Roland Arezzeau, anarcho-capitaliste et hypocondriaque
Philippe Colin-Olivier plante son décor avec une économie de moyens remarquable : en quelques lignes, Roland Arezzeau surgit pleinement formé, comme jailli d’un bloc. Quatre-vingt-trois ans, cent huit millions d’euros, un château, des préservatifs à ses initiales et « toutes ses dents » : cet inventaire burlesque dit tout d’un homme qui a fait de l’accumulation un art de vivre autant qu’une philosophie. L’auteur campe ce personnage avec une précision chirurgicale, mêlant grandeur et dérision dans un portrait qui refuse toute hagiographie.
Car Roland Arezzeau est une créature de paradoxes. Anarcho-capitaliste assumé, méprisant souverain du fisc français, séducteur méticuleux ayant répertorié ses cent vingt-deux maîtresses, il est pourtant mécène sincère, constructeur du musée du Maquisard en hommage à la Résistance, homme capable de tendresse pour ses domestiques comme pour Thérèse qui lui voue une dévotion secrète. Colin-Olivier sait rendre attachant ce vieux lion sans jamais l’angéliser : la fortune d’Arezzeau n’est pas une vertu, c’est une victoire personnelle sur une enfance marquée par le mensonge parental et les apparences cultivées au détriment du vrai. Ce substrat psychologique, glissé discrètement dans le récit, donne à ce personnage une épaisseur inattendue.
L’hypocondrie vient couronner le tableau. Avant même que la maladie ne frappe réellement, Roland s’est déjà cru atteint du syndrome de Korsakov, de l’hydronéphrose, du scorbut. Cette tendance au catastrophisme médical, que son entourage accueille avec un scepticisme amusé, prend une tournure singulière lorsque les symptômes deviennent bel et bien réels. La myasthénie gravis qui le terrasse progressivement transforme cet homme d’action en prisonnier de son propre corps, sans jamais entamer sa superbe. Ce renversement constitue le ressort dramatique initial du roman : comment un homme qui a dominé les marchés financiers, les femmes et les gouvernements peut-il affronter un ennemi que l’argent ne rachète pas ? C’est sur cette question que Colin-Olivier construit, avec une belle rigueur narrative, l’architecture de son intrigue.
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Costes et Bernstein, gardiens du corps improbables
Si Roland Arezzeau occupe le centre de gravité du roman, ce sont ses deux gardes du corps qui en constituent le moteur comique et narratif. Bernstein, petit rouquin parisien au bagou inépuisable, fils d’un repris de justice et d’une gardienne de prison, collectionne les mensonges avec la même ardeur qu’il collectionne les conquêtes féminines. Costes, lui, est son exact contrepoint : paysan d’origine, cent quarante-neuf kilos de chair et de muscle, passionné de mangas pour enfants et d’alcool, il incarne une forme de bonhomie débordante qui masque une vraie loyauté. Philippe Colin-Olivier a construit ce duo sur le principe des contraires qui s’attirent, et le résultat fonctionne avec une efficacité redoutable.
Leur recrutement donne d’emblée le ton. Les diplômes sont faux, les références inventées, le livre glissé dans la poche de Bernstein pour impressionner Roland est acheté d’occasion le matin même. Pourtant, derrière cette façade de charlatans sympathiques, quelque chose d’authentique affleure : une vraie affection pour leur patron, un sens moral tordu mais réel, et une capacité à observer le monde avec un oeil à la fois lucide et décalé. Leurs échanges, truffés de répliques à l’emporte-pièce, constituent l’une des grandes réussites stylistiques du roman. Colin-Olivier excelle dans ces dialogues serrés où chaque répartie révèle autant qu’elle dissimule, où la trivialité du propos cache une intelligence de situation que les deux compères refusent d’assumer trop ouvertement.
Ce qui distingue Costes et Bernstein des simples faire-valoir, c’est leur capacité à évoluer au fil du récit. Observateurs attentifs d’un milieu qui leur échappe socialement, ils scrutent le monde des riches avec la fascination mêlée d’ironie de ceux qui n’y ont pas accès. Bernstein rêve de fortune en lisant les étiquettes de prix des boutiques du seizième arrondissement ; Costes caresse les sièges de la Rolls-Royce avec une révérence quasi érotique. Cette distance entre ce qu’ils sont et ce qu’ils convoitent nourrit une tension douce-amère qui traverse tout le roman, donnant à cette comédie policière une profondeur sociale que l’on ne soupçonnait pas au premier regard.
