Une chronique intime du Printemps de Prague
Viliam Klimáček ne raconte pas l’Histoire avec un grand H, il la fait vibrer à travers le pouls de vies ordinaires. Son roman plonge le lecteur dans l’été 1968 tchécoslovaque non pas depuis les estrades du pouvoir ou les salles de rédaction des grandes décisions politiques, mais depuis l’habitacle d’une Skoda Felicia rouge qui file sur la route E16, depuis une chambre d’étudiante rue Panenska, depuis la cabine d’un journaliste à la radio de Bratislava. Cette approche confère au récit une dimension profondément humaine qui transcende le simple témoignage historique. L’auteur tisse une tapisserie narrative où se croisent plusieurs destins – Alexander le directeur technique, sa fille Petra fraîchement diplômée en médecine, Jozef le journaliste bâillonné puis libéré par les réformes, Tereza l’étudiante juive. Chacun porte en lui les espoirs d’un printemps politique qui semblait annoncer la fin d’un hiver glacial.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la capacité de Klimáček à saisir l’épaisseur du quotidien sous le régime communiste. Il n’explique pas, il montre. Les gilets tricotés main, les lièvres tambourinant fabriqués avec des capsules de bière, la liste d’attente interminable pour obtenir une voiture – autant de détails qui composent le portrait d’une société où l’ingéniosité populaire compense les pénuries. L’humour affleure régulièrement, comme cette observation cinglante sur les trois manières pour un citoyen de s’affranchir de sa frustration : le sexe à la maison, doubler sur l’asphalte et voler au travail. Cette ironie douce-amère traverse tout le roman sans jamais verser dans la caricature.
Le récit capte également ce moment singulier où l’espoir était permis, où les réformes d’Alexander Dubček ouvraient une brèche dans le monolithisme du régime. Klimáček restitue cette atmosphère particulière avec une justesse remarquable : l’ivresse d’une liberté retrouvée, les débats passionnés, la conviction que rien de terrible ne pouvait plus arriver. Cette naïveté collective, l’auteur la traite avec tendresse plutôt qu’avec condescendance, conscient que c’est précisément cette foi en des lendemains meilleurs qui donnait sa beauté tragique au Printemps de Prague.
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La structure narrative en tableaux
Klimáček fait le choix audacieux d’organiser son roman en vingt-sept tableaux plutôt qu’en chapitres traditionnels. Cette architecture n’a rien d’une coquetterie formelle : elle impose au récit un rythme particulier, proche du cinéma ou de la peinture. Chaque tableau fonctionne comme une scène autonome, délimitée par un titre évocateur – Asphalte, Chambre privée, Notre Père, Tunnel, Chars. Ces intitulés d’une sobriété trompeuse deviennent des balises temporelles et spatiales qui guident le lecteur dans l’été 1968. L’auteur s’adresse d’ailleurs directement à son public dès le premier tableau, affirmant avec une franchise désarmante qu’il omet volontairement les descriptions de personnages et de paysages, qu’il les saute à notre place. Cette complicité narrative établit un pacte de lecture singulier où l’imagination du lecteur comble les blancs laissés par l’écrivain.
La succession des tableaux produit un effet de montage alterné qui entrecroise les destins sans les hiérarchiser. On passe de l’habitacle de la Felicia rouge d’Alexander à la chambre que Petra partage avec Tereza, de la cabine du journaliste Jozef aux rues de Bratislava envahies par les chars soviétiques. Cette fragmentation narrative évite la linéarité chronologique tout en maintenant une progression dramatique puissante. Les tableaux se répondent, s’éclairent mutuellement, créant un jeu d’échos où les thèmes se répètent avec des variations : l’identité juive, la mémoire des camps, les compromis nécessaires sous le régime communiste, l’espoir déçu du Printemps de Prague.
Cette forme permet également à Klimáček d’alterner les registres avec une agilité remarquable. Un tableau peut commencer dans l’humour caustique – cette observation sur les trois manières de s’affranchir de la frustration sous le communisme – avant de basculer dans l’émotion pure, comme lorsque Tereza, à treize ans, doit réciter le Notre Père à genoux sur un plancher qui sent l’huile, les genoux marqués par la pression du bois. La brièveté relative de certains tableaux intensifie leur impact émotionnel, tandis que d’autres se déploient avec plus d’amplitude pour accueillir des analepses nécessaires à la compréhension du contexte historique.
