Carla Mie, éducatrice au cœur d’une machination
Marie Cart-Lamy plonge son lecteur dans les méandres d’un système de protection de l’enfance mis à nu, sans fard ni complaisance. Le roman s’ouvre sur les cicatrices d’un pensionnat écossais des années soixante-dix, mais c’est bien la France contemporaine qui constitue le terreau principal de cette intrigue. À travers le personnage de Carla Mie, éducatrice spécialisée en milieu judiciaire, l’auteure déploie un panorama sans concession des failles institutionnelles qui parsèment le quotidien de l’aide sociale à l’enfance. Les dossiers s’empilent, les situations d’urgence se multiplient, et derrière chaque nom figure un destin suspendu aux décisions d’un système débordé.
L’ancrage géographique choisi par Cart-Lamy n’a rien d’anodin. La Bretagne, avec ses paysages de landes et ses falaises battues par l’océan, offre un contraste saisissant avec la noirceur des thématiques abordées. La presqu’île de Crozon devient le refuge paradoxal d’une héroïne qui fuit autant qu’elle cherche, tandis que Quimper et ses environs constituent le théâtre d’une enquête qui dépasse largement les frontières régionales. Cette géographie à la fois précise et symbolique permet à l’auteure d’inscrire son récit dans une réalité palpable, tout en suggérant l’ampleur européenne d’un réseau criminel aux ramifications troubles.
La dimension sociale du roman se manifeste avec une acuité particulière dans la description des familles suivies par les services sociaux. Cart-Lamy n’épargne rien au lecteur : la précarité économique, les addictions, la violence domestique et les carences affectives sont exposées avec une franchise qui peut parfois bousculer. L’écriture évite toutefois l’écueil du misérabilisme en restituant la complexité des situations rencontrées. Chaque famille dysfonctionnelle possède sa propre histoire, son propre enchevêtrement de causes et de conséquences, loin de toute caricature ou simplification abusive.
Le roman questionne également les notions de fatalisme et de déterminisme social à travers les théories du mystérieux docteur Mac Dolen. Cette réflexion philosophique, tissée dans la trame du thriller, élève le propos au-delà du simple polar social. L’auteure interroge la possibilité même de briser les cycles de reproduction des schémas familiaux destructeurs, posant ainsi une question vertigineuse : certains enfants sont-ils condamnés par leur héritage à perpétuer la misère dont ils sont issus ? Cette interrogation traverse l’ensemble du récit comme un fil conducteur dérangeant, obligeant le lecteur à confronter ses propres convictions sur la nature humaine et les possibilités de rédemption.
livre de Marie Cart-Lamy à découvrir
Construction narrative et temporalité fragmentée
Marie Cart-Lamy opte pour une architecture narrative qui joue sur les ruptures temporelles et les changements de perspectives. Le roman s’ouvre sur un prologue situé dans un pensionnat écossais de la fin des années soixante-dix, créant d’emblée une énigme dont les ramifications ne se dévoileront que progressivement. Ce procédé d’ouverture in medias res projette le lecteur dans un passé trouble avant de le ramener brusquement à l’époque contemporaine, établissant ainsi un dialogue entre les traumatismes d’hier et les violences d’aujourd’hui. La structure en chapitres courts, numérotés de manière linéaire, contraste avec cette complexité temporelle et maintient un rythme soutenu qui épouse la progression de l’enquête.
L’alternance des points de vue constitue un autre ressort narratif exploité par l’auteure. Si Carla Mie demeure la narratrice principale à la première personne, permettant une immersion directe dans sa psyché tourmentée, certains passages basculent vers une focalisation externe ou suivent momentanément d’autres protagonistes. Ces incursions dans la conscience d’autres personnages enrichissent la texture du récit en multipliant les angles d’approche. Le lecteur accède ainsi aux pensées du docteur Kio devant la tombe de sa femme, aux réflexions manipulatrices du gynécologue Moulin, ou encore aux tourments d’une avocate en fuite. Cette polyphonie narrative, sans être systématique, brise la linéarité du récit et installe une atmosphère d’incertitude propice au thriller.