La myasthénie gravis et ses ombres
A lire aussiLa maladie s’installe dans le roman comme un intrus silencieux qui redistribue toutes les cartes. Colin-Olivier choisit de faire de cette pathologie rare et méconnue, la myasthénie gravis, bien plus qu’un simple prétexte narratif : elle devient le creuset dans lequel chaque personnage révèle ce qu’il dissimule habituellement. Autour du corps affaibli d’Arezzeau gravitent des présences dont les motivations restent longtemps opaques, et c’est précisément cette opacité savamment entretenue qui confère au roman son atmosphère singulière, quelque part entre la comédie de mœurs et le thriller psychologique.
Ce que l’auteur réussit avec une habileté certaine, c’est de transformer l’errance médicale d’un milliardaire en véritable révélateur humain. La confrontation d’Arezzeau avec sa propre vulnérabilité, lui qui a tout dominé, donne lieu à des scènes où l’humour et l’émotion se côtoient sans jamais se neutraliser. Colin-Olivier observe ses personnages avec le regard légèrement décalé d’un entomologiste bienveillant : médecins, thérapeutes alternatifs, domestiques et gardes du corps se succèdent autour du malade, chacun portant ses propres arrière-pensées que le lecteur devine sans pouvoir encore les nommer.
La maladie agit ainsi comme une caisse de résonance. Elle amplifie les tensions latentes, précipite les confidences, crée des proximités nouvelles et des distances inattendues. Nadège, Ida, le docteur Sarti : chacun se définit dans son rapport à cet homme diminué, et ces définitions successives construisent, pierre après pierre, l’architecture d’une intrigue dont on pressent qu’elle réserve bien des surprises. Colin-Olivier a l’intelligence de ne rien résoudre trop vite, laissant l’ambiguïté faire son travail de sape souterrain.
Un testament volé, des héritières en guerre
La question de l’héritage traverse le roman comme une lame de fond. Colin-Olivier s’empare de ce ressort classique du polar pour en tirer une variation personnelle, où le burlesque le dispute à l’âpreté des rapports humains quand l’argent entre en jeu. Costes et Bernstein se retrouvent mêlés à cette affaire avec leur habituelle combinaison de maladresse calculée et d’opportunisme sincère, transformant une simple mission en engrenage dont ils ne maîtrisent pas toutes les conséquences.
Autour de la fortune d’Arezzeau, deux femmes se font face avec une hostilité que la bienséance contient à peine. Nadège, l’épouse élégante au deuil impeccable, et Anne, la fille naturelle à l’énergie frondeuse, incarnent deux rapports radicalement opposés à cet homme et à ce qu’il représentait. Leur rivalité, que le roman distille par touches successives plutôt qu’en confrontations directes, dit beaucoup sur la manière dont les grandes fortunes transforment les sentiments en calculs et les liens familiaux en rapports de force. Colin-Olivier observe cette guerre froide avec une ironie affectueuse, sans jamais désigner de coupable moral dans ce duel de légitimités.
Maître Kola, notaire aux costumes bleu nuit et aux quatre battements de cils professionnels, apporte à ces scènes une touche supplémentaire de comédie humaine. Vieux routier des grandes successions, il incarne cette France des rituels juridiques où la mort devient affaire de protocole. C’est dans son cabinet feutré que les tensions accumulées trouvent un espace pour s’exprimer, et que le lecteur comprend combien chaque personnage de ce roman porte, sous ses apparences soignées, un rapport à l’argent qui en dit plus long sur lui que n’importe quelle confession.
Enquête à deux sous : poubelles, portables et complices
Costes et Bernstein ne sont pas détectives. Ils n’ont ni badge, ni méthode éprouvée, ni même une conviction initiale bien solide. Ce qui les pousse à creuser là où personne d’autre ne regarde tient d’abord à une loyauté affective envers un patron qui les avait traités en êtres humains à part entière, dans un milieu où cela ne va pas de soi. Colin-Olivier fait de cette impulsion désintéressée le moteur d’une investigation aussi chaotique qu’obstinée, et c’est précisément ce décalage entre leurs moyens dérisoires et la complexité de ce qu’ils pressentent qui donne à cette partie du roman son énergie particulière.
Leurs méthodes empruntent davantage au système D qu’aux manuels de criminologie. Bernstein mobilise son réseau de relations improbables avec un aplomb confondant, tandis que Costes avance ses propres atouts dans des situations où sa bonhomie désarmante s’avère plus efficace que n’importe quelle technique d’interrogatoire. Colin-Olivier tire de ces contrastes une galerie de scènes où le comique de situation ne masque jamais tout à fait la gravité de ce que les deux hommes sont en train de découvrir. Chaque indice glané par des voies de traverse confirme un peu plus une hypothèse que le roman laisse longtemps en suspens.
