croyait-elle ? Les miracles n’existent pas !

Elle opéra plusieurs contorsions pour s’extirper de cette robe fourreau qui épousait son corps comme une deuxième peau avant de la jeter en boule à l’autre bout de la pièce. Comment avait-elle osé s’accoutrer de la sorte ! Elle méritait tous les regards railleurs qui s’étaient posés sur elle.

Elle dégrafa son soutien-gorge, fit glisser sa culotte jusqu’aux chevilles et scruta cette silhouette qui lui appartenait de moins en moins. Elle pivota sur elle-même, les yeux braqués sur son reflet, la gorge nouée.

Peut-être que le problème venait de ses hanches ? De leur asymétrie. Bien sûr, il y avait toujours le souci de cette cellulite qui revenait constamment, comme du chiendent. L’été approchait, il lui restait peu de temps pour la faire disparaître. Elle lui en parlerait.

Elle n’était pas censée le voir avant plusieurs semaines, mais là, il y avait urgence.

Elle l’avait appelé en quittant cette maudite soirée et lui avait laissé un message, des sanglots dans la voix. Il n’aimait pas qu’elle lui téléphone sur son portable, encore moins à cette heure tardive. Elle l’avait immédiatement regretté, mais le mal était fait. Elle espérait qu’il comprendrait.

Louise se demandait parfois comment elle aurait survécu sans lui. Cela faisait maintenant cinq mois que leurs chemins s’étaient croisés. Cinq mois qu’il veillait sur elle et l’aidait à progresser. D’autres avant lui s’y étaient essayés. C’est en tout cas ce qu’ils prétendaient.

Elle se dirigea vers la salle de bains en traînant des pieds, le menton baissé. Seule chez elle, elle n’était plus en mesure de faire semblant, elle n’en avait plus l’énergie.

S’il avait été présent, il lui aurait à coup sûr reproché cette attitude. « Être belle est un travail de chaque instant », lui répétait-il inlassablement. Elle devait faire attention à sa tenue, sa posture. Son maquillage, son assurance. Ne rien négliger et surtout ne jamais se laisser aller.

Peut-être bien… mais ce n’était pas un port altier ou des faux cils qui allaient tout arranger. »


  • Titre : Ce beau miroir
  • Auteure : Sandrine Destombes
  • Éditeur : XO éditions
  • ISBN : 9782386930164
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 08/10/2026
  • Nombre de pages : 380 pages
  • Genre : Thriller, polar procédural
  • Sujets traités : Dictature de l’apparence, chirurgie esthétique, emprise psychologique, mythe de Pygmalion, tradwives et réseaux sociaux, dysmorphophobie, enquête de gendarmerie, Hauts-de-France

Résumé

Un soir de juin, à Avelin, Louise Combas est retrouvée morte dans sa baignoire, ses miroirs brisés. Dix jours plus tard, à Warneton, Maddy Doré, influenceuse qui se met en scène en parfaite épouse traditionnelle, connaît le même sort, le visage tailladé et le miroir de sa coiffeuse en éclats. Alors que les Hauts-de-France sont paralysés par la colère des agriculteurs, le capitaine Dante Simeone voit débarquer en renfort Gabriel Zeller et Coline Foucaud, de la DiANE.
Entre un mystérieux « Dr Love », des réseaux sociaux en ébullition et un notable qui compte les jours avant un « grand départ », les enquêteurs s’enfoncent dans un monde où l’apparence règne en maître. Chaque piste les rapproche d’une vérité où la promesse de beauté peut se changer en piège.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


Laisser un commentaire