La gestion du suspense repose également sur une distribution calculée de l’information. Cart-Lamy distille les révélations par petites touches, obligeant son héroïne comme son lecteur à reconstituer un puzzle dont certaines pièces manquent délibérément. Les découvertes de Carla s’accumulent sur son fameux « mur » d’enquête domestique, matérialisation visuelle d’une investigation qui progresse par associations et recoupements. Cette méthode d’investigation, presque obsessionnelle, mime les mécanismes mêmes du roman policier où chaque indice doit trouver sa place dans un ensemble cohérent. L’auteure parvient ainsi à maintenir la tension narrative tout en évitant les facilités du genre, même si certains rebondissements peuvent paraître mécaniques.
Les ellipses temporelles ponctuent le récit sans jamais désorienter véritablement le lecteur. Les journées se succèdent à un rythme variable, tantôt détaillées heure par heure dans les moments de crise, tantôt condensées en quelques lignes lorsque l’action le requiert. Cette souplesse dans le traitement du temps permet à Cart-Lamy d’accélérer ou de ralentir la cadence selon les besoins dramatiques, créant des moments de respiration entre les scènes les plus intenses. Le récit gagne en dynamisme ce qu’il perd parfois en profondeur d’analyse, privilégiant l’avancée de l’intrigue à l’exploration psychologique prolongée.
La protection de l’enfance au cœur du roman
Le système de protection de l’enfance français se trouve disséqué avec une précision quasi documentaire dans ce roman qui ne cache rien de ses dysfonctionnements. Marie Cart-Lamy dévoile les rouages d’un dispositif AEMO (Aide Éducative en Milieu Ouvert) saturé, où les éducateurs spécialisés croulent sous des charges de travail intenables. Carla Mie suit plus de trente mineurs simultanément, un chiffre qui résonne comme une accusation silencieuse contre un système censé protéger mais qui ne peut offrir qu’un accompagnement fragmentaire. Les audiences auprès des juges pour enfants sont dépeintes dans leur réalité bureaucratique, où les décisions de placement se heurtent au manque chronique de places en foyers et en familles d’accueil. L’auteure n’hésite pas à montrer les compromis douloureux auxquels sont contraints les professionnels, maintenant parfois des enfants dans des situations dangereuses faute de solutions alternatives.
La violence faite aux enfants traverse le récit comme une plaie ouverte que l’écriture refuse de suturer trop rapidement. Cart-Lamy aborde frontalement les maltraitances physiques, les négligences graves, les abus sexuels intrafamiliaux et la prostitution de mineurs. Le cas du petit Ewan, nourrisson hospitalisé dont les parents toxicomanes se désintéressent totalement, illustre ces destins en suspens où l’enfant devient un dossier parmi d’autres. La fratrie de Fanny et son frère, victimes de leur père incestueux, incarne quant à elle le paradoxe terrible de ces enfants prisonniers de leur loyauté familiale, incapables de dénoncer ceux-là mêmes qui les détruisent. L’auteure évite toutefois de tomber dans le voyeurisme en suggérant plus qu’elle ne montre, laissant au lecteur le soin de compléter les non-dits.
Le roman interroge également la notion même d’instinct maternel, démontant méthodiquement ce mythe tenace. Les figures maternelles qui peuplent le récit sont loin des archétypes rassurants : mères absentes, complices passives, parfois même actives dans la maltraitance de leur progéniture. La mère des garçons disparus, qui vend sa fille pour se procurer de la drogue, ou celle qui abandonne son enfant pour suivre un proxénète violent, constituent autant de contre-modèles dérangeants. Cette galerie de portraits féminins défaillants nourrit la réflexion du roman sur la transmission intergénérationnelle des traumatismes et pose la question vertigineuse de la reproduction des schémas destructeurs. Carla elle-même, marquée par son histoire, s’interroge sur sa capacité à devenir mère sans reproduire ce qu’elle a subi.
L’impuissance des travailleurs sociaux face à l’ampleur de la tâche constitue un leitmotiv du récit. Les personnages d’éducateurs qui entourent Carla portent chacun leur fardeau de culpabilité et d’échecs. Sylvain, son collègue, demeure hanté par le meurtre-suicide d’un père et de son fils qu’il n’a pas su prévenir, drame qui le ronge depuis dix ans. Cette dimension humaine du travail social, avec ses zones grises et ses dilemmes éthiques, ajoute une profondeur bienvenue à un roman qui aurait pu se contenter de dénoncer le système. Cart-Lamy montre que les acteurs de terrain, aussi bien intentionnés soient-ils, naviguent dans un brouillard d’incertitudes où chaque décision peut avoir des conséquences dramatiques.