Les destins croisés dans la Tchécoslovaquie de 1968
Le roman tresse ensemble les existences de personnages que tout pourrait séparer mais que l’histoire relie inexorablement. Alexander, dit Šani, incarne cette figure ambiguë du technocrate communiste qui n’est « ommuniste » qu’en avalant timidement le « c ». Directeur technique chez Sanola, l’unique entreprise tchécoslovaque de matériel médical, il navigue dans un équilibre précaire entre sa réussite professionnelle – symbolisée par cette Felicia rouge qui fait tourner les têtes – et ses doutes intimes sur le système. Sa fille Petra représente une génération différente : fraîchement diplômée en médecine, elle aspire à sortir enfin de l’univers estudiantin pour plonger dans l’âge adulte et l’action. Ces deux parcours, du père et de la fille, dessinent en creux les contradictions d’une société où réussir professionnellement impliquait nécessairement des compromissions.
Face à eux se dresse Jozef, le journaliste interdit d’antenne avant que le Printemps de Prague ne lui rende le micro. Klimáček excelle à rendre palpable l’intensité de cette libération provisoire de la parole. Lorsque les chars soviétiques envahissent Bratislava dans la nuit du 20 au 21 août, c’est lui qui lit à l’antenne la déclaration historique des représentants slovaques, ces mots que l’auteur avoue lui-même trouver encore émouvants. La scène où Jozef pédale furieusement à travers la ville occupée concentre toute la rage impuissante d’un peuple bâillonné : « L’homme sait qu’il est en train de vivre l’Histoire. Il sait que sa femme, son fils, lui et son pays sont le beurre, et l’Histoire, le couteau. »
Tereza et sa famille juive apportent une profondeur mémorielle essentielle au récit. Ferdinand, son père, a survécu aux camps de concentration et en a gardé la conviction inébranlable qu’il faut coûte que coûte aider autrui. Cette éthique transforme leur appartement de la rue Panenska en refuge pour trente fugitifs hongrois après 1956. À travers les yeux de l’enfant puis de l’adolescente Tereza poussent ces « antennes invisibles » qui lui permettent de percevoir l’altérité, les non-dits, les dangers. Sa scène d’initiation forcée au Notre Père, récité à genoux sur un plancher huileux pour ne pas se distinguer de ses camarades de dortoir, cristallise avec une justesse troublante l’expérience de la différence sous un régime qui prétendait tout uniformiser.
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Entre mémoire historique et récit personnel
Klimáček opère une fusion délicate entre la grande Histoire et les histoires minuscules. L’invasion du 21 août 1968 n’est pas racontée depuis les salles du pouvoir ou les états-majors militaires, mais vécue à hauteur d’homme : Jozef qui pédale furieusement dans Bratislava occupée, les conversations téléphoniques paniquées entre Anna et Erika, les graffitis à la chaux sur les murs proclamant « Lénine réveille-toi, Brejnev est devenu fou ! » Cette approche restitue l’épaisseur du vécu et la confusion du moment. L’auteur lui-même s’invite parfois dans le récit, glissant un « nous » collectif qui transforme le témoignage en mémoire partagée : « Nous criions et cela nous soulageait. » Ce basculement vers la première personne du pluriel, loin d’être une maladresse, ancre le roman dans une dimension testimoniale assumée.
Le texte navigue constamment entre l’intime et le collectif, entre l’anecdote personnelle et l’événement historique. Lorsque la mère de Jozef débarque miraculeusement en grue mobile Praga pour lui apporter des saucisses et du lard, Klimáček saisit simultanément la tendresse familiale et l’absurdité tragique de la situation. Cette scène condense plusieurs strates temporelles : le geste maternel éternel de nourrir son enfant, la débrouillardise tchécoslovaque sous occupation, et cette phrase finale qui transcende l’instant – « Parfois, un ange emprunte des plumes flamboyantes, parfois il lui suffit d’une grue mobile Praga. » Le romancier excelle dans ces moments où le quotidien se charge d’une dimension épique sans perdre sa simplicité bouleversante.