Ce qui frappe dans cette partie du récit, c’est la capacité de l’auteur à faire coexister plusieurs registres sans que la cohérence narrative en pâtisse. Les personnages croisés au fil de cette enquête improvisée, chacun porteur d’une vérité partielle, contribuent à dresser un tableau de Paris où les mondes se frôlent sans se connaître, où un infirmier ambitieux, une ancienne conquête reconvertie, une gardienne bavarde ou une domestique antillaise peuvent détenir, sans le savoir, les pièces d’un puzzle dont Costes et Bernstein assemblent patiemment les fragments.
Les dessous d’une mort suspecte
La mort d’Arezzeau pourrait se refermer sur elle-même comme un fait divers sans suite. Un homme âgé, malade, une fin brutale que la médecine peut expliquer sans trop forcer. Colin-Olivier joue habilement de cette apparence de normalité pour installer un doute qui s’insinue progressivement, moins par des révélations fracassantes que par l’accumulation de petits détails qui résistent à l’explication simple. C’est dans cet espace entre ce qui est dit et ce qui est tu que le roman trouve sa tension la plus efficace, celle qui retient le lecteur bien après qu’il a posé le livre.
Autour de cette mort gravitent des personnages dont les réactions méritent attention. Le docteur Weinbergg, généraliste réputé aux rétines dures comme du carbure de tungstène, adopte une posture qui intrigue Bernstein sans qu’il puisse encore en tirer de conclusions fermes. Nadège traverse son deuil avec une complexité émotionnelle que Colin-Olivier restitue sans jamais la juger. Ida, l’assistante omnisciente aux vingt ans de loyauté affichée, continue de gérer l’empire Arezzeau avec une efficacité qui soulève autant de questions qu’elle en résout. Chacun de ces personnages est à la fois plausible dans son comportement et suffisamment ambigu pour alimenter les soupçons.
Thérèse, la domestique au deuil silencieux et à l’observation acérée, constitue peut-être le regard le plus juste de ce chapitre du roman. Femme de l’ombre par excellence, elle possède cette qualité rare des témoins invisibles : elle a tout vu, tout entendu, tout retenu. Colin-Olivier lui confère une dignité tranquille qui contraste avec l’agitation des autres protagonistes, et c’est précisément cette immobilité attentive qui en fait un personnage pivot, celui par lequel certaines vérités pourraient bien finir par remonter à la surface.
Dettes de jeu, Serbe menaçant et manœuvres financières
Le docteur Sarti cache sous son élégance de praticien reconnu une faille secrète que Colin-Olivier révèle avec un sens aigu du portrait psychologique. Derrière la compétence affichée et le cabinet fleuri de lavande et d’arnica se dissimule un homme rongé par une passion dévastatrice, héritée et non maîtrisée, qui l’a conduit dans des cercles où la médecine ne lui est d’aucun secours. Jovo, le créancier serbe que l’auteur campe en quelques traits saisissants, incarne une menace d’autant plus efficace qu’elle s’exprime à voix basse. Colin-Olivier réussit ici un personnage de malfrat mémorable, dont la violence froide et mesurée contraste savoureusement avec l’univers feutré des beaux quartiers où se déroule l’essentiel du récit.
C’est dans ce contexte de pression financière que Nadège fait appel à Costes et Bernstein, sans se douter que les deux compères ont leur propre manière d’interpréter une mission. Leur intervention pour régler la situation du docteur Sarti donne lieu à une séquence nocturne où le burlesque atteint l’un de ses sommets dans le roman. Colin-Olivier ne cherche jamais le réalisme de la violence : il préfère en souligner l’absurdité cocasse, ce qui rend la scène d’autant plus réjouissante tout en maintenant une tension narrative bien réelle. Bernstein et Costes y déploient leur talent habituel pour improviser des solutions que personne d’autre n’aurait imaginées.
En filigrane de ces péripéties, une autre figure trouble le tableau d’ensemble. Daniel Palève, l’amant d’Anne Arezzeau, jeune homme aux ambitions sociales mal contenues, gravite en périphérie de l’intrigue avec un profil qui attire progressivement l’attention des deux enquêteurs amateurs. Colin-Olivier tisse ces fils parallèles avec une patience de brodeur, multipliant les pistes sans en fermer aucune prématurément. La fortune d’Arezzeau, dispersée aux quatre coins du monde financier, plane sur tout cela comme une promesse explosive que chacun espère tenir à son avantage exclusif.