Personnages complexes et psychologie des traumatismes
Carla Mie s’impose comme une héroïne profondément ambivalente, façonnée par un passé d’abus et de violences qui la hante à chaque page. Marie Cart-Lamy construit une protagoniste dont les mécanismes de défense structurent l’ensemble de sa personnalité : besoin compulsif de contrôle, incapacité à établir des liens affectifs durables, fuite dans l’exercice physique et rapport distancié à sa propre vulnérabilité. Les séances de course effrénée le long des falaises bretonnes deviennent autant d’exutoires à une angoisse permanente, tandis que son appartement méticuleusement rangé symbolise une tentative désespérée de maintenir l’ordre dans un chaos intérieur. L’auteure explore avec finesse cette psyché blessée sans jamais transformer son personnage en victime passive, lui conférant au contraire une détermination farouche qui confine parfois à l’obstination.
La relation qui se noue entre Carla et Mano introduit une dimension sentimentale inattendue dans ce thriller social. Cet homme mystérieux aux yeux d’un bleu profond fait vaciller les certitudes de l’héroïne et fragilise les murailles qu’elle a patiemment érigées autour d’elle. Cart-Lamy réussit à rendre crédible cette attirance immédiate, presque fusionnelle, en jouant sur la reconnaissance mutuelle de deux êtres marqués par leurs secrets respectifs. Les scènes de leur intimité naissante alternent entre tendresse authentique et suspicion latente, reflétant l’incapacité de Carla à s’abandonner totalement. Le personnage de Mano demeure volontairement énigmatique, oscillant entre figure protectrice et menace potentielle, maintenant ainsi l’incertitude jusqu’aux derniers chapitres.
Les personnages secondaires bénéficient d’une attention variable qui reflète leur importance dans l’intrigue. Le docteur Mac Dolen se dessine comme un antagoniste intellectuel fascinant, dont les théories sur le déterminisme social confèrent une épaisseur idéologique au récit. Son intelligence froide et sa capacité à décrypter les failles de Carla en font un adversaire redoutable, même si ses motivations profondes restent partiellement obscures. À l’opposé, Laurie, la secrétaire du service social, incarne une forme de normalité bienveillante qui contraste avec les tourments de l’héroïne, bien que son jugement soit altéré par sa relation avec le trouble Carlos. Ces figures gravitent autour de Carla en révélant différentes facettes de sa personnalité, certaines plus développées que d’autres selon les nécessités dramatiques.
La représentation du traumatisme traverse l’ensemble de la galerie de personnages avec une insistance marquée. Les enfants victimes portent des blessures invisibles qui se manifestent par des troubles du comportement, des loyautés conflictuelles ou des silences assourdissants. Le petit Ewan, plongé dans un hospitalisme inquiétant, illustre les ravages des carences affectives précoces, tandis que la jeune Mélinda incarne la résilience paradoxale de ceux qui refusent de céder malgré l’horreur vécue. Cart-Lamy évite l’écueil de la psychologie simpliste en montrant que les traumatismes ne produisent pas des réactions uniformes, chaque individu développant ses propres stratégies de survie. Cette approche nuancée renforce la crédibilité psychologique du roman, même si certains destins semblent parfois trop systématiquement sombres pour échapper au sentiment d’accablement.
Atmosphère et tension narrative
Marie Cart-Lamy installe dès les premières pages une atmosphère oppressante qui ne se relâche jamais véritablement. Les descriptions du pensionnat écossais baigné d’obscurité, avec ses murs froids chargés de secrets inavouables, plantent un décor gothique qui contraste violemment avec la Bretagne contemporaine du récit principal. Pourtant, cette presqu’île battue par les vents et l’océan ne constitue nullement un refuge apaisant pour l’héroïne. Les paysages de falaises escarpées et de landes désertes deviennent le miroir d’une solitude existentielle, tandis que les courses nocturnes de Carla le long des plages suggèrent une fuite perpétuelle face à des démons intérieurs. L’auteure exploite habilement ces décors naturels pour créer une tension sourde, transformant la beauté sauvage des lieux en toile de fond inquiétante.