La mémoire juive irrigue le récit d’une profondeur supplémentaire. Ferdinand, le père de Tereza, porte en lui le traumatisme des camps de concentration, qui ressurgit lorsqu’il visite les foyers pour réfugiés tchécoslovaques à Vienne et que les lits superposés, les couloirs, l’atmosphère confinée ravivent des souvenirs qu’il croyait enfouis. Klimáček ne sépare jamais l’événement de 1968 de cette mémoire plus ancienne : l’invasion soviétique s’inscrit dans une continuité de catastrophes que les personnages juifs perçoivent avec leurs « antennes » particulières, cette capacité douloureuse à détecter avant les autres que l’époque déraille. Le roman devient ainsi archive vivante, où plusieurs couches de temps historique dialoguent à travers les corps et les consciences de ceux qui les ont traversés.
La vie quotidienne sous le régime communiste
Klimáček possède un talent remarquable pour capter la texture même de l’existence socialiste, cette réalité faite de pénuries et d’arrangements, de contraintes politiques et d’astuces populaires. Le roman regorge de détails concrets qui reconstruisent un monde disparu : les listes d’attente interminables pour obtenir une voiture, la nécessité d’appartenir au Parti pour progresser professionnellement, les petits jardinets de dix mètres sur quinze où poussent carottes et pommes de terre primeur. L’auteur ne verse jamais dans le pittoresque folklorique ni dans la condamnation systématique. Il observe avec acuité comment les gens s’organisaient pour vivre dignement dans un système qui rationalisait tout, y compris les rêves. La Skoda Felicia d’Alexander devient ainsi bien plus qu’une automobile : elle symbolise ces îlots de liberté que les citoyens s’aménageaient dans un pays « cerné de fils barbelés », moments fugaces où l’on pouvait se sentir « aussi libre que James Dean sur la route 66 ».
La corruption systémique transparaît sans jamais être explicitement dénoncée. Šani n’a soudoyé personne pour obtenir sa Felicia convoitée, mais il a « arrangé » les choses en faisant livrer un respirateur prioritaire à l’hôpital des ouvriers automobiles – le boomerang de la gratitude fonctionne ainsi, système d’échanges parallèles qui graissait les rouages d’une économie planifiée perpétuellement grippée. Cette mécanique sociale est restituée sans jugement moral, comme un fait de civilisation. Klimáček montre également comment la créativité populaire compensait les manques matériels : les napperons synthétiques aux soleils couchants flamboyants, les lièvres tambourinant fabriqués avec des capsules de bière, le bois mort vernis qu’on essayait de faire passer pour des œuvres d’art. « Les Italiens faisaient des pâtes maison, les Slovaques, de l’art », résume l’auteur avec une ironie affectueuse.
L’appartenance au Parti communiste constituait le sésame indispensable pour toute carrière ambitieuse, mais Klimáček dépeint les nuances de cet engagement. Šani prononce difficilement « nous les communistes » et avale timidement le « c » pour devenir juste « ommuniste ». Cette trouvaille stylistique traduit mieux qu’un long discours l’ambiguïté de ces adhésions dictées par la nécessité plutôt que par la conviction. Le personnage de Ferdinand illustre une autre facette : juif rescapé des camps, il était « logique » qu’il adhère à la force qui avait stoppé le nazisme. Le roman capte ainsi ces trajectoires complexes où idéalisme, pragmatisme et contraintes s’enchevêtraient inextricablement.
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L’invasion du 21 août 1968 et ses conséquences
Le tableau treize, sobrement intitulé « Chars », constitue le pivot dramatique du roman. Klimáček saisit l’invasion soviétique dans sa brutalité soudaine et son absurdité tragique. Le passage du rêve à la réalité chez Jozef – ce cauchemar où il est enfermé dans une sonnette de bicyclette géante, brutalement interrompu par l’appel téléphonique de la voisine annonçant « Les Russes sont là » – cristallise le basculement d’un monde dans un autre. L’auteur restitue cette nuit étouffante d’août avec une précision sensorielle remarquable : les fenêtres ouvertes partout dans Bratislava, le vrombissement des hélicoptères, les Antonov qui atterrissent les uns derrière les autres. La scène de Jozef pédalant furieusement à travers la ville occupée devient épique sans jamais quitter le registre du vécu intime. Cette métaphore du « beurre » et du « couteau » de l’Histoire résume avec une simplicité dévastatrice l’impuissance des peuples broyés par les grandes puissances.