La vengeance posthume de Roland Arezzeau
Un roman policier se juge souvent à la qualité de sa résolution. Colin-Olivier relève ce défi avec une élégance inattendue : là où l’on pourrait attendre une mécanique de révélations en cascade, le récit choisit une voie plus intime, plus personnelle, ancrée dans un personnage que l’on avait peut-être cessé d’observer avec suffisamment d’attention. Roland Arezzeau, que l’on croyait avoir définitivement quitté, occupe les dernières pages avec une présence paradoxalement plus forte que de son vivant. La mort, chez cet homme qui avait tout anticipé, n’a visiblement pas eu le dernier mot.
Colin-Olivier a semé ses indices avec une discrétion qui force le respect : rien n’est artificiel, tout était là dès le début, et la révélation finale provoque ce plaisir particulier du lecteur qui reconnaît, après coup, les signes qu’il n’avait pas su lire. Cette architecture narrative méticuleuse révèle un auteur qui fait confiance à l’intelligence de son public, refusant les raccourcis explicatifs au profit d’une construction patiente où chaque personnage, jusqu’aux plus discrets, finit par trouver sa juste place dans l’économie du récit.
Costes et Bernstein traversent ce dénouement comme ils ont traversé tout le roman : avec ce mélange irrésistible de désinvolture assumée et d’attachement sincère qui les rend si attachants. Leur sortie de scène, sous un orage d’été parisien, porte la signature d’un auteur qui sait que la comédie humaine ne s’arrête jamais vraiment, qu’elle continue, bancale et vivante, bien au-delà des grandes questions résolues. « Les cadavres n’ont pas toujours bonne mine » laisse au lecteur le sentiment rare d’avoir côtoyé des personnages vrais, dans un Paris traversé d’ironie tendre et de mélancolie discrète, sous la plume d’un romancier qui observe le monde avec autant d’acuité que de bienveillance.
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Mots-clés : polar français, humour noir, milliardaire, gardes du corps, enquête, Paris, héritage
Extrait Première Page du livre
« Roland Arezzeau, quatre-vingt-trois ans, cent huit millions d’euros, un château, douze immeubles, une propriété à West Palm Beach, neuf sociétés écrans, trois paradis fiscaux, sept mille hectares de forêts, des préservatifs à ses initiales, une Rolls, et toutes ses dents.
Il profitait de la vie. Il s’amusait. Combien de trimestres ou d’années avait-il devant lui ? La vieil-lesse n’a pas de temps à perdre !
Roland Arezzeau, anarcho-capitaliste, avait crâ-nement fait fortune et prenait plaisir à se souvenir de spéculations réussies. Avoir mieux joué qu’un autre l’amusait. Son ardeur, sa lucidité l’avaient placé dans le rôle du vainqueur.
On dit qu’un homme très riche ne peut être qu’un cynique. Oui, Roland, humaniste tôt repenti, était cynique. Mais également généreux et drôle. Il avait de l’humour, qualité rare chez les hommes d’argent.
Mécène, patriote à sa façon, il venait de faire construire, à ses frais, le musée du Maquisard, en Haute Loire, un hommage à la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale.
Roland était aussi un séducteur. Cent vingt-deux maîtresses recensées au cours de son existence, dont beaucoup considérées avec un œil d’artil-leur : il prônait les aventures d’un soir et savait se montrer aux petits soins pour ces filles durant quatre-vingt-dix minutes, en se gardant de les laisser espérer davantage. Il ne croyait pas aux revenants mais aux revenantes, aux femmes qui s’accrochent. »
- Titre : Les cadavres n’ont pas toujours bonne mine
- Auteur : Philippe Colin-Olivier
- Éditeur : Éditions Glyphe
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2023
Résumé
Roland Arezzeau, milliardaire de quatre-vingt-trois ans aussi cynique que généreux, voit sa vie basculer lorsqu’une maladie rare et invalidante vient menacer son empire. Pour assurer sa protection dans une France qu’il juge de plus en plus dangereuse, il engage deux gardes du corps singuliers : Bernstein, petit rouquin parisien au bagou inépuisable, et Costes, colosse débonnaire aux appétits pantagruéliques. Autour de cet homme diminué gravitent une épouse élégante, une assistante omnisciente et un neurologue au profil trouble.
Lorsque Roland Arezzeau meurt brutalement, Costes et Bernstein refusent d’accepter l’explication officielle. Sans méthode ni mandat, armés de leur seul instinct et d’une loyauté sincère envers leur patron disparu, ils se lancent dans une enquête aussi burlesque qu’obstinée. Philippe Colin-Olivier tisse avec habileté une intrigue où l’humour corrosif ne masque jamais la noirceur souterraine du récit, révélant peu à peu les secrets et les trahisons qui se cachent derrière les apparences policées du grand Paris bourgeois.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


