Le suspense se construit par accumulation progressive de menaces diffuses qui finissent par encercler la protagoniste. Les disparitions d’enfants se multiplient selon un schéma mystérieux que Carla découvre par fragments, tandis que les indices qu’elle rassemble sur son fameux mur semblent la désigner comme coupable idéale. Cart-Lamy dose savamment les moments de révélation et les culs-de-sac investigatifs, maintenant le lecteur dans une incertitude calculée. Les scènes de filature, comme celle où Carla suit le gynécologue Moulin jusqu’à sa demeure fortifiée, génèrent une tension palpable renforcée par le sentiment croissant de paranoia qui s’empare de l’héroïne. L’attaque nocturne dans le parking souterrain marque un basculement dans la violence explicite, confirmant que les dangers ne sont pas seulement psychologiques.
Les dialogues tranchants et les confrontations verbales ponctuent le récit de moments d’intensité dramatique. Les joutes oratoires entre Carla et Mac Dolen lors des interrogatoires révèlent un affrontement d’intelligences où chacun teste les limites de l’autre. L’auteure manie l’ironie mordante et les réparties cinglantes pour caractériser son héroïne, créant ainsi des échanges qui maintiennent le rythme narratif même dans les scènes statiques. Les conversations téléphoniques avec la mystérieuse Vicky ou les échanges tendus avec Laurie introduisent des micro-suspenses qui relancent régulièrement l’attention. Cette vivacité des dialogues compense parfois une introspection qui peut s’avérer envahissante dans les passages de monologue intérieur.
La noirceur du propos se teinte néanmoins de quelques échappées lumineuses qui évitent l’asphyxie totale. Les moments partagés avec Gilles, le patron du pub qui devient une figure paternelle de substitution, offrent des respirations bienvenues dans un récit saturé de violence et de désespoir. L’idylle naissante avec Mano, malgré l’ambiguïté qui l’entoure, introduit une dimension d’espoir fragile dans l’existence de Carla. Cart-Lamy parvient ainsi à moduler l’intensité émotionnelle sans briser la cohérence atmosphérique d’ensemble, même si le lecteur peut parfois ressentir une forme de saturation face à l’accumulation des épreuves subies par l’héroïne. Le roman maintient toutefois sa tension jusqu’à son dénouement, laissant entrevoir des révélations qui promettent de bouleverser l’équilibre précaire établi.
Thématiques de la résilience et de la quête de vérité
La résilience traverse le roman comme une question lancinante plutôt qu’une certitude rassurante. Carla Mie incarne une forme de survie qui n’a rien d’héroïque ni de glorieux, mais qui relève davantage d’un acharnement têtu à ne pas céder face à l’adversité. Marie Cart-Lamy refuse les facilités du discours convenu sur le dépassement des traumatismes, préférant montrer une héroïne en équilibre précaire, constamment menacée de basculer dans l’abîme qu’elle a toujours côtoyé. Les cicatrices du passé ne se referment jamais vraiment, elles dictent au contraire chaque choix, chaque relation, chaque mécanisme de défense mis en place. Le suicide de la sœur jumelle plane comme une ombre portée sur l’existence de Carla, rappelant que la résilience n’est pas une issue garantie mais un combat quotidien dont l’issue demeure incertaine.
La quête de vérité devient pour l’héroïne une obsession salvatrice autant qu’autodestructrice. En enquêtant sur les disparitions d’enfants, Carla cherche moins à résoudre une énigme policière qu’à donner un sens à sa propre existence fracassée. Son mur couvert de photographies et d’indices matérialise cette tentative désespérée d’ordonner le chaos, de trouver une logique dans l’horreur, de prouver que les victimes ne sont pas condamnées à le rester éternellement. Cart-Lamy établit un parallèle implicite entre l’investigation menée et une forme de thérapie sauvage où comprendre les mécanismes du mal permettrait de mieux s’en protéger. Cette quête prend toutefois des allures dangereuses lorsqu’elle isole progressivement Carla, la transformant en proie facile pour ceux qui orchestrent la machination dont elle tente de percer les mystères.