Klimáček excelle à montrer comment une société réagit dans l’instant de la catastrophe. La criminalité disparaît quasi instantanément, les hors-la-loi ralentissant volontairement leurs activités pour ne pas ajouter au chaos. Les Bratislaviens descendent dans les rues en pyjama, discutent avec les soldats en russe – cette langue qu’ils ont apprise obligatoirement à l’école et qu’ils maîtrisent ironiquement mieux que le français ou l’anglais. Le mot qui résonne partout est « patchémou », pourquoi. La foule recule après chaque salve d’avertissement puis revient aussitôt, portée par une protestation pacifique et désespérée. Les graffitis fleurissent sur les murs : « Lénine réveille-toi, Brejnev est devenu fou ! » De petits autels improvisés surgissent aux endroits où sont tombés les premières victimes, le sang séché marque les pavés. Klimáček note aussi ces détails révélateurs : Viliam Záborský récitant des vers devant le bâtiment de la radio, donnant soudain aux plus sceptiques une compréhension viscérale de la puissance de la poésie.
L’onde de choc de l’invasion traverse toutes les strates de la société que le roman dépeint. Les communications téléphoniques affolées entre les personnages traduisent la panique et l’incertitude : personne ne sait si la guerre va commencer, si les vivres seront coupés, si des bombardiers viendront raser la ville. L’auteur capte avec justesse cette phrase qui définit l’époque : « Pas même lui, pas même un chat ne savait rien en ce temps-là, en Tchécoslovaquie. Tout était possible. » La transformation instantanée de la gratitude envers le sang russe versé en 1945 en « haine cristalline » marque une rupture définitive. Klimáček glisse ce commentaire prophétique : « Nombre de générations n’oublieront jamais cela. »
Les figures juives dans le roman
La famille de Tereza incarne cette présence juive discrète mais essentielle dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Ferdinand, le père, porte en lui les cicatrices invisibles des camps de concentration, transmutées en une éthique d’airain : aider autrui coûte que coûte. Cette conviction transforme leur appartement de la rue Panenska en refuge pour trente fugitifs hongrois après 1956, au prix de six mois sans chambre d’enfant pour Tereza. Klimáček ne fait pas de Ferdinand un héros monumental mais un homme ordinaire habité par une exigence morale née de l’horreur vécue. Son adhésion au Parti communiste illustre ce paradoxe historique : pour les intellectuels juifs survivants, rejoindre la force qui avait vaincu le nazisme semblait « logique », presque inévitable. L’auteur saisit cette complexité sans la simplifier, montrant comment les familles juives comptaient « au minimum un membre du parti, par précaution » – la méfiance devenue réflexe de survie.
Tereza grandit avec ces « antennes invisibles » qui lui permettent de percevoir l’altérité avant même de la comprendre intellectuellement. La scène du Notre Père constitue un sommet d’intensité dramatique. À treize ans, lors d’une classe verte, elle doit réciter cette prière chrétienne avec ses camarades pour ne pas révéler sa différence. Klimáček traite cet épisode avec une sensibilité remarquable : la panique de l’adolescente, sa démarche vers le professeur de physique qui accepte de lui enseigner les mots, puis cette soirée où elle récite « pieds nus sur un plancher qui sent l’huile », les genoux marqués par le bois. La métaphore de l’île inconnue « où poussaient des plantes étranges et où galopaient des animaux jamais observés » traduit avec justesse le sentiment d’étrangeté face à un univers spirituel qui n’est pas le sien. Cette épreuve la fait pleurer silencieusement : « C’était le prix des antennes. »
Le procès Slánský et le pogrom inavoué contre les communistes juifs traversent le récit comme une ombre persistante. La petite Tereza assiste aux visites nocturnes où l’on cache précipitamment des livres suspects, elle se fait à l’idée « qu’il y avait toujours une connaissance en prison », certainement innocente, punie « à cause des mots ». Klimáček montre comment ces enfants apprenaient précocement la notion d’altérité et de danger politique, gravant dans leur cerveau des impressions « tels des hiéroglyphes sur une plaque de marbre ». Cette transmission traumatique de génération en génération confère aux personnages juifs du roman une clairvoyance particulière, cette capacité douloureuse à « détecter avant les autres que l’époque déraillait ».