Le roman interroge également la possibilité même de s’affranchir des déterminismes sociaux et familiaux. Les théories de Mac Dolen sur la reproduction inexorable des schémas destructeurs trouvent un écho troublant dans les trajectoires des personnages qui peuplent le récit. Les parents maltraitants ont souvent été eux-mêmes des enfants battus ou négligés, perpétuant ainsi une chaîne de violence qui semble ne pouvoir être brisée. Carla elle-même doute de sa capacité à aimer sainement, à construire une relation équilibrée, à envisager une maternité qui ne serait pas entachée par son héritage toxique. L’auteure ne tranche pas cette question vertigineuse, laissant planer l’ambiguïté sur la part de liberté dont disposent réellement les individus face au poids de leur histoire.
La notion de justice constitue un fil conducteur traversant l’ensemble du récit sans jamais aboutir à une conclusion définitive. La violence subie par certains parents maltraitants soulève des interrogations morales complexes que Cart-Lamy se garde bien de résoudre par des réponses univoques. Le père torturé à mort, la mère violentée dans le coma suscitent chez Carla des émotions contradictoires où se mêlent dégoût pour leurs actes et malaise face à la barbarie de leur châtiment. Cette zone grise morale confère au roman une profondeur qui transcende le simple polar social, même si certains lecteurs pourront regretter l’absence de repères éthiques plus affirmés. La justice institutionnelle apparaît quant à elle comme un système défaillant, incapable de protéger véritablement les plus vulnérables, ouvrant ainsi la voie à des formes de justice parallèle dont la légitimité reste sujette à débat.
Style d’écriture et choix narratifs
L’écriture de Marie Cart-Lamy se caractérise par une oralité marquée qui ancre le récit dans une forme d’authenticité contemporaine. La narration à la première personne adoptée pour le personnage de Carla favorise une proximité immédiate avec les pensées tumultueuses de l’héroïne, ses doutes, ses colères et ses failles. Le style oscille entre des passages introspectifs où les phrases s’allongent en méandres réflexifs et des séquences d’action plus sèches, au rythme haché, qui miment l’urgence des situations. Cette alternance crée un tempo narratif variable qui maintient l’attention sans pour autant éviter certaines longueurs lorsque l’introspection prend le pas sur l’action. L’auteure n’hésite pas à recourir aux italiques pour signaler les pensées les plus intimes ou les dialogues intérieurs, procédé graphique qui renforce l’impression d’accéder directement à la conscience tourmentée du personnage.
Le langage employé mélange registres familier et soutenu selon les contextes et les interlocuteurs. Les dialogues sonnent juste dans leur spontanéité, captant les tics de langage et les formulations crues d’une jeune femme qui refuse les conventions sociales. Les expressions bretonnes parsèment occasionnellement le texte, ajoutant une couleur locale sans tomber dans le folklore forcé. Cart-Lamy démontre également une connaissance précise du vocabulaire technique propre au travail social et aux procédures judiciaires, conférant une crédibilité documentaire à son récit. Cette maîtrise du jargon professionnel n’alourdit cependant pas la lecture, l’auteure prenant soin d’expliciter les termes les plus hermétiques par le biais de courts passages explicatifs intégrés naturellement au fil du récit.
Les descriptions oscillent entre précision réaliste et envolées plus lyriques selon les moments. Les paysages bretons bénéficient d’un traitement particulièrement soigné, avec des évocations sensorielles qui font ressentir la morsure du vent, le fracas des vagues et l’immensité des étendues désertiques. Ces passages descriptifs offrent des respirations bienvenues dans un récit dense en rebondissements, même s’ils peuvent parfois ralentir la progression de l’intrigue. À l’inverse, les scènes de violence sont traitées avec une économie de moyens qui rend leur brutalité d’autant plus frappante, l’auteure suggérant plus qu’elle ne montre pour éviter le voyeurisme gratuit tout en maintenant l’impact émotionnel.
Les choix stylistiques révèlent parfois les limites d’une écriture qui privilégie l’efficacité narrative à l’élaboration formelle. Certaines formulations peuvent sembler convenues, certaines métaphores manquent d’originalité, et la psychologie des personnages s’exprime parfois de manière trop explicite au détriment de la subtilité. Les monologues intérieurs de Carla, s’ils permettent de cerner sa personnalité complexe, versent occasionnellement dans la répétition de thèmes déjà largement exposés. Cart-Lamy compense néanmoins ces faiblesses ponctuelles par une capacité à maintenir la tension dramatique et à orchestrer les différents fils narratifs avec une maîtrise qui révèle un sens certain de la construction romanesque. Le style demeure au service de l’histoire plutôt que de s’imposer comme une fin en soi, choix cohérent pour un thriller qui vise avant tout à captiver son lecteur par l’intrigue.
Portée et résonance du roman
« U2 » s’inscrit dans une lignée de romans français contemporains qui utilisent le polar comme vecteur de critique sociale, sans pour autant revendiquer ouvertement cette filiation. Marie Cart-Lamy aborde des problématiques dérangeantes qui résonnent douloureusement avec l’actualité : les défaillances du système de protection de l’enfance, les abus institutionnels, les réseaux criminels organisés autour de l’exploitation des plus vulnérables. Le roman ne se contente pas de divertir par son intrigue policière, il oblige le lecteur à confronter des réalités que la société préfère souvent reléguer dans l’angle mort de sa conscience collective. Cette dimension testimoniale confère au récit une légitimité qui transcende les conventions du genre, même si l’on peut s’interroger sur l’équilibre entre dénonciation documentée et exploitation romanesque de thématiques sensibles.
L’œuvre soulève des questions éthiques vertigineuses qui ne trouveront pas de réponses définitives dans ses pages. En mettant en scène un réseau hypothétique qui enlèverait des enfants issus de milieux défavorisés au nom d’une théorie sur le déterminisme social, Cart-Lamy pousse à son paroxysme une logique eugéniste qui hante souterrainement certains discours contemporains sur la reproduction sociale. Cette fiction dérangeante fait écho aux débats actuels sur la responsabilité parentale, les limites de l’intervention étatique dans les familles, et la possibilité même de briser les cycles de pauvreté et de violence. Le roman ne propose pas de solutions miracles mais pose les termes d’un débat nécessaire, au risque parfois de verser dans une noirceur systématique qui pourrait décourager toute forme d’espérance.
La résonance autobiographique affleure dans le parcours de Carla Mie, laissant deviner un investissement personnel de l’auteure dans cette thématique. Cette proximité émotionnelle avec le sujet traité constitue à la fois une force et une limite du récit. Elle insuffle une authenticité aux descriptions du travail social et aux mécanismes psychologiques des victimes de maltraitance, mais elle peut également conduire à une forme de saturation où chaque personnage semble porteur d’un trauma insurmontable. Le lecteur sensible aux questions de protection de l’enfance trouvera dans ce roman un écho puissant à ses préoccupations, tandis que d’autres pourront être rebutés par l’accumulation de situations accablantes qui laissent peu de place à la nuance.
Au-delà de ses imperfections narratives et stylistiques, « U2 » demeure un roman ambitieux qui ose s’attaquer à des sujets difficiles sans les édulcorer. Marie Cart-Lamy démontre une capacité à construire une intrigue complexe tout en portant un regard sans concession sur les dysfonctionnements institutionnels et les drames humains qui en découlent. Le roman trouvera sans doute son public parmi les lecteurs de thrillers sociaux exigeants, ceux qui recherchent dans la fiction policière un miroir tendu aux failles de notre société plutôt qu’une simple évasion. Si l’œuvre ne révolutionne pas le genre, elle y apporte une voix singulière, marquée par une expérience de terrain qui résonne avec une actualité persistante. Le titre énigmatique « U2 » promet des révélations futures qui inciteront peut-être les lecteurs à poursuivre l’aventure dans d’éventuels volumes ultérieurs, l’intrigue laissant volontairement plusieurs fils narratifs en suspens.