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Un témoignage littéraire sur une nation blessée
« Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement. » Cette phrase, placée en exergue du roman et répétée comme un leitmotiv douloureux, résume la vision que Klimáček porte sur son peuple. Elle condense une tragédie géopolitique : celle des petites nations situées aux carrefours de l’Histoire, perpétuellement écrasées par des forces qui les dépassent. L’auteur ne cultive ni l’apitoiement ni la glorification victimaire. Il constate, avec une lucidité teintée de mélancolie, cette vulnérabilité constitutive. La « tendresse » dont il parle n’est pas faiblesse mais attachement à des valeurs humanistes – la culture, la poésie, l’hospitalité – qui se révèlent impuissantes face aux chenilles des chars. Lorsque Viliam Záborský récite des vers devant le bâtiment de la radio occupée et que la foule comprend soudain la puissance de la poésie, Klimáček saisit ce moment où la protestation prend « des qualités mélodiques », où « les actes sont inspirés par la muse » plutôt que par les armes.
Le roman fonctionne comme une archive vivante, préservant les gestes, les odeurs, les peurs d’un été qui bascula dans la nuit du 21 août. Klimáček écrit avec la conscience aiguë qu’il transmet quelque chose d’essentiel aux générations suivantes. Son « nous » collectif assume explicitement cette fonction testimoniale : « nous criions et cela nous soulageait », « nous sommes une nation ». L’auteur ne se cache pas derrière une neutralité factice. Il avoue être lui-même ému par les mots que Jozef lit à l’antenne cette nuit-là, reconnaissant sa subjectivité tout en documentant avec précision les événements. Cette honnêteté narrative renforce paradoxalement la crédibilité du témoignage. Les détails concrets abondent : les pánelaks qui accumulent la chaleur le jour pour la restituer la nuit, les graffitis à la chaux, les autels improvisés de briques, le sang séché sur les pavés, les soldats soviétiques aux visages larges et traits asiatiques qui incarnent soudain « les nations fraternelles de l’Union soviétique » des affiches scolaires.
Klimáček livre finalement une méditation sur la mémoire et l’oubli. Son roman rappelle que « nombre de générations n’oublieront jamais » la transformation instantanée de la gratitude en haine, ce 21 août où tout bascula. En racontant les destins croisés d’Alexander, Petra, Jozef, Tereza et Ferdinand, il sauve de l’effacement ces existences ordinaires broyées par l’Histoire. Son écriture conjugue intimité et portée collective, faisant de chaque trajectoire individuelle un fragment du puzzle national. Le livre devient ainsi un monument littéraire érigé à la mémoire d’un espoir assassiné, mais aussi un hommage à la résilience d’un peuple qui, malgré les invasions successives, continue de croire que « parfois, un ange emprunte des plumes flamboyantes, parfois il lui suffit d’une grue mobile Praga ».
Mots-clés : Printemps de Prague, Invasion soviétique 1968, Tchécoslovaquie, Mémoire historique, Régime communiste, Identité juive, Roman testimonial
Extrait Première Page du livre
» Tableau Un : Asphalte
En démocratie populaire tchécoslovaque, la seule voiture d’après-guerre reçut un honorable nom qui faisait penser aux anciennes dynasties anglaises.
Skoda Tudor. C’est ainsi que l’avait nommée le peuple. Elle rappelait les chevaux en armure maladroits sur lesquels les preux chevaliers d’Albion se ruaient au combat pour Dieu, le roi ou la patrie, bien que Staline, Lénine et Marx fussent la tendance.
Elle était tout en rondeur, bruyante, suintant l’huile, d’une fourrure faite davantage de métal que de verre. Plus de balourdise que de noblesse, plus de boucan que de puissance. Le mot « design » n’était pas encore à la mode ; et sous le capot, la technologie restait bien loin de l’univers aristocratique.
Mais l’époque était propice aux surprises. Les concepteurs de la marque Skoda misèrent sur l’éducation classique et déclinante du peuple ; après une Skoda Octavia plus nerveuse, ils proposèrent un autre modèle qu’ils appelèrent la Felicia.
La bienheureuse.