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Mots-clés : Thriller social, Protection de l’enfance, Traumatisme, Éducatrice spécialisée, Enquête policière, Bretagne, Résilience
Extrait Première Page du livre
» Chapitre 1
Dans un pensionnat écossais, à quelques kilomètres des rives du
Loch-Ness, fin des années 70
La bâtisse était ancienne. Si les murs pouvaient parler, conter les peines, les espoirs vains contenus en leurs seins silencieux et froids comme ceux de sa mère, ils passeraient des siècles à hurler. La jeune fille à la longue chevelure de feu, ce si beau blond vénitien que son père aimait à caresser après leurs ébats, se tenait avachie sur le sol froid d’une salle d’eau insalubre, un couteau à la main. Sa mère l’avait envoyée croupir ici-bas, loin de ses gestes très affectueux à lui, loin de sa lâcheté jalouse à elle. Et pourtant il fallait bien rentrer dans son « sweet home » à chaque vacance, son calvaire à elle. Le glas sonnait alors que son innocence trépassait. Elle sentait encore son souffle chaud au creux de son cou si frêle et son râle d’homme lorsqu’il se déversait sur elle. Jusqu’à présent elle avait toujours eu le courage d’affronter son sort. Après tout, elle était si fière. Elle s’était bâtie une réputation au pensionnat. La dure, la forte. La beauté insaisissable aux yeux d’un bleu si profond. Mais en cette nuit sombre, plus rien de cela n’avait d’importance.
Ce soir-là, dans le bruit assourdissant du réfectoire, elle avait croisé un regard. Il était un pâle reflet dans le miroir qui traversait la longueur de toute la grande salle, parmi le tumulte de faux semblants qu’arboraient tous ces adolescents abandonnés en ces lieux. Elle avait croisé le sien si bleu. Il mettait à nu sa propre peur, sa laideur, sa honte. Elle était brisée. Le désespoir l’avait envahie. Elle était lasse. La crasse de ce corps d’homme sur elle laissait une empreinte à chaque ébat de plus en plus profondément en elle. Elle lui appartenait. Elle ne pouvait plus le nier. Quelle liberté attendre ? Ces stigmates la hanteraient encore et encore. Elle n’aurait jamais la vie qu’elle osait imaginer.
Comment oser aimer et se laisser étreindre par un homme après cela ? Le regard accusateur de sa mère était le même que celui qu’elle voyait aujourd’hui dans la glace. Elle l’affrontait. Une petite voix s’élevait alors en elle. Elle savait ce qu’elle avait à faire.
Encore un. Trou noir. Tellement plus commode. Envie de tout oublier, besoin de s’évader. De s’éteindre. De ne jamais plus se réveiller. Elle avait si mal. La vie même l’abîmait. Tant de maux et si peu de mots. Cette douleur qui crève le cœur, qui l’éteint, et la condamne à n’être qu’une mort-vivante. Pourquoi poursuivre ? Pourquoi et pour qui survivre ? Comment s’en sentir digne ? Même ceux qui étaient censés l’aimer n’en étaient pas capables.
Mais ce soir-là, dans le miroir, d’autres regards s’étaient croisés. Leurs âmes se comprenaient et se reconnaissaient dans un étrange écho. Ils partageaient les mêmes souffrances, les subissaient en silence. Ils osaient pourtant, parfois y croire encore. Osaient saisir ces mains que les services sociaux, les juges, les enseignants, les éducateurs, les grands-frères, les mères en peine, les pères sans re-pères leur tendaient maladroitement vainement, comme pour se réparer un peu eux même. «
- Titre : U2
- Auteur : Marie Cart-Lamy
- Éditeur : Auto-édition
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2020
Résumé
Carla est une éducatrice jouant de son expertise auprès du Juge des Enfants sur les côtes bretonnes. Malgré ses stigmates, elle n’a de cesse de se battre face à l’injustice d’une enfance brisée dans les méandres d’un système qui broie les meilleures âmes jusqu’à les obscurcir et les faire s’échouer. Embarquée par la marée et les houles d’une enquête judiciaire face à la disparition de mineurs dont elle a la charge éducative, la jeune femme se retrouve malgré elle au cœur d’une seule énigme : sommes-nous hantés et marqués par les stigmates de nos parents, condamnés par naissance à reproduire des schémas des familiaux, même d’une cruauté indicible, ou serait-il possible de les sublimer et d’entrer en résilience avec ces derniers pour se redéfinir? Face à une étincelle d’espoir et de renouveau serions-nous capables de l’apercevoir et de nous en saisir pour une nouvelle danse?

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.