Un élégant cabriolet qui brillait sur l’asphalte tchécoslovaque telle une orange sur un tas de pommes de terre.
Dans l’imaginaire de la félicité de cette époque, il y avait également le réfrigérateur, la machine à laver et le téléviseur. Objets de rêve pour des milliers de foyers, comme n’importe quelle voiture d’ailleurs, sans même parler de la Felicia. La posséder faisait de vous un être exceptionnel. Mais pas dans le sens de la force, pas aussi exceptionnel que l’élite politique qui roulait en Cajka soviétiques. Encore moins exceptionnel que les autorités régionales dans leurs Tatra 603 nationales. Il s’agissait d’un esprit. Le club des conducteurs de Felicia formait une élite non officielle. Une sorte de clin d’œil.
Conduire une Felicia en juin 1968, alors que débute ce récit, n’était plus aussi exceptionnel que quelques années auparavant. Mais pour un citoyen dont le pays était cerné de fils barbelés, elle restait la voiture dans laquelle il pouvait se sentir aussi libre, l’espace d’un instant, que James Dean sur la route 66.
Alexander aimait conduire. Il n’avait pas besoin de ce sentiment de toute-puissance que sa voiture reflétait dans les yeux des passants. Pas un seul jour ne s’écoulait sans qu’on le salue de la main. Il répondait toujours. Cela faisait partie de la politesse. Saluer de la main, dans la région d’Alexander, était une longue tradition. Il n’appartenait pas au groupe de ceux qui saluent de la main sur le trottoir, mais au groupe de ceux qui reçoivent les salutations sur le siège de leur belle voiture. «
- Titre : Bratislava 68 été brûlant
- Titre original : Horuce Leto 68
- Auteur : Viliam Klimáček
- Éditeur : Agullo Éditions
- Traduction : Richard Palachak et Lydia Palascak
- Nationalité : Slovaquie
- Date de sortie en France : 2018
- Date de sortie en Slovaquie : 2011
Résumé
En juin 1968, Alexander, directeur technique chez Sanola et membre du Parti communiste, roule dans sa Skoda Felicia rouge vers Bratislava pour aider sa fille Petra, fraîchement diplômée en médecine, à déménager. Petra partage depuis deux ans une chambre rue Panenska avec Tereza, issue d’une famille juive dont le père Ferdinand a survécu aux camps de concentration. Pendant ce temps, Jozef, journaliste interdit d’antenne avant les réformes du Printemps de Prague, retrouve enfin le micro dans cette période d’espoir et de libéralisation politique qui souffle sur la Tchécoslovaquie.
Dans la nuit du 21 août 1968, tout bascule. Les chars soviétiques envahissent Bratislava. Jozef pédale furieusement à travers la ville occupée pour rejoindre la radio et lire à l’antenne la déclaration historique condamnant l’invasion. Les Bratislaviens descendent dans les rues, discutent avec les soldats, écrivent des graffitis à la chaux sur les murs. La reconnaissance envers les Russes se transforme instantanément en haine. Des jeunes filles sont tuées, le sang sèche sur les pavés, des autels improvisés surgissent partout dans la ville.
À travers vingt-sept tableaux qui entrelacent les destins de ces personnages, Viliam Klimáček compose une fresque intime du Printemps de Prague et de son écrasement brutal. Le roman navigue entre la vie quotidienne sous le régime communiste – avec ses arrangements, ses compromis, ses pénuries – et le traumatisme de l’invasion qui condamne toute une génération à voir ses espoirs anéantis. Entre mémoire juive, résistance pacifique et destins brisés, l’auteur livre un témoignage littéraire puissant sur une nation « condamnée à la tendresse » et que l’on « envahit facilement ».

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
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Ah, un roman que j’avais adoré ! 😉
Ah moi aussi. En plus ce n’est pas franchement un polar mais je suis tombé dessus par hasard et j’étais très intéressé par l’histoire parce que je suis expatrié en Hongrie et que les Hongrois ont un peu vécu la même chose avec leur vie brutalement écrasée par les chars soviétiques. Et on découvre la vie sous le régime communiste, que l’on ne connaît absolument pas, nous Occidentaux, dans ses détails les plus concrets, les compromis nécessaires, l’ingéniosité populaire face aux pénuries..